EPISODES novembre 2020



51 L'AMIE PRODIGIEUSE avec Anna Tible

52 GENTRIFICATION dans les séries sur New-York avec Marion Miclet

53 LE CHEVALIER PARDAILLAN avec Olivia CARPI

54 BLACKADDER avec James Connolly

55 L'EMPIRE du TIGRE avec Victor Gaumé 

 

51 L'amie Prodigieuse

avec Anna Tible

 
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Anna Tible

Après avoir obtenu un contrat doctoral à l’Ecole Doctorale Erasme, je suis actuellement doctorante et ATER en Sciences de l’Information et de la Communication, au LabSIC, à l’Université Paris 13. Je réalise ma thèse sous la direction de Claire Blandin, sur l’histoire de la profession de documentaliste audiovisuel.le. À travers une trentaine d’entretiens et l’étude des archives institutionnelles et syndicales de l’Institut National de l’Audiovisuel, j’y analyse notamment comment cette profession créée et occupée majoritairement par des femmes a construit son identité professionnelle, de 1952 à aujourd’hui, souvent en coulisse et en appui aux créations audiovisuelles, au coeur d’une division du travail de l’audiovisuel public, qui apparaît très genrée. J’observe également l’évolution des outils et pratiques mis en oeuvre par les documentalistes pour indexer, contextualiser et valoriser les archives, et leur offrir de nouveaux usages, et de nouveaux usagers, comme c’est le cas aujourd’hui avec le développement des plateformes de contenus, des réseaux sociaux et de nouveaux formats audiovisuels.
Avant d’entamer cette thèse, j’ai obtenu le diplôme de l’Institut d’Études Politiques de Lyon et le Master Gestion et conservation des patrimoines audiovisuels et numériques dispensé à Ina Sup, à l’Institut National de l’Audiovisuel.
J’ai ensuite obtenu le CAPES d’Histoire-géographie et j’ai enseigné en collège pendant six ans.
Je suis passionnée par l’histoire des médias et l’histoire de l’Italie !

 

Résumé épisode 51

Présentation générale de la série

Contexte de production et de diffusion

Une superproduction multinationale, adaptation d’un best seller de la littérature italienne en 4 tomes.

La série est issue d’un roman best-seller écrit par Elena Ferrante, vendu dans le monde à plus de 10 millions d’exemplaires.

La série a été vendue dans au moins 56 pays. Elle a été diffusée pour la première fois le 18 novembre 2018, sur HBO aux États-Unis.

En France, diffusion sur Canal +, puis sur France 2 à l’été 2020 de la première saison, donc vise un très large public.


L’auteure du roman, Elena Ferrante, a suivi le projet et a participé à l’écriture du scénario avec le scénariste Francesco Piccolo et la productrice Laura Paolucci, mais ils ne se sont jamais rencontrés car l’écrivaine tient à garder son anonymat, son nom est d’ailleurs un nom d’emprunt, ce qui renforce le côté romanesque du succès de ses livres.

+Saverio Costanzo, le réalisateur et créateur de la série


La série comprend quatre saisons de huit épisodes de 52 minutes, dont les deux premiers ont été dévoilés en avant-première à la Mostra de Venise, début septembre.

Rappeler ici que 2 épisodes de la 2e saison par une réalisatrice de cinéma très réputée en Italie (elle a notamment été à Cannes), Alice Rochwahrer.


L’originalité de la série, c’est qu’elle est essentiellement tournée en dialecte napolitain, j’y reviendrai, elle est donc sous-titrée partout où elle est diffusée, même en Italie. C’est la première série à avoir été diffusée sous-titrée sur HBO.


Succès énorme : en Italie, 7 millions de téléspectateurs pour le dernier épisode, entre 2 et 3 millions en France (mais diffusé certes en access prime time mais l’été)


Très attendue, la série a été bien reçue par le public et les critiques, peut-être parce qu’elle est extrêmement fidèle aux romans d’Elena Ferrante.

