EPISODES décembre 2020

56 ZORRO avec Emmanuelle Perez-Tisserant
57 THE MUSKETEERS avec Sophie Blatecky
58 TRUE BLOOD avec Maureen Attali
59 La guerre dans les séries médiévales avec Simon Hasdenteufel
60 GUNPOWDER avec Elodie Conti
61 MALCOM avec Antoine Bonnet
62 SONS OF LIBERTY avec Emilie Mitran

 

56 ZORRO

avec Emmanuelle Perez-Tisserant

 
PEREZ_EMMANUELLE_photo2013.jpg

Emmanuelle PEREZ-TISSERANT

Maîtresse de conférences en histoire de l'Amérique du Nord à l'université Toulouse II Jean Jaurès. Sa recherche porte sur la zone frontière entre les Etats-Unis et le Mexique au 19e siècle, en particulier la Californie. Elle a publié des articles dans la Revue d'Histoire moderne et contemporaine, Etudes Rurales, et finalise actuellement le livre tiré de sa recherche doctorale, qui a reçu deux prix (Institut des Amériques, Chancellerie de Paris) et sera publié prochainement aux PUR.

 

Résumé épisode 56

Emmanuelle Perez-Tisserant présente ici la série Zorro développée par Disney dans les années 1950. Après avoir rappelé les origines du personnage crée en 1919, elle présente le contexte de la Californie avant son annexion par le Mexique en 1820 puis son rattachement aux Etats-Unis. Elle montre ensuite le fonctionnement de cette région au niveau politique, social et religieux avec l'importance des missions franciscaines. Elle présente aussi la vision des amérindiens à travers la série tout comme la construction du personnage de Zorro à travers plusieurs personnages réels comme le bandit mexicain Murieta.

Bibliographie indicative : 

Rodolfo Acuña, Ocupied America: The Chicano’s Struggle Toward Liberation, San Francisco, Canfield Press, 1972.

Tomás Almaguer, Racial Fault Lines: The Historical Origins of White Supremacy in California, Berkeley, University of California Press, 1994.

Roxanne Dunbar-Ortiz, Contre-histoire des Etats-Unis, Marseille, Wildproject, 2018.

Neal Gabler, Walt Disney: The Biography, London, Aurum, 2007.

Juan Gómez-Quiñones, Roots of Chicano Politics, 1600-1940, Albuquerque, University of New Mexico Press, 1994.

Ramón A. Gutiérrez et Richard J. Orsi, Contested Eden: California Before the Gold Rush, Berkeley ; London, University of California Press, 1998.

Lisbeth Haas, Saints and Citizens: Indigenous Histories of Colonial Missions and Mexican California, Berkeley, University of California Press, 2013.

Lisbeth Haas, Conquests and Historical Identities in California, 1769-1936, Berkeley, University of California Press, 1995.

D. Kepler, Johnston McCulley: Creator Of Zorro. The Biography, s.l, auto-édition, 2019.

Johnston McCulley, Le Signe de Zorro, Paris, Hachette, 1986.

Douglas Monroy, « The Creation and Re-Creation of Californio Society », California History, 76-2, 1997, p. 173 195.

Emmanuelle Perez Tisserant, « Les révoltes en Californie mexicaine : entre résistance à l’État et intégration du républicanisme fédéral (1821-1832) », Revue d’histoire moderne contemporaine, n° 66-2, 2019, p. 7 34.

Leonard Pitt, The Decline of the Californios: A Social History of the Spanish-Speaking Californians, 1846-1890, Berkeley, University of California Press, 1966.

Louise Pubols, The Father of All. The De La Guerra Family, Power, and Patriarchy in Mexican California, Berkeley, University of California Press and Huntington Library, 2009.

John Rollin Ridge, La ballade de Joaquin Murieta, bandit mexicain, trad. fr. Anne-Sylvie Homassel, Toulouse, Anacharsis, 2017.

Kevin Starr, Inventing the Dream: California Through the Progressive Era, New York, Oxford University Press, 1985.

John C. Tibbetts, James Michael Welsh et Kevin Brownlow, Douglas Fairbanks and the American Century, Jackson, University Press of Mississippi, 2014.

Patrick Wolfe, Settler Colonialism and the Transformation of Anthropology. The Politics and Poetics of an Ethnographic Event, London; New York, Cassell, 1999.

Fictions pour aller plus loin : 

William Henry Dana, Deux années sur le gaillard d'avant, Paris, Payot et Rivages, 2018 (pour la dernière éd en fr)

Helen Hunt Jackson, Ramona, Paris, Nouvelles éditions latines, 1948.

 

57 MUSKETEERS

avec Sophie Blatecky

 
20180302_171540.jpg

Sophie Blatecky

Sophie BLATECKY, 25 ans, titulaire depuis juin 2017 d’un master en recherche historique avec pour mémoire de recherche « Le second mariage de Gaston, duc d’Orléans, avec Marguerite de Lorraine, sœur de Charles IV de Lorraine (1629 – 1643) » sous la direction d’Anne MOTTA à l’université de Lorraine. Actuellement en train de passer les concours, projet d’un doctorat sur Gaston d’Orléans après les concours.
Dernière intervention : «  Le second mariage de Gaston d’Orléans, une discontinuité dans les pratiques princières d’une rupture envers le pouvoir royal ? » dans le cadre de la journée doctorale organisée par le CRULH en mai 2019 (publication en ligne prévue sans date annoncée)

 

Résumé épisode 57

Contexte avec le fait que The Musketeers (2014-2016) n‘est pas la première adaptation de l’œuvre de Dumas

En plus récent avant The Musketeers : Les Trois Mousquetaires de Paul W S Anderson en 2011


Pas la même dynamique et même volonté :


Casting de The Musketeers : Peter Capaldi/Richelieu (car prend le rôle du Doctor dans Doctor Who à partir de 2013), Ryan Gage/Louis XIII (Alfrid dans Le Hobbit), Tom Burke/Athos (après The Musketeers, il est dans War&Peace) puis plus anecdotique Luke Pasqualino/D’Artagnan (rôle récurrent dans The Borgias), Alexandra Dowling (rôle de Roslin Frey dans Game of Thrones (c’est la mariée du mariage des noces pourpres où les Frey/Bolton massacrent les Stark avec la bénédiction Lannister)).

Casting Les Trois Mousquetaires : Orlando Bloom/Buckingham (Le Seigneur des Anneaux/Pirates des Caraïbes), Christoph Waltz/Richelieu (Inglorious Bastards), Mads Mikkelsen/Rochefort (James Bond)…) -> volonté de gros budget pour les blockbusters alors que la BBC (productrice de The Musketeers) n’a pas eu la volonté de faire une grosse tête d’affiche pour la chaîne avec la série. (Alors que la BBC a pu ne pas hésiter à mettre de très gros moyens dans d’autres séries/adaptations ex : The Hollow Crown qui a pas mal de noms connus en vrac : Benedict Cumberbatch, Tom Hiddleston, John Hurt, Patrick Stewart, Judi Dentch, Jeremy Irons…)


Il y a aussi une différence de traitement épisode et saison par rapport au roman entre les deux : le film parle uniquement de l’histoire du vol des ferrets de la reine alors que dans la série, c’est pas le sujet (tout juste évocation d’un vol d’un diamant de la reine dans l’épisode 2 de la saison 1)


Du coup : Est-ce que le fait de s’éloigner du roman de Dumas permet une grande ressemblance historique pour cette partie du XVIIe siècle ?


On voit toujours des clichés mais il y a des efforts de représentations


Ex :


Richelieu est montré de quelqu’un sans moral (n’existe pas à envisager les mesures extrêmes (comprendre meurtre)) mais c’est pas aussi prononcé que dans le film où Richelieu ne se cache pas de vouloir prendre le pouvoir. Richelieu The Musketeers est plus nuancé

Louis XIII soumis à Richelieu (image traditionnelle que beaucoup d’historiens remettent en cause) mais pas totalement non plus sa totale marionnette (initiative de politique sans en avertir Richelieu)

Représentation traditionnelle Richelieu comme les portraits de Philippe de Champaigne le montrent à la fin de sa vie or il a 30/40 ans dans l’intrigue, l’actrice d’Anne d’Autriche est plus jeune que Louis XIII alors que Anne d’Autriche a le même âge que lui (voir quelques jours de plus)


Mais cela reste une série et on va prendre les libertés qui vont avec


Exemple le plus flagrant : Cas du personnage de Richelieu. Capaldi lâche le rôle pour devenir le Docteur. Plutôt que de changer d’acteur, saison 2 ouvre sur l’enterrement de Richelieu pendant naissance de Louis XIV. Or, vu la fin de saison, on avait clairement la possibilité de faire Richelieu antagoniste pour la saison d’après.

Invention de tentative d’assassinat sur Louis XIII pour faire une intrigue d’épisode mais ce n’est pas lui qui est la cible majeure en réalité mais Richelieu

Reprise de rumeurs associées à Louis XIV qu’on va associer à Louis XIII (Louis XIII a un jumeau aîné caché, Aramis vrai père de Louis XIV (doute sur la paternité de Louis XIII))


CEPENDANT pas totalement ignorant de la réalité historique car prise en compte d’éléments clairement visibles même si le traitement est plus aléatoire


Il y a un épisode en première saison qui est consacré à l’enjeu d’une alliance avec la Savoie dans les relations internationales. De manière plus générale, on peut clairement voir en toile de fond la guerre de Trente ans même si ce n’est pas forcément clairement nommé (outre la Savoie, on a la mention de l’alliance française avec la Suède qui a fait beaucoup grincer, les relations avec le Pape)

Il y a des thématiques plus franco-françaises comme

La relation hiérarchique entre clergé et Pape au travers Richelieu

Les duels (très fréquent entre les hommes du cardinal et les mousquetaires) (renvoi à la vidéo de « on va faire cours sur les mousquetaires » qui a très montré la représentation des mousquetaires et traite cette question du duel)

Relation roi et sa mère Marie de Médicis (coupable d’avoir tenté un coup d’état contre Louis dans la série) mais il y a une absence des relations entre Marie de Médicis et Richelieu (alors que c’est elle qui a mis le cardinal en politique). De manière générale, Marie de Médicis est dépeinte très négativement et se rapproche assez de la représentation de Catherine de Médicis + totalement pas historique le traitement de son exil.

L’attitude de Richelieu qui présente sa démission à Louis XIII qui a vraiment été fait (moyen pour lui de renforcer sa légitimité politique avec le renouvellement de la confiance royale)


Et bien sûr il faut garder à l’esprit que la série n’est pas un cours car il manque des éléments plus ou moins important dans le contexte de l’époque


Il manque par exemple des personnages importants : on peut citer tout le réseau politique de Richelieu (« les créatures ») qui vont l’aider dans son action politique (ex : Bouthillier et son fils Chavigny, ou encore le père Joseph « éminence grise » du cardinal) car il ne peut pas tout faire seul. Il y a aussi et surtout l’absence de l’héritier du trône, Gaston d’Orléans, dans la première saison. C’est un opposant politique notoire à la politique de Richelieu et Louis XIII et il y a énormément d’enjeux à ce que Louis XIII ait enfin un enfant avec Anne d’Autriche pour pas que Gaston récupère la couronne. Même s’il y a un grand potentiel scénaristique avec lui, il est plus que rarement (voir jamais) évoqué dans les adaptations de Dumas. Dans The Musketeers, c’est dans la saison 3 épisode 6 qu’on le voit et on peut dire clairement qu’on est totalement pas cohérent historiquement. Mais de manière générale, on s’attarde très peu sur la famille de Louis XIII en-dehors d’Anne d’Autriche (personnellement surprise qu’on voit sa sœur Chrétienne/Christine, duchesse de Savoie et sa mère Marie de Médicis au moment de la première saison).