La romancière a tout de même demandé à la production de ne pas choisir des actrices professionnelles, les quatre actrices qui jouent Lenu et Lila enfants puis adolescentes jouent donc leur premier rôle (et honnêtement, je ne l’aurais pas deviné car elles nous plongent véritablement dans les émotions de leurs personnages).


Ce qui m’a intéressée dans la série, c’est bien sûr qu’elle se passe en Italie, qu’elle retrace le contexte socio-historique de l’Italie de l’après guerre à nos jours, mais surtout que les personnages principaux sont deux femmes, ce qui est très rare.

J’avais lu les 4 tomes du roman d’Elena Ferrante, qui sont vraiment faits pour être un succès, l’écriture est très agréable et on les lit très facilement. Toutefois, je m’étais parfois un peu lassée des intrigues personnelles entre les deux amies et amoureuses, parfois redondantes et finalement assez classiques.

Finalement, le format audiovisuel de la série apporte une ampleur nouvelle à la description du contexte social et historique de l’Italie des années 1950-1960 (pour les deux première saisons), que dessinait déjà les romans, à travers leur mise en image.

La mise en images des inégalités sociales, et des inégalités hommes-femmes en particulier n’en est que plus frappante, ce qui m’a nécessairement intéressée en raison de mes travaux qui prennent en compte la question du genre.


Le contexte historique et social de l’intrigue, l’Italie du Sud des années 1950-1960


Les personnages, des figures classiques de l’Italie du Mezzogiorno de l’après-guerre


L’intrigue principale


II LES THÉMATIQUES SOCIO-HISTORIQUES DÉVELOPPÉES PAR LA SÉRIE

À travers un récit d’amitié grand public entre deux personnages féminins, et des intrigues amoureuses relativement classiques, une fresque à vocation sociale et politique, à laquelle l’audiovisuel donne de l’ampleur


La peinture d’une Italie à deux vitesses

  1. Naples, une ville qui peine à se relever dans le contexte du miracle économique : cartographie d’un quartier défavorisé

  2. Un hommage au cinéma néo-réaliste italien, un style visuel au service d’une peinture sociale

  3. Naples et le Mezzogiorno vs Pise et l’Italie du Nord


La dénonciation des inégalités hommes-femmes : une série féministe ?

  1. La dénonciation de la violence physique hommes-femmes

  1. Deux personnages qui luttent contre la condition féminine dans l’Italie des années 1950-1960

  2. Le rôle de l’école dans l’émancipation féminine


La politisation de la jeunesse italienne à partir des années 60

  1. La naissance de la culture « sixties » en Italie : l’apport des décors et des costumes de la série

  1. Les questionnements politiques et le développement des groupes d’extrême gauche

  2. La « micro-histoire », parfois au détriment de l’histoire nationale


Ma critique

Une série vraiment réussie même si elle cherche parfois trop à coller au roman, ce qui ralentit son rythme (voix off qui est en trop par rapport à ce qu’on voit déjà,

Le fait de raconter l’Italie à travers la micro-histoire de deux héroïnes était déjà un axe très intéressant et original du roman, et prend une ampleur inédite avec l’audiovisuel, le soin apporté aux images, aux sons, aux décors, aux costumes et aux différents détails qui apportent des éléments de l’histoire culturelle peu perceptibles dans les romans.



Principales publications d'Anna Tible :

- Chapitres d’ouvrage

« La mise en ligne des archives audiovisuelles : entre patrimonialisation et nostalgie créatrice. Regards sur la France et l’Italie », in Nostalgies contemporaines - Médias, cultures et technologies aux Presses Universitaires du Septentrion, à paraître au deuxième semestre 2020

- Articles dans une revue scientifique

« Mobilisées contre les discriminations salariales de genre : Les documentalistes de l’INA en grève [du 4 au 25 novembre 1981] », in Le Temps des Médias, 2020/1, n° 34, pages 73 à 88

« Les documentalistes de l’audiovisuel public : Sortir de l’ombre une profession, révéler les archives audiovisuelles », Journal of the Canadian Historical Association / Revue de la Société historique du Canada, à paraître au deuxième semestre 2020