Louis XIII et Richelieu sont en très bonne santé pour des personnes qu’on soit notoirement malades chroniques (très grosse alerte de santé de Louis XIII à l’été 1630, Richelieu est pas en meilleur état et à la fin du règne, on essaye de voir qui des deux va mourir en premier (Richelieu en décembre 1642, Louis XIII le suit dans la tombe en mai 1643). L’état de santé de Louis XIII se dégrade bien dans les saisons suivantes (particulier la dernière) mais c’est vraiment pendant tout le règne que l’enjeu de santé du roi est important.

Il n’y a pas vraiment d’opposition entre Louis XIII et Anne d’Autriche. Or, c’est l’un des couples royaux français réputés pour ne pas du tout s’entendre. Parmi les griefs que Louis reproche à Anne c’est son infertilité (au moins 4 fausses couches). Dans la série, c’est éludé en disant « vous inquiétez pas, vous êtes jeunes » ou alors sous-entendu que la faute ne viendrait pas d’Anne d’Autriche en omettant les fausses couches et en disant que Louis XIV est le fils d’Aramis et non du roi.


Bibliographie sélective : 

VIGNAL SOULEYREAU Marie-Catherine, Richelieu ou la quête d’Europe, Paris L’Harmattan, 2008

PETITFILS Jean-Christian, Louis XIII, Paris, Perrin, 2008

DREVILLON Hervé, Les Rois absolus 1629-1715, Paris, Belin, 2014

LE ROUX Nicolas, Les guerres de religion 1559-1629, Paris, Belin, 2014

« On va faire cours sur… Ep.6 : les mousquetaires » par Fabien Campaner & Lucie Card : https://www.youtube.com/watch?v=PhMd-YRWs9U

 

 58 TRUE BLOOD

avec Maureen Attali

 
AttaliM%20photo_edited.png

Maureen ATTALI

Professeure agrégée d’histoire et docteure en histoire et anthropologie religieuses, Maureen Attali est postdoctorante à l’Université de Fribourg (Suisse) où elle participe à un programme de recherches sur la compétition religieuse dans l’Antiquité tardive (https://relab.hypotheses.org/). Une partie de ses travaux abordent les représentations et usages de l’histoire dans les productions culturelles contemporaines.

 

Résumé épisode 58

Adaptation d’une série de romans, The Southern Vampire Mysteries de Charlaine Harris (2001-2013).

Avant la saison 3 de Game of Thrones, la série la plus regardée de l’histoire de HBO, devant les Sopranos.

Action se passe dans une petite ville fictive de Louisiane, une réalité alternative où l’invention récente de sang de synthèse a conduit les vampires à révéler leur existence au grand jour et pour une partie d’entre eux, à chercher à cohabiter avec humains. Monde s’adapte progressivement à cette nouvelle réalité, tandis que l’existence d’autres créatures elles aussi réputées mythiques devient elle aussi avérée. La protagoniste de la série est une jeune serveuse, Sookie Stackhouse, qui dispose elle aussi de capacités surnaturelles : elle lit dans les pensées des humains. Personnages principaux : humains, dont sorcières et medium, vampires et autres créatures notamment fées et des personnages qui se transforment en animaux.

Genres : fantastique, sous-genre bit-lit dans sa version réservée aux adultes// + Southern gothic.

Selon lan Lloyd-Smith, gothique américain = « le passé réprimé qui revient hanter et subvertir le présent, et que la culture refuse d’admettre ».

« Southern » = situé dans le sud des États-Unis, au sens de la guerre de Sécession : contexte social, politique, linguistique, topographique et religieux spécifique.

Je ne suis pas du tout une spécialiste des USA mais de l’histoire des religions de l’Antiquité et de leurs représentations dans les productions culturelles.

Le générique de début, très remarqué et commenté, ne comporte aucune image tirée de la série, mais illustre ses thèmes. D’emblée, place centrale de la religion est soulignée : pierres tombales avec des croix, scènes d’exorcisme par pasteurs charismatiques, baptême d’une adulte par immersion dans eau vive, des rites pratiqués dans les églises relevant de la Convention baptiste du Sud, la plus importante congrégation religieuse protestante des USA.

Scènes et images religieuses sont juxtaposées à des images de sexe et de violence, le lien entre ces 3 domaines étant le fil conducteur de la série. Une partie des éléments religieux vient de l’Antiquité.

  1. Avatars antiques et médiévaux de la féminité démoniaque.

Le vampire en tant que tel n’existe pas sous cette forme dans l’Antiquité mais d’autres personnages de la série (catégories et individus) proviennent de cette période.

  • Saison 2 : Maryann, une ménade.

Principal antagoniste de la saison, exerce un pouvoir qui conduit humains à se livrer à un déchainements des passions au-delà des interdits juridiques et sociaux : actes sexuels débridés en public et violences

La désignation de ménade = Élément cultuel antique mais représenté et utilisé dans la série sous une forme déviante elle-même documentée dans l’Antiquité.

Ménade, mot grec tiré de mainomai être fou, furieux, enragé + sens cultuel spécifique désignant des initiés au culte de Dionysos.

Forme extatique du culte de Dionysos : dans le cadre des mystères (orgia) ses initiées, sous l’effet de l’enthousiasme (possession divine), se livrent à des comportements similaires à ceux qu’engendrent la folie (mise en scène du mythe) notamment à travers des danses aux mouvements apparaissant comme désordonnés.

Or, à l’époque romaine, accusation d’actes criminels formulés contre les gens qui se prétendent initiés de Dionysos, notamment crimes sexuels et crime de sang, accusations facilitées par la dimension secrète des rites: c’est ce que fait Maryann dans la série, parce que c’est l’image qui s’est fixée dans les représentations communes, notamment via auteurs chrétiens.

Maryann cherche à sacrifier un humain (Sam), pour faire renaître son dieu. C’est lié à un ensemble particulier de mythes et de pratiques dionysiaques, selon lequel Dionysos meurt et renait périodiquement dans le cadre d’un rite accompli par ses initiées (Thyades), sur le mont Parnasse, pratiques très commentées par les auteurs chrétiens de l’Antiquité. Attributs des thyades sont les mêmes que ceux des ménades mais pas de sacrifice humain institutionnalisé, sacrifices animaux (sparagmos, omophagie).

C’est dans le mythe qu’il a un sacrifice humain (Agavé démembre et mange son fils Penthée qu’elle ne reconnait pas) -> la reprise d’un motif grec ou l’élément rituel est remplacé par l’élément mythique, parce qu’il correspond davantage à l’esthétique de la série.

Goût prononcé des productions culturelles relevant de l’imaginaire pour le motif du sacrifice humain.

  • Saison 5 : Salomé Agrippa

Un personnage des Evangiles (Marc 6.21-26 et Matthieu 14.6-11) anonyme dans ces récits mais dont le nom est connu par ailleurs, car il s’agit d’un personnage historique du Ier siècle de n.è. Princesse hérodienne qui a obtenu la tête de Jean Baptiste, lequel avait critiqué le remariage de sa mère (Hérodiade) avec son oncle (Hérode Antipas).

Salomé est une antagoniste dans la série, promouvant la violence (sanguinistas) contre les humains et qui fait de sa séduction et de sa sexualité une arme.

Cependant, Salomé raconte dans la série sa version des événements rapportés dans les Evangiles : elle affirme que la Bible puis la tradition chrétienne ont rejeté la faute sur elle et l’ont érigée en archétype des dangers de la sexualité féminine, mais qu’elle était une victime que sa mère a livré en pâture par son oncle, qui l’a violée. Danse (« des 7 voiles ») est présentée comme une métaphore de l’acte sexuel.

  • Critique féministe des textes bibliques, courant scientifique depuis les années 1970, d’abord diffusé dans les milieux militants puis de manière plus globale dans la société depuis les années 2000.


  • Saisons 5 et 6 : Lilith, création de l’adaptation télévisée

Personnage de Lilith, dont l’identité et la nature sont longtemps restées mystérieuses dans la série.

Démon d’origine sumérienne (c. 2000 av. n.è.), à l’origine mâle et femelle puis rapidement spécifiquement femelle, mentionné une fois dans la Bible hébraïque (Isaïe, c. VIIIe siècle av. n.è.).

Attributs sont connus par le Talmud : démon féminin lubrique aux longs cheveux, assez similaires aux lamia du monde grec puis romain, et mère des démons. Mais informations proviennent surtout de l’iconographie des bols d’incantation sur lesquels Lilith (amulettes de protection) est représentée nue, comme lors de la première apparition du personnage dans la série. Personnage introduit comme un catalyseur de violences, comme le symbolise le fait qu’elle apparaisse intégralement couverte de sang + nudité frontale évoque sexualité.

Identité de Lilith dans True Blood tirée de l’Alphabet de Ben Sirah : première femme d’Adam

Exégèse rabbinique pour résoudre la contradiction interne aux livres de la Genèse, qui présente deux récits successifs de création.

En Genèse 1,27, il est question d’une création simultanée de l’homme et de la femme : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa ».

versus Genèse 2,21-22 « Le seigneur Dieu fit tomber dans une torpeur l’homme qui s’endormit, il prit l’une de ses côtes et referma les chairs à sa place. Le seigneur Dieu transforma la côte qu’il avait prise à l’homme en une femme qu’il lui amena ».

Lilith présentée comme première épouse d’Adam, qui serait mise en scène par le récit de Genèse 1,27, tandis qu’Eve serait la « femme » désignée en Genèse 2,21-22.

Mère des démons -> mère des vampires : La plupart des vampires qui comptent parmi les protagonistes de la série absorbent, volontairement ou sous la contrainte, du sang de Lilith, précieusement conservé par ses adorateurs depuis sa disparition : intoxiqués, ils se laissent aller à leurs pulsions violentes et commettent des abus sexuels et des meurtres sur des humains. Même fonction initiale que la ménade, mais par la suite, l’intrigue autour de Lilith a changé de signification.

Ce choix de l’origine de Lilith a une fonction narrative et thématique dans la série : Lilith, qui apparaissait au début menaçante, devient la représentante des groupes opprimés : dans True Blood, ce sont les vampires menacés de génocide. Historiquement, Lilith a été réinvestie positivement par courants féministes, qui souligne que sa mise à l’écart et sa démonisation sont une punition pour avoir refusé de renoncer à l’égalité avec le mâle et de subir domination sexuelle (// Méduse dans la mythologie grecque).

De plus, marginalisation des vampires de True Blood a été en partie conçue par les créateurs de la série comme une métaphore des discours anti-homosexuels aux USA, mais métaphore a finalement été désavouée car dangereuse.

  • Lilith, a comme, Maryann, d’abord incarné une altérité menaçante, mais très encadrée par une affirmation théologique.

  • Maryann meurt empalée sur la corne d’un bœuf qui s’avère être Sam, en ses dernières paroles sont « Was there no god? »

  • Lilith, qui avait été qualifiée de divinité par Godric en 5.10 clame au début de la saison 6 qu’elle n’est qu’une créature divine, car « There is no god but God ».


  1. Controverse théologique sur la nature des êtres.

Dés le tout début de la série, controverse théologique sur la nature des êtres.

Pour les croyants humains, la question cruciale est de déterminer si les vampires sont des créatures de Dieu et s’ils ont une âme. À cette question théologique s’articule un enjeu moral : si les vampires sont des créatures de Dieu, alors leurs actes ne sont pas condamnables par nature.

1.2 Dans une scène de mise en abyme, le téléspectateur regarde Sookie suivre un débat télévisé opposant Nan Flanagan, représentante de Ligue américaine des vampires (American Vampire League, association revendiquant l’accès des vampires aux mêmes droits que les humains, dits equal rights) et le révérend Theodore Newlin, fondateur de la Confrérie du soleil.

Question de théologie : l’existence de démons, au sens courant du terme, pose un problème théologique aux religions monothéistes dans lesquelles la divinité est la source de toute création. Ainsi, Lilith s’est rebellée contre son créateur.

Selon le révérend Newlin, vampires ne sont pas des créatures divines, mais des êtres contre-nature cf. lexique « créatures impies » (unholy creatures) et « monstres » (monsters) : aucun droit ne doit leur être accordé + prône l’élimination des vampires.

Un échange entre Sookie et son amie noire Tara rend explicite les ressorts et les implications de la position du révérend Newlin : « Tu sais qu’ils [les vampires] peuvent t’hypnotiser ? » - « Bien sûr, et les noirs sont paresseux, et les juifs ont des cornes ».

  • processus même du racisme qui est mis à nu, à travers l’essentialisation d’individus appartenant à un même groupe ethnique, social ou anthropologique.

Or, dans toute la série, téléspectateur croise de nombreux vampires capables de compassion et auxquels il s’attache. Certains sont radicalement non-violents, comme Godric ou James qui préfère être mutilé que de céder à la violence et affirme (6.7) : "I believe that vampires chose to forfeit their souls. I mean I'm not saying I'm a saint but I made a different choice."

La question rebondit dans la saison 5, mais cette fois-ci du côté des vampires : faction des Sanguinistas pour lesquels les vampires ne doivent pas réprimer leurs pulsions pour pouvoir cohabiter pacifiquement avec les humains. Au contraire, vision du monde essentialiste, ou les humains constituent une espèce inférieure.

// l’argumentation du théologien Juan Sepúlveda lors de l’épisode historique connu sous le nom de controverse de Valladolid (1550-1551). Sepúlveda soutenait que les Amérindiens constituaient un peuple inférieur et que cette différence légitimait leur évangélisation par la force et leur soumission au travail forcé, tandis que son principal contradicteur, le moine dominicain Bartholomé de Las Casas, tentait de prouver que les Amérindiens étaient des êtres humains absolument similaires aux Européens.

Dans True blood, Sanguinistas considèrent que humains ne sont que de la nourriture. Images très choquantes de garde-manger remplis d’humain livrés en pâture aux vampires (pour nourrir Russell).

  1. Textes sacrés, fondamentalisme religieux et politique.

Sanguinitas s’appuient sur un texte sacré, Book of the Vampyr, version alternative de la Bible et surtout de la Genèse selon laquelle Dieu aurait créé non pas deux, mais trois êtres doués de raison : d’abord la vampire Lilith, puis les humains Adam et Eve.

Débat parmi les vampires sur la date de composition, l’authenticité et l’autorité de ce texte.

Sanguinistas considèrent que ce texte, antérieur à la version commune de l’Ancien Testament, constitue le véritable texte sacré. Un membre de l’Autorité qui gouverne la société vampirique, Dieter quelques lignes tirées de cette Bible (5.2) : « Et leur chair nourrira la tienne. Leur sang coulera en toi. Car tout comme le scarabée nourrit l’alouette, l’humain nourrira le vampire ».

Intrigue fait écho aux débats sur les processus de canonisation des textes religieux et donc de la sélection que cela implique. Débat scientifique en théologie et histoire des religions, qui vise à reconstituer la chronologie et la logique de ces processus dans le judaïsme et le christianisme. On ne connait pas avec certitude les critères de sélection, mais on a noté que parmi les textes les plus anciens finalement apocryphés par les institutions catholiques sont ceux qui légitimaient autorité religieuse des femmes.

Question des apocryphes est devenue très importante à l’époque moderne cf. la Réforme protestante = apocryphisation des textes que le catholicisme avait intégré dans l’Ancien testament alors que les juifs les en avaient exclus.

Thème qui a connu récemment une forte diffusion dans le public, populaire car mobilisée pour donner du crédit à l’« idée qu’on nous cache des choses », notamment dans un contexte de critique des institutions.

Question du fondamentalisme, ie la lecture littérale des textes sacrés, considéré comme source légale à appliquer.

Dans la série, deux organisations fondamentalistes incarnent les deux extrêmes d’un même spectre : les sanguinistas considèrent que les humains sont une espèce inférieure et les membres de la Confrérie du Soleil considèrent les vampires comme contre-nature. Les deux s’appuient sur une version différente du même livre, dont ils se servent de base pour mener une politique de violence et même de génocide.

Sarah Newlin “If you really want to do God’s work, you have to be in politics.” (6.3)

Lien avec débat politique américain, dans lequel les références bibliques ont du poids : certaines ont été utilisés pour justifier antisémitisme, et d’autres le sont actuellement ouvertement pour justifier refus des equal rights aux homosexuels.

+ génocide récent dans lequel des institutions ecclésiastiques ont été impliquées, comme au Rwanda.

Série dénonce l’engrenage de la violence qui conduit des humains à tuer d’autres humains qui tentent d’empêcher génocide des vampires. Violence religieusement justifiée cf. « Thank you Jésus » de Sarah Newlin après meurtre d’une femme dont elle livre le corps en pâture aux vampires

  • Renversement intégral.

La fait que la série soit fantastique permet de mettre en scène un événement impossible dans la réalité : une créature surnaturelle qui est l’objet d’un culte désavoue les violences commises en son nom. Lilith n’est pas une déesse, ne s’est pas rebellée contre son créateur, désavoue ceux qui prêchent violence en son nom.

Contrairement à ce qu’affirme Sarah Newlin “God’s masterplan to save the human race by eradicating the vampire race.” (6.2), impossible aux humains de connaître le plan divin.

  • Prise de position théologique et politique.


Bibliographie sur True Blood et les motifs antiques repris dans la série

Attali, Maureen, « Fondamentalisme religieux et féminité démoniaque : Réflexions autour du personnage de Lilith dans la série True Blood (HBO, 2008-2014) », TV/Series 5, 2014 https://doi.org/10.4000/tvseries.439

Becker-Leckrone, Megan, « Salome©: The Fetishization of a Textual Corpus », New Literary History 26/2, 1995, p. 239-60.

Bisson, Frédéric, True Blood, Politiques de la différence, Presses Universitaires de France, 2015.

Bitton, Michèle, « Lilith ou la première Eve : un mythe juif tardif », Archives de sciences sociales des religions 71, 1990.

Bril, Jacques, Lilith ou la mère obscure, Paris, Payot, 1981.

Campbell, Peter O., “Intersectionality Bites: Metaphors of Race and Sexuality in HBO's True Blood”, Monster Culture in the 21st Century: A Reader, 2013, p. 99-113.

Dunn, George et Housel, Rebecca, True Blood and Philosophy. We wanna think bad things with you, Hoboken, Wiley and Sons, 2010.

Howe Gaines, Janet, « Lilith. Seductress, heroine or murderer? », Biblical Archaeology Review, 2001 https://www.biblicalarchaeology.org/daily/people-cultures-in-the-bible/people-in-the-bible/lilith/

Pailler, Jean-Marie, Bacchanalia. La répression de 186 avant J.-C. à Rome et en Italie. Vestiges, images, traditions, Rome, École Française de Rome, 1988.

Schüessler Fiorenza, Elisabeth, En mémoire d'elle, Essai de reconstruction des origines chrétiennes selon la théologie féministe, Paris, Cerf, 1986 (édition originale 1983).

Wilkins, Christina, “Buffy with a Dick’: Post-9/11 Interpretations of Fundamentalism in True Blood” in Religion and Identity in the Post-9/11 Vampire: God Is (Un)Dead, Palgrave Macmillan, 2018, p. 83-141.


Publications de Maureen Attali : 

« Du mythe à la fantasy. Enjeux historiographiques de la réécriture contemporaine de l’Énéide dans Lavinia d’Ursula K. Le Guin (2008) » in A. Besson (dir.), Fantasy et Histoire(s), Actes du colloque des Imaginales 2018, ActuSF, 2019, p. 75-100 ;

« Religious Violence in Game of Thrones: An Historical Background from Antiquity to the European Wars of Religion » in B. Pavlac (éd.), Game of Thrones versus History, Oxford, Wiley-Blackwell, 2017, p. 185-194 ;

« Rome à Westeros : Éléments d’historiographie des religions romaines dans A Song of Ice and Fire de George R. R. Martin » in M. Bost-Fievet et S. Provini (dir.), L’Antiquité dans l’imaginaire contemporain, Paris, Garnier, collection « Classiques », 2014, p. 299-319.

Elle fera bientôt paraître « "Dussions nous périr au combat, nul doute, on nous chantera": Narration, mémoire(s) et histoire(s) dans Le Trône de Fer et Game of Thrones » in A. Besson (dir.), Game of Thrones, un nouveau modèle de la fantasy ?, ActuSF, sous presse

« Les réécritures féministes des épopées antiques en langue anglaise depuis les années 2000 : des entreprises de diffusion du renouvellement historiographique dans la culture populaire ? », Ecrire l’histoire, à paraître.

 

59 La guerre dans les séries médiévalistes

avec Simon HASDENTEUFEL

 

Simon HASDENTEUFEL

Doctorant contractuel, à Sorbonne Université – École doctorale 1, centre Roland Mousnier (UMR 8596), sous la direction d’Élisabeth Crouzet-Pavan. Professeur agrégé d’histoire titulaire, mis en disponibilité pour études auprès de l’académie de Versailles.
Sujet : Pratiques, langages et conceptions du pouvoir chez les seigneurs de Romanie latine (1204 - 1430).

 

Résumé épisode 59

À la guerre comme à la guerre !


Introduction


Idée générale : la guerre médiévale dans les séries est avant tout un objet esthétique et fictif, une œuvre d’imagination et une construction dramaturgique qui constitue davantage le reflet de nos propres représentations.

Parmi ces représentations, il y a nos propres visions de la guerre (la guerre du XXIe siècle, héritière des Guerres mondiales, totales et d’anéantissement, ainsi que d’une plus grande implication des civils). Mais il y a aussi les conceptions et clichés que nous avons sur le Moyen Âge, fantasmé comme une période de plus grande violence à l’aune de notre modernité, et d’omniprésence de la guerre. Cette guerre médiévale, nous la concevons sous diverses formes : le combat de chevaliers, le duel et la bataille épique et décisive (Poitiers, Jérusalem, Bouvines…). C’est le mélange de tout cet implicite imaginaire qui contribue à produire la représentation de la guerre dans les séries.

Cependant, représenter la guerre à l’écran, c’est aussi un certain nombre de contraintes techniques. Et, à cet égard, la scène de bataille, le moment de la guerre par excellence dans une fiction, relève de la gageure pour les réalisateurs et réalisatrices : il faut prendre en compte le budget, les aspects pratiques (cascades, illusions de combats, figurants, éventuellement animaux), le grand spectacle pour séduire le spectateur, la crédibilité stratégique, et enfin le réalisme historique, avec les sources qui sont les nôtres… Autant de contraintes qui font de la scène de bataille un défi de mise en scène, où l’histoire comme science n’est toutefois qu’un aspect du problème – et c’est bien normal ! L’historien a donc toutes les chances de s’arracher les cheveux face au produit final qui est le résultat d’arbitrages complexes où la recherche historique ne saurait l’emporter.

On va ainsi voir que les aspects historiques de la guerre médiévale sont souvent minorés dans les séries, au profit d’impératifs scénaristiques, dramaturgiques, mais aussi de grands clichés qui contribuent à façonner notre vision du Moyen Âge à travers ses batailles.

Des absurdités stratégiques au nom de la dramaturgie

Les séries font abstraction de plusieurs éléments des pratiques et logiques militaires médiévales, au nom d’une mise en scène qui se veut soit plus intense pour le spectateur, soit plus commode à réaliser pour l’équipe de tournage.


1° La question du ravitaillement

Les séries oublient souvent complètement la logique du ravitaillement alimentaire, ou alors n’en tiennent pas compte de manière logique. Pourtant parmi les aspects fondamentaux de la guerre médiévale, on trouve l’impératif de nourrir les troupes. Les rations militaires, le ravitaillement par transport rapide n’existent pas encore ! Mais, la guerre sur écran et dans la fiction est d’abord affaire de sensationnel : pas question de perdre son temps à savoir ce que mange et en quelles quantités une armée en marche (pain, viande séchée, fruit + se sert sur le pays, dans les villages alentours car il n’y a pas de ration du soldat. Il faut « fourrager »).

- Le meilleur exemple on peut le trouver dans les 2 dernières saisons de Game of Thrones avec la grande armée de Daenerys (presque 10 000 Immaculés ; des dizaines de milliers de Dothrakis). Au moment où cette armée doit défendre Winterfell dans la dernière saison, la question des vivres est abordée très rapidement, pour renforcer la tension que crée l’arrivée de la Reine des Dragons. Néanmoins, elle est rapidement évacuée, sans prendre en compte que les forces rassemblée au Nord sont si importantes (en plus des civils) qu’il devait sans doute être en réalité impossible de les ravitailler.

- Cette omission tactique est poussée à son paroxysme dans la trilogie du Seigneur des Anneaux. Certes les orques du Mordor forment des armées gigantesques, mais il n’est jamais fait la moindre allusion à la manière dont ces armées s’alimentent – ici, il devient pratique de « diaboliser » les armées, de les assimiler à des non-humains pour évacuer ces questions de logiques. On part en effet du principe que les orcs, uruk haï et autres trolls sont des créatures sans âmes sans besoins. Reste une petite séquence amusante du 2e volet (les Deux Tours) où une petite expédition d’orques et d’uruk haï se plaint de ne pas avoir mangé depuis plusieurs jours !

- Cet aspect est pourtant beaucoup mieux abordé plus tôt dans la série Game of Thrones, au fil de la saison 5. Stannis Baratheon avec son armée marche contre Winterfell pour s’en emparer alors que l’hiver s’abat dans la région. Pour les besoins du scénario, il faut montrer la décomposition progressive de son armée face au froid et à la faim. Ici, la série sait faire preuve d’un très grand réalisme. Stannis ordonne même à son bras droit, Davos, de chercher du ravitaillement le plus vite auprès de leurs alliés. Cependant, cette dimension centrale de la guerre n’est prise en compte que lorsqu’elle sert les besoins scénaristiques. Par ailleurs, il me semble que l’inspiration de G. R. R. Martin et des réalisateurs pour cet épisode est sans doute davantage la campagne de Russie (Napoléon ou Hitler, au choix !)


2° L’absence de tactiques militaires

Comme les réalisateurs saisissent mal la manière dont on faisait la guerre au Moyen Âge et comme il n’est pas facile de mettre en scène une bataille, plusieurs séries adoptent des reconstitutions brouillonnes, en partie voire totalement illogiques au plan de la stratégie, et résumées en quelques plans dans une scène souvent écourtée.

- Saison 1, Épisode 1 de The Witcher [armée de Nilfgaard, les « méchants » contre l’armée de Cintra de la reine Calanthe] ; Saison 4, Épisode 18 de The Vikings [Vikings contre l’armée d’un évêque anglo-saxon] ; plusieurs occurrences dans Last Kingdom, Saison 1, Épisode 8 [Uthred et le roi Alfred contre les vikings] Saison 3, Épisode 1 [Uthred et le roi Alfred contre un chef viking] Saison 1, Épisode 1 de Knightfall [assaut final de l’armée mamelouke contre Acre]. Dans les séries sur les vikings la tactique du mur de boucliers, à une époque où la cavalerie reste peu importante, est bien représentée. Mais, pour le reste, on assiste surtout à des armées sous forme de gros blocs qui se rentrent dedans de manière complètement désorganisée, alors que les armées médiévales pouvaient être très hétéroclites (chevaliers, chevaliers à pied, sergent à cheval, sergent à pied, archers, arbalétriers, mercenaires, tous équipés de manière différente). Dans les séries, les hommes à pied comme à cheval chargent à toute allure de manière dispersée, sans chef (toute l’attention est concentrée autour du héros), chacun dans son coin, les combats sont filmés à toute vitesse, sous forme de plans très rapides de tueries. On ne discerne pas d’unités de combat particulière À l’inverse des plans rapides cache-misère, une autre technique cinématographique consiste à filmer au ralenti, à couper une partie des fréquences sonores pour donner l’impression d’entendre les bruits de la bataille de loin, de manière étouffée. L’objectif est de dramatiser l’action, de se concentrer sur les personnages principaux et de donner l’impression d’être au plus près du « traumatisme » du combat. Cette représentation existe aussi dans les récits de bataille du Moyen Âge qui suivent parfois quelques personnages principaux à qui sont attribués des hauts faits. Cependant, dans tous les cas, cette dramaturgie ne rend pas compte de l’organisation d’une armée. Au-delà des héros individuels des séries comme des chansons de geste, il était fondamental pour une armée de maintenir sa cohésion et de rester groupée. En conséquence « jeter » littéralement toutes ses forces dans la bataille n’a pas beaucoup d’intérêt.

- Il faut faire un cas des scènes de bataille de la dernière saison de Game of Thrones qui ont suscité beaucoup de réactions : même des spectateurs non-médiévistes et non-experts des questions militaires ont pointé de graves incohérences stratégiques : pour le siège de Winterfell (épisode 3) trébuchets à l’extérieur en première ligne, cavalerie légère qui charge de front en pleine nuit contre un ennemi qui n’est pas localisé, infanteries placée devant les murs et devant une tranchée de défense. Pour le siège de Port-Réal (épisode 5) absence totale d’engins de siège du côté des assaillants ; du côté des défenseurs, à nouveau une armée au dehors de la ville, avec pour seul cavalier son général en première ligne. Ici, la représentation de la guerre obéit à des logiques de dramaturgie, aux dépens des réalités de la guerre médiévale et de la stratégie militaire.

- Ceci étant, le faire de sortir son armée d’une ville assiégée n’est pas complètement inconnu au Moyen Âge. On retrouve en effet une tactique semblable pendant le siège de Constantinople par la 4e croisade. Le 17 juillet 1204, l’empereur Alexis III sort ses troupes pour affronter les croisés. Les 2 armées se font face, mais finalement renoncent à s’affronter : du côté des Byzantins, on sait que l’affrontement frontal avec les Latins est risqué ; du côté latin, on constate que l’armée d’en face est plus nombreuse et peut se replier dans la ville. On préfère donc éviter la bataille. Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’Alexis III n’ait absolument pas envisagé de se battre, mais plutôt de tester la réactivité de l’armée latine. In fine, son objectif c’est de fuir le siège de Constantinople, pour aller recruter des troupes dans l’arrière-pays et revenir plus nombreux, plus puissant, en empereur conquérant reprenant la capitale de l’empire.

Des représentations contemporaines de la guerre plaquées sur le Moyen Âge

La manière dont la guerre est représentée dans les fictions s’inspirant du Moyen Âge a moins à voir avec ce qu’a pu être la guerre médiévale, qu’avec nos conflits contemporains. On le voit à travers deux aspects : la disposition des armées ; la guerre de siège.


1° La « représentation géométrique » de la guerre

Quand les armées des séries ne sont pas représentées comme de gros blocs informes, elles font l’objet d’un traitement radicalement inverse : elles sont mises en scène à la manière d’une armée de l’époque moderne : des bataillons bien rangés sous forme de quadrilatères dont les soldats sont équipés de la même manière.


- Saison 2 Épisode 6 de Knightfall [l’armée du roi de France Philippe le Bel assiège une forteresse des Templiers]. Son armée est remarquable d’homogénéité. Tous les soldats sont rangés en unités et portent les mêmes couleurs, les mêmes boucliers, les mêmes armures. L’armée du roi de France a déjà l’apparence d’une armée nationale de l’époque moderne. Dans les faits, les armées médiévales sont hétéroclites. Elles comportent les troupes du roi, mais celles-ci ne constituent pas forcément la majorité des effectifs. Il faut aussi prendre en compte les troupes de chaque vassal du roi, potentiellement armées de manières différentes, avec des armoiries et des bannières différentes. À cela, on peut ajouter les troupes de mercenaires que l’on trouve dans de nombreux contextes différents et qui sont parfois majoritaires à la fin du Moyen Âge occidental. Une armée médiévale est donc bigarrée, surtout jusqu’à la fin de la période où l’on n’a pas encore d’armée professionnelle (et encore moins nationale !) Pour les séries et le cinéma c’est très pratique de représenter tous les soldats d’une armée de la même manière, mais ce n’est pas crédible.

- Par ailleurs sur la disposition des armées médiévales, il ne s’agit ni de gros blocs incohérents, ni de bataillons carrés, mais de « batailles », de « compagnies » (les chroniques peuvent aussi parler de « centres » ou d’ « ailes », mais ce sont plutôt des termes poétiques) dont les effectifs sont potentiellement hétéroclites et mis sous la conduite d’1 ou plusieurs chefs. Les récits de croisade notamment, avant le récit d’une bataille, aiment à préciser le nombre de batailles et leurs chefs. Les « régiments » renvoient plutôt à des évolutions militaires datent de la fin du Moyen Âge, substituant à l’organisation féodale une organisation plus normalisée et contrôlée par le pouvoir royal et ses agents : il faut notamment attendre Charles VII et l’ordonnance de Nancy (ou Louppy-le-Châtel) en 1445 pour voir la réorganisation de l’armée française en « compagnies de grande ordonnance », divisée en « lances », chacune confiée à un capitaine. Dans tous les cas, on est très loin des séries médiévalisantes qui ne font la part belle qu’aux héros dans une masse de combattants.

- La représentation des bataillons bien rangés connait sans doute son paroxysme avec la dernière saison de Game of Thrones et l’armée des Immaculés. Si ces derniers peuvent faire penser aux mamelouks (des enfants esclaves élevés pour être la garde personnelle d’un souverain), leur mode de combat est celui des phalanges grecques. La manière dont les réalisateurs ont représenté ces troupes à l’écran emprunterait même aux jeux vidéo de stratégie où, pour des raisons de jouabilité, le joueur dirige des régiments entiers.

- Cette manière de concevoir la guerre a aussi à voir avec les « jeux de petits soldats ». Cela a également une traduction historiographique : de nombreux livres sur les batailles historiques ont en effet tendance à donner un schéma de la bataille, avec la disposition supposée des corps d’armée. Ces schémas peuvent être utiles, mais ils traduisent aussi une vision moderne et « napoléonienne » de la guerre. C’est ce que l’historien Dominique Barthélemy dans La Bataille de Bouvines. Histoire et légendes appelle la « représentation géométrique » des osts médiévaux. Cette vision « napoléonienne », en surplomb, est également sous-jacente dans les séries. De manière humoristique, les scènes de bataille dans Kaamelott ce sont des plans fixes sur Arthur et ses chevaliers, sorte d’état-major ou haut commandement médiéval – à ceci près qu’ici les troupes ne répondent pas aux commandements. Plus sérieusement, de nombreuses séries médiévalisantes utilisent des cartes d’état-major, alors même que celles-ci n’existent pas au Moyen Âge et que l’on ne conçoit pas l’espace de manière abstraite comme aujourd’hui (ainsi que nous l’avons montré dans un récent article avec Florian Besson).


2° La guerre de siège

Les épisodes de siège sont fréquents dans les séries médiévalisantes, mais la plupart du temps très inexacts, car ils reflètent soit, à nouveau, des choix de rythme de narration, soit des représentations contemporaines de la guerre.


- Le siège dans la série médiévalisante, c’est un épisode presque incontournable, une promesse au spectateur, notamment depuis la trilogie du Seigneur des Anneaux (mais déjà auparavant plusieurs films sur le Moyen Âge aimaient à représenter les combats autour du fameux « château-fort »). On le retrouve dans Game of Thrones, Knightfall, The Witcher, The King… On notera seulement l’exception des séries sur les Vikings qui s’y intéressent beaucoup moins. Pour le reste, dans l’économie d’une série ou d’un film, c’est souvent un moment d’apothéose qui doit donc être le plus divertissant possible.

- L’épisode du siège obéit donc souvent à quelques critères de narration (assaut massif des assaillants, héroïsme des défenseurs qui se battent jusqu’au bout). Cet aspect très codifié, pour ne pas dire ce « cliché » de la guerre de siège entre en contradiction complète avec les réalités médiévales : les traités de guerre du Moyen Âge ne définissent jamais le siège de manière unique ; au contraire, il y a une grande diversité dans les manières de tenir un siège : ce n’est absolument pas une réalité figée et uniforme.

- 1er élément fondamental : au Moyen Âge, un siège, c’est long. C’est une opération qui peut durer plusieurs mois (le siège d’Antioche par la première croisade en 1098 dure + de 7 mois). Une série n’a pas autant de temps à consacrer. Les sièges sont souvent l’affaire de quelques heures : dans Game of Thrones, les sièges de Port-Réal (saison 2 comme saison 8) sont réglés en quelques heures ; idem pour le siège du Mur (saison 4) ou encore pour celui de Winterfell (saison 8). Il faut sans doute y voir l’influence du Seigneur des Anneaux (qui dans sa conception du siège médiéval puise peut-être en partie dans le western où les héros doivent défendre un village d’une attaque de brigands…). Le film The King nous présente le siège d’Harfleur en 1415 (par le roi d’Angleterre Henri V), de manière un peu plus crédible : 3 trébuchets sont installés et la manière de filmer ainsi que le montage nous font comprendre que les engins de siège tirent pendant de longs jours. De même cette scène a quelques fulgurances intéressantes : un des commandants prévient Henri que si le siège dure encore, l’armée va mourir de faim ou de dysenterie ; l’armée des assiégés ne comporte pas seulement des soldats, mais aussi des ingénieurs, leurs enfants et même des chèvres et des poules pour nourrir les troupes. Cependant, cet épisode du siège d’Harfleur est tout de même rapidement évacué (alors qu’il a duré 1 mois et que les Français avaient organisé un lourd dispositif de défense, en barrant l’estuaire de la Seine où accostaient les Anglais avec des pieux, une chaîne, des tours de défense, en inondant toute la vallée et fortifiant la ville). On peut tout de même saluer le documentaire fiction La chute de l’empire ottoman qui représente les 53 jours du siège de Constantinople par Mehmet II à la tête de l’armée ottomane en 1453. La série prend grand soin de montrer les dangers du siège qui s’éternise. Cependant, la vocation documentaire de cette série oblige à une justesse historique à laquelle ne sont pas soumises les séries médiévalisantes.

- 2e élément fondamental : au Moyen Âge, un siège de conclut très rarement par un assaut général final. Sur la centaine de sièges étudiés pour la fin du Moyen Âge dans le royaume de France, seulement 17% se terminent par un assaut final. La guerre de siège au Moyen Âge, c’est avant tout un jeu d’intimidations (tout brûler aux alentours, exécuter et exhiber les prisonniers, balancer des espions au trébuchet, lancer des défis) et de négociations pour contraindre son adversaire à céder. L’assaut final est beaucoup trop coûteux pour être une option solide et n’intervient qu’en dernier recours. À l’inverse, dans les séries, l’assaut général est un puissant élément de dramaturgie pour captiver le spectateur. Un bon exemple c’est le 1er siège de Port-Réal dans Game of Thrones Saison 2 Épisode 10 où Stannis Baratheon tente de s’emparer de la ville en 1 seul assaut, à la fois naval et maritime. Il dispose d’un avantage numérique écrasant, il pourrait mettre le siège à la ville de toute part. Il veut toutefois s’en emparer d’un seul coup (car il a peur d’une contre-attaque par l’arrière du patriarche de la famille Lannister, Tywin). La série fait un peu mieux quand elle représente le siège de Vivesaigues en saison 6 : les opérations s’éternisent car les défenseurs ont coupé l’accès par le pont à la porte ; les troupes assiégeantes sont sales, exposées à la fatigue, aux maladies – et c’est finalement une trahison d’un des membres de la garnison qui permet d’entrer dans la ville. On est ici beaucoup plus conforme à un siège médiéval.

+ + si lors des sièges médiévaux on fait usage d’engins divers (perrières, mangonneaux, tours de siège, parfois sur navires), ils sont souvent le centre de l’attention dans les séries et donnent à voir une véritable guerre de bombardement (plus proche de Verdun que d’une bataille médiévale). Dans le tout premier épisode de Knightfall, un projectile de l’armée musulmane percute un navire templier… et le fait exploser ! Dans cette même série, au cours du siège de la forteresse des Templiers, Philippe le Bel utilise des armes à poudre fictives qui ressemblent à de la « dynamite » médiévale. Dans Game of Thrones, lors du premier siège de Port-Réal, les défenseurs dirigés par Tyrion Lannister utilisent du feu grégeois : cette technique a bien existé et les Byzantins en étaient les spécialistes ; cependant ici cette arme devient une véritable bombe atomique. Bref, plutôt que de puiser dans la variété des pratiques de sièges médiévales bien avérées, on remarque que les réalisateurs préfèrent inventer des armes explosives farfelues.


La primauté des combats singuliers

Les scènes de bataille dans les séries médiévalisantes font la part belle aux combats singuliers : cela permet de mettre en valeur les héros, de suivre quelques personnages en particulier pour éviter de perdre le spectateur au milieu de la bataille, et de mettre en scène des chorégraphies que l’on peut préparer avec les comédiens et cascadeurs.


1° Le combat des héros

- Dans les séries, les héros sont souvent pour la plupart des combattants aguerris : Jon Snow (Game of Thrones), Landry (Knightfall), Uhtred de Bebbanburg (The Last Kingdom), Geral de Riv (The Witcher), Ragnar (Vikings) sont non seulement d’excellent guerriers qui survivent à toutes les batailles, mais aussi des commandants de troupes qui prennent part au combat. La réalité est plus complexe dans la guerre médiévale. Le souverain ne prend pas systématiquement part au combat. Le plus souvent d’ailleurs, soit il reste à l’écart, soit il n’est pas en première ligne, mais dans les « batailles » de l’arrière-garde. Au début du XIIIe siècle, l’empereur latin de Constantinople, Henri de Flandres, se voit même reprocher par un chevalier de son armée de s’être élancé au combat pour sauver l’un de ses hommes.

- Les héros-guerriers des séries ont par ailleurs une capacité de survie exceptionnelle. Dans The King, à la bataille d’Azincourt, Henri V, charge à pied dans le plus simple apparat (son armure de plates n’est même pas complète), une hache à la main (c’est une arme de roturier), seul, sans aucune escorte, en première ligne, et sans moyen de le reconnaître parmi la masse des combattants. Dans Game of Thrones, Jon Snow à la « bataille des bâtards (Saison 6 Épisode 10) s’élance seul face à la totalité de l’armée de Ramsay Bolton. C’est une perception très héroïque mais aussi très « démocratique » du héros médiéval : les séries fonctionnent selon l’idée que ce dernier doit montrer son courage en se mettant au niveau du soldat de base et qu’il doit prendre autant de risque d’un simple fantassin. Même Tyrion Lannister qui n’est pourtant pas un combattant combat (sans talent, il est vrai) et survit à plusieurs batailles.

- Enfin, ces héros-guerriers de série sont souvent mis en scène à l’occasion de duels : soit ils affrontent un ennemi particulièrement puissant ; soit ils défient en duel un chef ennemi pour décider du sort d’un royaume. En vérité, les souverains médiévaux se battent très rarement – voire pas du tout – en duel. Il y a certes des tournois, ludiques et collectifs au milieu du Moyen Âge. Mais, dans tous les cas, on règle rarement les affaires politiques par un duel entre souverains. En 1283, quand Charles d’Anjou et Pierre III d’Aragon se disputent la Sicile on propose de régler l’affaire par un combat singulier, à Bordeaux, en territoire neutre. Mais le duel n’a jamais lieu, Pierre refusant de se présenter. De même, à l’origine de la guerre de Cent Ans, le roi d’Angleterre Édouard III et celui de France Philippe IV refusent de s’affronter en duel : ce serait laisser supposer que l’adversaire pourrait avoir raison. Le duel est davantage un cliché que l’on plaque sur le Moyen Âge, en partant d’une vague réinterprétation de pratiques complexes avérées (ordalie, duel judiciaire, tournois) qu’une réalité.


2° Les arts martiaux médiévaux

- Les séries privilégient des scènes d’action très chorégraphiées, à haute intensité dramatique. Game of Thrones s’est fait une spécialité des scènes de combats singuliers (jusqu’à susciter des classements internet des meilleurs combattants de la série !) Le but de ces combats singuliers, comme dans beaucoup d’autres séries – notamment celles sur les Vikings – est cependant de filmer la violence de la manière la plus extrême possible et de donner à voir ce qui serait une violence typiquement médiévale : 1) S1 E8 Khal Drogo vs Mogo (des Dothrakis), tué par un arrachage de glotte 2) S4 E5, Jon Snow vs. Karl (un mutin de la garde de nuit se battant avec 2 couteaux), transpercé à la tête 3) S4 E8 La Montagne contre Oberyn dont le crâne fini explosé (la scène prévue originellement aurait dû être encore plus sanglante) 4) S4 E9, Jon Snow vs. Styr (un « Thenn », une sorte de surhomme), achevé à coup de marteau dans le crâne, etc.

- On est en réalité très loin des combats du Moyen Âge, pour plusieurs raisons. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de violence au Moyen Âge, ni que certaines morts pouvaient être particulièrement violentes. Seulement, il n’y a pas une violence « barbare » qui serait typiquement médiévale. Les combats singuliers sont très codifiés au Moyen Âge. C’est encore plus le cas à la fin de la période médiévale : une « science des armes » se constitue au cours du XVe siècle, fondée sur des techniques précises (Daniel Jaquet). Les combats sont assez brefs, intenses, avec des passes et des bottes codifiées. On est loin des échanges de coup interminables épée contre épée. Dans King le combat qui oppose Henri, alors prince de Galles à Henri Percy « Hotspur » (un noble, connu pour s’être battu dans les marches écossaises, puis rebellé contre Henri IV) est assez crédible, même si a priori il n’est pas attesté dans les sources et provient plutôt de la pièce de Shakespeare. Ce combat suit en effet grosso modo les étapes du duel de la fin du Moyen Âge telles que les a identifiées Daniel Jaquet : 1° Porter un coup direct et fatal (à la tête) pour vaincre son adversaire du 1er coup 2° exécuter une technique pour désarmer son adversaire 3° « passer en force » ou faire tomber son adversaire OU lutter au corps à corps 4°Au sol, immobiliser ou achever l’adversaire. La scène évite ainsi un écueil trop fréquent, celui des coups dans le vide, ou alors seulement contre l’épée de son adversaire (logiquement, au Moyen Âge on évite d’abimer son épée, ça coûte cher). On notera tout de même que les deux protagonistes balancent leur fourreau au début de la bataille (c’est très cinématographique, mais à nouveau assez peu logique).

- En outre, dans ces duels, on met très rarement à mort son adversaire. Dans le cadre des duels judiciaire, souvent ces derniers n’ont même pas lieu. Dans King la mort de Louis de Guyenne a dû choquer les historiens [à Azincourt, il tente de se battre contre Henri V mais glisse dans la boue et fini mis en charpie par les soldats anglais] : non seulement elle est fausse (on rappelle que Louis de Guyenne n’a jamais participé à la bataille d’Azincourt et qu’il n’y a jamais eu le moindre combat singulier de souverain pendant cette bataille), mais en plus elle est complètement contraire à l’éthique chevaleresque de la guerre (on épargne son adversaire que l’on considère comme son égal, membre d’une « internationale chevaleresque ») et même à la logique pure et simple (on fait prisonnier un prince pour une rançon). Même à la fin du Moyen Âge où il est vrai que les batailles sont plus sanglantes et où l’on fait moins de prisonniers, on évite de massacrer un prince ou roi ennemi vaincu et on tient au respect des règles de la chevalerie. Le roi de France Jean II le Bon est fait prisonnier par les Anglais à Poitiers en 1356, mais son vainqueur, le prince de Galles Édouard de Woodstock le traite avec égards et sa bravoure au combat est saluée. On lui décerne même le prix du meilleur combattant de la journée. Le régicide, c’est un monstre dans la culture médiévale.



Le mythe de la bataille finale

On peut finir en disant quelques mots du mythe le plus tenace dans les représentations contemporaines de la guerre médiévale : celle-ci impliquerait forcément de grandes batailles rangées, alignant des dizaines de milliers d’hommes dans un affrontement décisif.


- En réalité, jusqu’à la fin du Moyen Âge, la bataille rangée est rare et les effectifs ne dépassent pas souvent la dizaine de milliers d’hommes. Mais ici, les séries reprennent directement des codes littéraires de la bataille telle qu’elle est représentée dans les chansons de geste ou les chroniques. La bataille a souvent l’air spectaculaire dans les récits médiévaux, car ces derniers, composés après-coup veulent bien sûr donner une dimension épique aux événements, mais aussi car il s’agit de montrer la main de Dieu en action : la victoire ou la défaite sont voulues par Dieu. Il y a enfin souvent une volonté politique : le vainqueur d’une bataille va la présenter comme remportée de haute lutte ; le vaincu va insister sur la puissance de l’adversaire et sur le choc de la défaite.

- Toutes ces descriptions ont pu contribuer à forger une image inexacte des batailles médiévales, alimentée par ailleurs, comme on l’a vu plus haut par l’idée que le Moyen Âge serait spécifiquement violent. On retrouve ce cocktail de représentations dans certaines scènes de série : dans Games of Thrones, la bataille des bâtards [S6 E9, Jon Snow contre Ramsay Bolton] se veut être l’affrontement unique et décisif qui doit départager les deux prétendants à Winterfell. Sa réalisation se veut très médiévale : grisaille, boue, sang, mêlée incompréhensible. Ce sont des codes artistiques que l’on retrouve d’ailleurs dans la représentation de la bataille d’Azincourt dans King. Pour autant, la violence extrême de ces affrontements, les charniers mis en scène par les réalisateurs appartiennent plutôt à l’imaginaire de la guerre contemporaine. Quant à la stratégie déployée par Jon Snow, on peut noter de manière intéressante qu’elle s’inspire de la guerre antique : c’est celle d’Hannibal Barca à la bataille de Cannes. Bref, cet épisode qui se veut médiéval n’a pas grand-chose de médiéval en réalité (même les armures des hommes de Ramsay Bolton ne sont pas médiévales mais inspirées de celles des conquistadores).

- Enfin, la bataille doit forcément être décisive, appeler une victoire et donc une résolution de l’intrigue. Cependant il s’agit d’un pur artifice scénaristique. Dans King, Azincourt est représentée comme une victoire décisive : la suite et fin du film où Henri V deviendrait roi de France et d’Angleterre est complètement fantaisiste. En réalité Henri V, à la tête d’une armée victorieuse mais épuisée, rentre en Angleterre et ne revient en France que 18 mois plus tard. D’ailleurs sa conquête de la Normandie (1417-8) profite moins de la victoire d’Azincourt que de la guerre civile entre le royaume de France qui oppose Armagnacs et Bourguignons.

- Ce mythe de la bataille décisive se retrouve dans l’historiographie, avec par exemple la batailles de Bouvines : une bataille imprévue et indécise, que l’on a cherché à éviter, sans pertes fracassantes, impliquant surtout l’arrière-garde de l’armée française, qui a été transformée après-coup par la propagande royale (par exemple par le chapelain du roi, Guillaume le Breton, auteur des Gesta Philippi Augusti) comme une grande victoire capétienne. Idem avec la bataille de Poitiers de 732, transformée après coup comme choc des civilisations.

 

60 GUNPOWDER

avec Elodie CONTI

 
CONTI Elodie.jpg

Elodie CONTI

Elodie CONTI est doctorante en histoire moderne au sein de laboratoire LARHRA (LAboratoire de Recherche Historique Rhône-Alpes) de l’université de Lyon. Après un mémoire de recherche intitulé « La princesse européenne, d'objet d'échanges diplomatiques à détentrice du pouvoir : Itinéraires politiques des trois filles d'Henri IV et Marie de Médicis » elle poursuit actuellement une thèse s’intéressant aux réseaux sociaux de ces trois princesses Bourbons et à la façon dont elles les utilisent comme base de pouvoir.
Depuis 2019 : Projet de thèse en histoire moderne sur « Les réseaux sociaux comme base de pouvoir de la princesse européenne : parcours diplomatiques et politiques des trois filles d’Henri IV (1600-1670) » sous la direction de Sylvène EDOUARD (Lyon 3)

 

Résumé épisode 60

Présentation de la série :

-Dates de diffusion, réalisateur, sujet…

-distribution

-images et sons

-les consultants en histoire


Le descriptif des épisodes :

-Épisode 1 : la genèse de la radicalisation de Catesby

-Épisode 2 : les préparatifs du complot

-Épisode 3 : le récit d’un échec ou la victoire de Robert Cecil


La série d’un point de vue historique

-Fiabilité historique ?

-Points positifs/négatifs

Le contexte international/national : le problème religieux 

-Contexte des guerres de religion en Europe avec l’antagonisme des deux blocs protestants/catholiques et donc le conflit entre Angleterre et Espagne

-Un contexte religieux complexe en Angleterre depuis Henri VIII, entre catholicisme et anglicanisme

-On arrive donc dans la situation que dépeint la série avec des persécutions violentes contre les catholiques : nombreuses scènes de torture, d’exécutions…

-En réponse à cela, on voit se développer diverses formes de rébellion qui vont des messes clandestines aux complots


Le renseignement et l’espionnage 

-Cette traque des catholiques est justement basée sur un solide système de renseignement mis en place par Robert Cecil

-La série met justement en avant les différentes méthodes d’espionnage qui pouvaient être utilisées à cette époque

La représentation du roi Jacques Ier : une caricature ? 

-Jacques Ier aimait-il les hommes ? C’est ce que nous suggère, pas toujours subtilement, la mini-série en nous montrant les dessous de sa relation avec Philip Herbert mais il est difficile d’être aussi tranché sur ce sujet dans la réalité.

-Désinvolture et favoris : on nous dépeint également Jacques Ier comme un roi indolent et complètement soumis à l’avis de son conseiller Robert Cecil et/ou de son favori Philip Herbert. Encore une fois, si certaines choses s’avèrent réelles la situation reste à nuancer.


La place des femmes ? 

-Qu’en est-il de la reine Anne de Danemark ? On la voit à de nombreuses reprises mais elle n’est citée que très rarement et n’a pas une seule ligne de dialogue. Pourtant, elle a eu un impact non négligeable en tant que reine consort catholique dans un pays protestant

-Également une interprétation des actions d’Anne Vaux un peu décevante. Elle devient l’intérêt amoureux de Garnett alors qu’elle a été tellement plus en réalité.

Bibliographie sélective :

Alford Stephen, The Watchers : A Secret History of the Reign of Elizabeth I, Londres, Allen Lane, 2012.

Coffey John, Persecution and Toleration in Protestant England 1558-1689, Harlow, Longman, 2000.

Dunn-Hensley Susan, Anna of Denmark and Henrietta Maria : Virgins, Witches, and Catholic Queens, New York, Palgrave Macmillan US, 2017.

Nicholls Mark, Investigating Gunpowder Plot, Manchester, Manchester University Press, 1991.

Young Michael B., King James and the history of homosexuality, New York, New York University Press, 2000.

 

61 MALCOM

avec Antoine Bonnet

 
FB_IMG_1606646394213.jpg

Antoine BONNET

Je suis titulaire d'un Master 2 en Histoire et Histoire de l'art à Paris X de Nanterre. J'ai publié trois ouvrages autour du handicap: "La LSF pour les Nuls", "La Langue des Signes pour les enfants", "Pour l'inclusion radicale"...Fan de séries comme Twin Peaks ou Game of Thrones.

 

Résumé épisode 61

Malcom, sociologie d'un génie. 

À travers l'ouvrage de Norbert Elias, nous essaierons de réfléchir autour de la question de la fabrication du génie dans la série. Là où Elias propose une construction socio-psychologique (Contexte historique, construction psycho-affective, rôle du père...), la série tend à construire un génie en rupture avec les théories d'Elias: contexte social défavorable, père "absent"... Pourtant, nous essaierons d'établir les liens mais aussi les situations contraires entre la série et le livre.
De plus, un autre génie est développé dans la série, c'est le petit frère Dewey. Nous verrons en quoi il est tout aussi, voire plus "génial" que l'éponyme de la série ?

Le déclassement social.
La série nous parle d'un déclassement social d'une famille luttant pour survivre dans une société deshumanisée. Pourtant, il y a deux déclassements. Le premier, c'est celui du couple Hal/ Loïs. Nous voyons un couple de "winner", d'Insider qui, au fur et à mesure des naissances de leurs fils, s'écroule socialement. Nous verrons pourquoi ?
Mais là où Loïs, issue d'une famille d'immigré russe, se bat contre ce déclassement avec virulence; Hal constitue le véritable "déclassé". En effet, issu d'une famille "aisée", il n'est pas armé pour lutter contre ce déclassement. Il fuit. Comment ?

Le racisme.
Tout au long de la série, nous découvrons une société américaine cosmopolite ce qui est très nouveau dans le paysage média américain. À travers le personnage de Francis, nous voyageons dans tout le pays.  Pourtant le philosophe Benjamin Berger, dans un texte, affirmait que la dernière scène de la série qu'il nomme le "Black face" montre un racisme latent et un ressentiment blanc. Nous parlerons donc du racisme dans la série qui est l'un des ressorts comiques des plus travaillé. 

Une vision de l'Amérique d'Obama...mais aussi de Trump.
Le vrai "génie" de la série, c'est le créateur Lyndon Boomer! Malcolm est sûrement la série qui parle le mieux de la société américaine depuis les années 2000. Situation économique, situation "ethnique", fin de l'Américan Way of Life...La série est éminemment politique: une série socialiste ?

Bibliographie indicative : 

Norbert Elias: "Mozart, sociologie d'un génie"

Camille Peugny: "Le déclassement", Grasset, 2009

Benjamin Berger: "Ce qu'un blackface peut masquer", Implications philosophiques 2018

Julien Damon: "Démoyennisation, l'érosion de la middle class américaine", classes moyennes 2013

François Clémenceau "De la race en Amérique", Grasset 2017

Michael C. Behrent "Comment l'Amérique a produit Trump", Sciences humaines, 2018

 

62 Sons of Liberty

avec Emilie MITRAN

 
Capture d’écran 2020-11-05 à 22.36.08.pn

Emilie MITRAN

Émilie Mitran est professeure agrégée d’anglais, docteure en études anglophones et en histoire moderne. Sa recherche se concentre sur le monde atlantique au dix-huitième siècle. Elle s'intéresse notamment à la diversité de la pensée républicaine américaine, aux révolutions soeurs et à l'expression de l'identité américaine en Europe. Elle travaille avec Gérard Hugues à la traduction et à l'édition du journal personnel de Gouverneur Morris à Paris entre 1789 et 1793. Le deuxième volume vient de paraître chez Droz, et le troisième et dernier est en préparation.

 

Résumé épisode 62

Présentation générale

-Quoi, qui, quand, comment ?

Sons of Liberty = Les Fils de la Liberté, est une mini-série de 3 épisodes d’1h30 créée par Stephen David et David C. White. Elle a été diffusée en 2015 sur la chaîne History, qui a notamment diffusé la série Vikings.

intrigue générale : les épisodes se déroulent sur une période de 11ans, entre 1765 et 1776, et suivent les développements révolutionnaires américains à ses débuts avec la résistance des colons de Boston aux lois britanniques, puis l’amplification des contestations culminant avec les premiers affrontements armés, jusqu’à la proclamation de l’indépendance.

-Qui sont les fils de la liberté ?

Réseaux d’asso séditieuses de colons américains à Boston, NY ou Charleston, qui s’organisent au milieu/ à la fin des années 60 dans les colonies pour résister aux lois économiques de la mère patrie britannique.

Cadre historique : le parlement passe en 65une loi qui vise à taxer le papier, que l’on connaît sous le nom de Stamp Act, pour financer les troupes de la Couronne basées en Amérique. C’est cette loi qui commence à mettre le feu aux poudres, et c’est au cours d’un débat au parlement entre Isaac Barré et Charles Townshend que l’expression « fils de la liberté » apparaît. Barré qui est un député irlandais défend les colons face à Townshend en soulignant le fait que les Américains ont eu à subir l’indifférence et la violence de leurs administrateurs britanniques, une attitude qui a aliéné, je le cite, « ces fils de la liberté ». Barré évoque ainsi l’esprit de liberté qui caractérise d’après lui les peuples des colonies.

Le parlement va revenir sur le stamp act mais en 67 et 68, le député Townshend passe une série de lois qui visent à instaurer de nouvelles taxes et à interférer avec le commerce des colonies en détaxant les produits anglais.

Pour résumer, les fils de la liberté sont des colons rebelles qui refusent d’appliquer les restrictions économiques de la GB autant en publiant des pamphlets qu’en opérant avec violence contre les collecteurs de taxes brit. (les collecteurs de taxes sont dans certains cas, passés au goudron et aux plumes), des maisons sont pillées, et d’ailleurs la série nous montre au tout début la mise à sac de la maison du gouv. du Massachusetts qui doit fuir pour éviter d’être lynché.

-Public visé ?

C’est une série grand public ≠ niche d’historien, justesse historique, une attention à la chronologie et à la caractérisation des personnages ; La série vise large avec un casting jeune, une mise en scène plutôt dynamique malgré des longueurs, certains clichés et du pathos. Intéressant pour des personnes qui ne sont pas du tout familière de la R.

History a fait le pari de donner un coup de jeune à un pan d’histoire finalement peu traité au cinéma ou dans les séries, et même si les ficelles sont grossières, ça reste divertissant et peut donner envie aux gens de se tourner vers des documentaires ou des ouvrages spécialisés.

Esthétique générale de la série

1.Générique

History frappe « fort » avec un générique dont la musique est signée Hans Zimmer, tout en reprenant le visuel classique de la Révolution : on retrouve notamment le dessin attribué à Ben Franklin de ce serpent coupé en plusieurs morceaux dont les parties représentent les colonies avec la légende « join or die ». On nous présente les acteurs avec le nom des personnages ce qui peut faire un peu kitsch!

2.La réalisation

La série ne fait pas petit budget en revanche, on voit qu’il y a des moyens, il y a une belle photo, c’est bien filmé, même si je déplore les nombreuses scènes éclairées à la bougie ou dans le noir, à la nuit, qui sont très présentes et ne facilitent pas le visionnage. Pour établir un contraste avec un série comparable dont vous avez parlé récemment avec une de mes collègues, V Adane, j’avais trouvé que John Adams la série de HBO était très mal filmée, les choix de réalisation sur certaines scènes étaient douteux, alors que là, on peut reprocher bien des choses sur le fond, mais pour la forme de Sons of Lib remplit le contrat.

En termes de fond justement, on peut dire que la série porte bien son nom, dans un sens, puisqu’elle prend elle-même le parti de la liberté sur le respect du récit historique comme je l’évoquais précédemment, ce qui n’en fait pas une mauvaise série, mais il faut être conscient que le but est ici de romancer l’histoire et de proposer qqch de sensationnel.

Il y a du sang qui coule, des scènes difficiles à regarder (flagellation, de violences diverses.) Souvent des musiques héroïques accompagnent les développements, rajoutant du pathos. Et puis, on retrouve un côté Assassin’s Creed avec une réalisation dynamique + ambiance des complots, des missions, de secrets, des courses-poursuites dans Boston. Tout cela fait que c’est divertissant et très moderne, et on ne vient pas chercher la vraisemblance.

-Rythme de la minisérie ?

3 épisodes : pour le premier et le deuxième épisodes qui ont des rythmes assez inégaux ; les deuxièmes parties sont notamment plus longues et se trainent un peu.

-Description des épisodes ?

Le premier épisode balaie les années 65-70, on retrouve immédiatement Samuel Adams notre protagoniste qui n’a pas payé ses taxes ce qui amène ses compatriotes bostoniens à se rallier à sa cause lorsque les soldats britanniques partent à sa recherche pour l’arrêter. La protestation se répand, grandit, et se cristallise dans la scène de destruction de la maison du gouverneur puisque les autorités coloniales continuent de pourchasser Sam Adams qui, on le voit, de son côté travaille à la résistance et fomente la rébellion. On nous présente également John Hancock qui est un riche et influent commerçant de Boston qui s’allie avec Adams. On voit des confrontations de plus en plus violentes qui finissent par établir officiellement une résistance prérévolutionnaire qui s’oppose de + en + violemment aux décisions de l’autorité coloniale et à la violence structurelle de l’admin coloniale.

Dans le 2e épisode, on nous montre la Tea Party de Boston qui est un événement pivot de la révolution, en décembre 1773 sur lequel on pourra revenir plus tard. On voit également Sam Adams accompagné de son cousin John et de John Hancock se rendre à Philadelphie pour demander l’aide des autres colonies dans le conflit qui débute et on nous introduit un G Washington très déterminé à combattre les brit. On a également dans cet épisode la fameuse chevauchée de Paul Revere qui nous amène à l’année 1775 avec la bataille de Lexington sur laquelle j’aimerais aussi revenir.

Dans le 3e épisode, après les batailles de Lexington et Concord, la guerre étant déclarée, on suit Sam Adams et John Hancock chez Ben Franklin. Ils lui demandent son aide pour convaincre les autres délégués de se joindre à la cause anticoloniale dans le conflit qui oppose le Massachusetts à la GB. L’épisode met aussi en scène la bataille de Bunker Hill et on découvre furtivement, le personnage de Thomas Jefferson à qui on confit la tâche de rédiger la déclaration d’indépendance au coin d’une rue. Enfin, l’épisode et la série se termine sur des plans de l’armée continentale de Washington qui est prête à affronter la Royal Navy dans le port de NY.

L’Histoire dans la série

-Personnages ?

En ce qui concerne les personnages, comme je l’ai dit, notre protagoniste est Sam Adams, le fameux brasseur de Boston dont on voit l’image dessinée sur la marque de bière qui porte son nom (qui est par ailleurs toujours brassée à Boston).

Rapide rappel bio : Samuel Adams = cousin de John, un homme veuf et remarié à 40 ans au début des années 1760 avec une femme de 20ans de moins que lui, il est père de deux enfants, il a suivi des cours de théologie et de politique à Harvard, et c’est aussi un homme ruiné et endetté qui écrit des pamphlets pour un journal qu’il a cofondé.

≠ Dans la série, Adams devrait avoir 45 -55 ans mais Ben Barnes l’acteur casté pour le rôle en a 35. On nous le montre veuf et non remarié, non pas pour lui trouver un quelconque « love interest »/partenaire, mais plutôt pour insister (il me semble) sur le caractère indépendant de notre héros, seul contre tous, tête brulée au grand cœur, pour faire dans les clichés.

On insiste peu, voire jamais, sur les idées et la philosophie d’Adams dans le conflit avec les brit. On nous montre plutôt un homme d’action, proche du petit peuple, témoin des atrocités des brit, ce qui a un profond impact sur sa façon d’envisager la cohabitation coloniale. Ce Sam Adams incarne résolument cet aspect de modernité. En réalité, Adams était un excellent orateur et écrivain, il a notamment rédigé de nombreuses pétitions, c’est un père du républicanisme américain puisqu’il rédige avec John la constitution du Mass. dont il devient même le gouverneur dans les années 90.


John Hancock est un personnage secondaire assez drôle par ses côtés dandy, préoccupé par l’argent et le profit et qui se range aux cotés des fils de la liberté dans son propre intérêt. Il a en effet contribué à financer la R, il a aussi présidé le second congrès continental des colonies et il signe le premier la DoI, et devient par la suite le premier gouverneur de l’état du Massachusetts.

Joseph Warren –est un docteur d’une vingtaine d’année, proche soutien Adams et qui fait partie (alerte spoiler) des victimes de Bunker Hill, à 35 ans. Il est censé avoir une femme et 4 enfants mais aucun d’entre eux n’existe dans la série.  Dans la série, on lui prête, à des fins narratives/cinématographiques, une histoire avec la femme du gouverneur de la colonie ce qui n’est historiquement pas avéré.

La fine équipe des leaders des fils de la liberté se compose également de Paul Revere, orfèvre de boston, héro des batailles de Lexington et Concord.


Du bon côté de l’histoire on retrouve évidemment John Adams, qui est très agaçant dans cette série pour l’expression inquiète constamment figée sur son visage ; le personnage est toujours « un peu à côté de la plaque », il réprimande Sam mais se range ensuite derrière lui et devient un peu, on a l’impression, sa caution politique « sérieuse » notamment dans les scènes au congrès continental.


Pour G Washington et Ben Franklin la ressemblance a été travaillé pour le casting de ces deux acteurs mais leur rôle reste mineur.


Notre grand méchant puisqu’il en fallait un dans cette série tout de même très manichéenne, tombe bien évidemment sur le gouverneur du Massachusetts, le général Thomas Gage.

Il confisque la maison de John Hancock, agit comme un tyran sans âme, sadique, il maltraite sa femme, ses hommes, bref il est absolument affreux. Perso lui aussi monochromatique, incarnation de tous les maux des colons.


Du coté des personnages féminins, il n’y en a qu’une et c’est justement la femme du général, mais c’est un perso secondaire sur lequel je ne vais pas m’attarder/rien à dire..


Pour conclure sur les perso : La série capture au travers d’Adams et de ses camarades l’esprit de rébellion, l’audace et la soif de justice d’une population en quête de liberté et restreinte (pour ainsi dire) par l’autorité brit. Pour faire le parallèle avec la série John Adams de HBO, on a des castings totalement différents et en ça, c’est toujours très intéressant de voir comment ces personnages historiques s’incarnent dans l’esprit des scénaristes puis des directeurs de casting qui choisissent les acteurs. On a un jeune et beau Sam Adams pour cette série ; oubliez les perruques, il a les cheveux au vent, il est ténébreux, vit pour la justice, il incarne la figure du héros même si c’est le collectif de rebelles qui est censé être au cœur de la série. Avec deux pistolets à la ceinture, on est loin du Sam Adams de la série John Adams qui était plus vraisemblable même s’il n’était qu’un perso secondaire.


-Evénements majeurs représentés la série

C’est une des forces de la série, puisque le traitement des événements de grande ampleur est bien mis en avant et très prenant, donc c’est un aspect bien réussi de la série qui misait clairement sur le dynamisme, l’action et les grands chamboulements. Alors, évidemment les réalisateurs jouent bcp du pathos, notamment avec la musique et qq ralentis, mais la série rend bien toute la violence de la période et la complexité de la tâche des fils de la liberté qui s’efforcent de s’organiser clandestinement, passant en contrebande des armes et des munitions.


On peut donc parler du 16 décembre 1773 et de la fameuse Tea Party de Boston lors de laquelle les Fils de la Liberté se déguisent en amérindiens et vont dans le port de Boston pour jeter la totalité de la cargaison de thé britannique dans le port. Dans la série, on a une confrontation narquoise entre les fils de la liberté et les soldats de la couronne, impuissants. Le gouverneur arrive pour mettre fin à l’affrontement qui escalade en confrontation armée et on nous propose une atmosphère joviale pour terminer cette scène à la fois absurde et géniale de la R. On a un échange d’ailleurs intéressant entre le gouverneur et son officier :

He’s baiting you to shoot

Do not make SA a martyr

« Il fait tout pour que vous tiriez / Ne faites pas de SA un martyr »

Ce qui permet de comprendre aussi la stratégie des fils de la lib qui provoquent les autorités coloniales jusqu’au point de non-retour qui sera atteint, et les craintes du côté du gouvernement colonial de voir justement le conflit leur échapper.

On a ensuite une scène ou Ben Franklin va défendre cette action et cette scène permet aux auteurs de la série de placer qq concepts puisque Franklin défend le droit naturel des sujets américains en employant le terme d’« Englishmen » le comité devant lequel il plaide leur cause et qui est composé de britanniques éclate alors de rire, et en guise de réponse utilisent le méprisant qualificatif de « colonists » pour justement établir une sorte de hiérarchie entre les Anglais véritables, et les Américains.


A nouveau on a une scène très clichée mais puissante à coup de gros plan, de musique et s’ensuit toute l’explosion de la violence coloniale avec passages à tabac par les soldats du roi dans les rues de boston.


-Quid du politique : ex. des assemblées coloniales ?

Une scène en sept 74, où JA SA JH sont à Philadelphie pour persuader tous les représentants que de les rejoindre dans leur combat contre la GB au nom de la loi et pour le maintien de l’ordre. John Dickinson s’oppose notamment à nos trois protag en blâmant les insurgés qui ont balancé le thé dans le port, tandis que Washington apparaît pour la première fois et, avec son aura et son autorité, apaise le débat tout en donnant raison aux Adams. Les autres délégués sont vus comme des lâches car ils refusent de s’engager dans un conflit qui n’est pas le leur. A nouveau, c’est une scène qui soulève des problématiques tout à fait intéressantes dans l’histoire des colonies et des EU et que l’on aurait envie de voir creusées.


Les scènes les plus marquantes

On a une scène de pure violence avec un long moment de flagellation, qui sert cette caractérisation à l’écran de la barbarie, la violence et la cruauté des brit.

Il y a aussi la chevauchée de Paul Revere, « midnight ride » avec un grand moment qui laisse croire que la révolution repose sur les épaules de SA  puisque Revere lui dit “Sam, if you die, this whole thing dies” = « sam si tu meurs, tout meurt avec toi » ce qui tend l’atmosphère de la série mais qui est totalement mélodramatique !


-Les batailles ?

Les batailles de Lex et de B Hill sont certainement les meilleurs moments de la série.

On connaît Lexington puisqu’elle marque le début officiel des combats en 75. Le poète Emerson a écrit à propos de Lex et Concord que le premier coup de feu a été « entendu autour du monde » sous la formule « the shot heard round the world » car ces affrontements ont un caractère décisif pas simplement pour les colonies mais tout l’empire brit. et pour le monde entier.

Dans la série, la milice rassemblée par les fils de la liberté dit « let them fire first” (laissez les tirer en premier), pour ce qui est ma scène préférée dans la série puisque justement, ce coup de feu entendu autour du monde n’est pas filmé, et c’est simplement par le biais d’un son intra diégétique dans la scène suivante que l’on entend la bataille démarrer, sans savoir qui aura tiré.


Battle of Bunker Hill le 17 juin 75

Qui est la bataille la + sanglante de la guerre. La stratégie employée par les brit est bien décrite ; elle correspond à une tactique de victoire à la Pyrrhus, c a d que les brit acceptent de perdre un grand nombre de soldats pour gagner cette bataille, mais les pertes sont telles qu’une victoire à la Pyrrhus affaiblit considérablement le vainqueur éphémère et compromet ses chances de remporter le conflit. Et c’est ce qui se passe puisque BH est une défaite pour les colons, mais ce n’est pas un triomphe pout les brit qui ont subi d’énormes pertes, environ un millier d’hommes. Dans le camp américain, cette défaite est plutôt encourageante compte tenu des dégâts qu’ils réussissent à infliger aux brit.

C’est une scène très cinématographique, ralentis, des explosions, des corps à corps sur fond de musique héroïque. On insiste à nouveau sur la cruauté du général Gage et sur le courage des Américains. A la fin de la bataille, il y a étrangement un choix artistique surprenant puisqu’il y a de la neige qui tombe au moment où les survivants effectuent une reconnaissance des corps. Je rappelle que la bataille se déroule en juin ! Signification  Nostalgie ? Tristesse ? Point de non-retour ?

Par la suite on voit la réception de la nouvelle de B Hill à Philadelphie, avec notamment Washington qui fait du général gage une affaire personnelle en déclarant « we need action » et « i will ride to boston and take care of him myself » (je vais me rendre à Boston et m’occuper de lui en personne) On a dans la foulée une évocation de la DoI et alors qu’on cherche en guise d’auteur un homme jeune, apprécié et qui n’est pas de Boston, on nous présente rapidement, dans une autre scène, un TJ dans un plan large quasiment de profil. Il est clair que les discussions politiques/philo n’intéressent pas les réalisateurs de la série qui, à la place, usent des abusent des symboles de la période.


Sans spoiler de trop, la série se termine sur une scène très patriotique avec GW qui, avant une bataille dans le port de NY récite la DoI alors qu’on voit les autres délégués la signer et le dernier plan nous montre l’assaut dans le port de NY avec le drapeau américain qui flotte en étendard porté par Paul Revere.

Conclusions

-Défauts / incohérences de la série ?

Titre = véritable organisation clandestine de l’époque révolutionnaire américaine mais l’inscrit dans une fiction. On ne peut apprécier cette série, pour ceux qui connaissent bien l’histoire, qu’en partant de ce principe! Autrement, ça reste une série qui a ses longueurs mais qui se regarde très bien. Une revue il y a quelques années au moment de la sortie de la série disait que “Sons of Liberty” évacuait tout ce qui était ennuyeux pour se concentrer sur les événements avec un E majuscule. » Ce qui résume bien l’intention, puisqu’on « épargne » au grand public (vs nous historiens!) les débats politiques qui s’étirent sur des années et les débuts de l’organisation et son développement structurel ou les rouages du réseau paramilitaire. C’est tout de même dommage puisque on a une vision manichéenne de la période dont les traits sont grossis. Il est dommage aussi de ne pas voir mentionnées les lois, les décisions politiques qui amènent les compères d’Adams à s’organiser dans une association secrète, donc celles dont je parlais au début, Sugar Act, Stamp Act, etc. De nombreux autres Patriotes (colons rebelles) ne sont jamais mentionnés, et finalement c’est le côté sensationnel de l’histoire que l’on garde.

Ce n’est pas une série sur la Révolution en tant que telle ; pas de grands discours politiques mais l’expression d’une colère contre l’autorité britannique, l’injustice des taxes, le commerce dans les colonies.. La romance entre Warren et la femme du gouverneur Gage n’est pas non plus nécessaire.. très clichée avec la seule femme de la série.


-Critiques ?

Avec Sons of Liberty, on ne va pas apprendre l’histoire américaine, on va plutôt s’intéresser aux émotions et à la nature dramatique de la période. Comme il n’y a pas de liant politique/idéologique on passe vite sur 11 ans d’histoire complexe et finalement il faut s’attendre à une chronique patriotique tout de même divertissante, et j’insiste, bien réalisée. Les costumes sont très beau, les acteurs jouent leur rôle avec justesse sauf peut-être des attitudes très contemporaines et modernes comme un élément de langage troublant chez Franklin qui sort un « batshit crazy » (carrément dingue) à propos de je ne sais plus quelle idée de SA, ce qui fera tilter pas mal de monde, mais il est clair que c’est un parti pris.

La série a reçu des critiques mitigées, et parfois très sévères lui reprochant de ne pas faire d’histoire, de ne pas être objective, de ne pas s’intéresser à la vérité.

Personnellement, je ne crois pas que toutes les séries soient faites pour dire la vérité, si tant est que cela existe, et je pense qu’avec les bonnes mises en garde, ce n’est pas une série que l’on doit conspuer puisqu’on peut la regarder comme une fiction historique même si on peut toujours regretter qu’une équipe d’historiens ne soit pas consultée pour concilier choix artistiques et faits historiques.

Bibliographie indicative : 

Adams Family Papers: An Electronic Archive. Massachusetts Historical Society. http://www.masshist.org/digitaladams/

Bell, David A. « Le caractère national et l'imaginaire républicain au XVIIIe siècle ». Annales, Histoire, Sciences Sociales. 57ᵉ année, 4, 2002, pp. 867-888.

Madison, James. “Notes of Debates in the Federal Convention of 1787”, July 17, 1787, in The Writings of James Madison, Edited by Gaillard Hunt, vol. 3 & 4, New York, G.P. Putnam's Sons, 1900.

Marienstras, Élise. Les mythes fondateurs de la nation américaine. Paris, Maspero, 1976.

 
  • Twitter
  • YouTube

©2020 par Histoires en séries 

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now