- Actes et Pré-Actes de colloques

« Documentaliste audiovisuel.le, de 1952 à nos jours : Une profession en quête d’identité ? », Doctorales de la SFSIC, Mulhouse, 13 juin 2019

« Les documentalistes audiovisuel.les, protagonistes essentiel.les de la création audiovisuelle à base d’archives », Congrès de la SFSIC, MSH Paris Nord SFSIC, 13-16 juin 2018

 

52 Gentrification à New-York

avec Marion Miclet

 
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Marion MICLET

Marion Miclet est diplômée de Sc Po Lyon et a complété un Masters en histoire du cinéma américain à Paris 8. Elle est l'auteure de Découvrir New York et Découvrir Londres en Séries (éditions Huginn & Muninn), deux guides et essais sur la représentation de ces villes sur le petit écran, avec un angle d'analyse socio-culturel. Elle est critique séries pour Le Point Pop et membre de l'Association des critiques de séries (ACS).

 

Résumé épisode 52

Intro : définition de la gentrification, en particulier pour la ville de NYC

Comment le phénomène est-il représenté dans les séries TV new-yorkaises ?

C'est un thème qui revient très souvent, souvent en toile de fond, avec des nuances différentes selon les périodes, les quartiers et les population représentées 

Ce sera le fil conducteur de ma visite guidée, le but est de faire un panorama plutôt qu'une étude approfondie en essayant de présenter des exemples précis pour chaque série mentionnée


1) Année 1990s, le règne des yuppies se traduit par une image fantasmée de New York à la télévision

- Seinfeld : New York devient un méta New York, impertinent, individualiste

ex : fermeture du cordonnier

- Friends : l'innocence d'avant le 11/9, la vie en colocation et la culture du coffee shop, nostalgie intrinsèque (comparaison avec Living Single)

ex : Pottery Barn

- Sex and the City : le stéréotype de l'ingénue, la ville comme un terrain de jeu glamour

ex : Samantha emménage dans le Meatpacking District

- Séries policières : une vision "gritty" de NYC qui ne reflète pas la baisse réelle du taux de criminalité

ex : Cortland Alley


2) Le boom de la gentrification à Brooklyn et le mode de vie hipster, jusqu'à la caricature

- Girls et Broad City : pourquoi Brooklyn est-il si attractif, le mode de vie "alternatif" est-il hypocrite ?

ex : café Helvetica / canal de Gowanus

- 2 Broke Girls et Younger : Williamsburg est devenu un raccourci de la réputation de Brooklyn dans son ensemble, le lieu idéal pour se réinventer

ex : le loft et le boyfriend tatoué, le relooking de l'héroïne en millennial

- High Maintenance et Search Party : une version sublimée de Brooklyn qui tombe dans la caricature

ex : Bodega

- Kimmy Schmidt, The OG : les méfaits de la gentrification

ex : Lilian manifeste

- She's Gotta Have it, High Fidelity : une diversité plus représentative du vrai Brooklyn

ex : scene sur les marches du brownstone, cafe Mumford and sons


3) Le New York des 1% nous force à regarder vers le passé pour trouver plus d'authenticité et de diversité

- Gossip Girls, Billions, Successions : le Manhattan des nantis

ex : Le patriarche qui a conquis NYC, version extrême de l'American Dream

- Luke Cage : Le super héros devient un antihéros

ex : la gentrification de Harlem

- The Get Down, Pose : New York, c'était mieux avant ?

ex : David contre Goliath, personnage de Blanca qui veut ouvrir son salon

- The Deuce : Times Square comme un microcosme des changements de la ville

ex : le fonctionnaire qui veut "nettoyer" le quartier


Conclusion : Central Park, mythe et légendes, When They See Us et les violences policières

Les séries citées dans l'émission : 

1) Années 1990s, le règne des yuppies 


Seinfeld (1989-1998) : quartier du Upper West Side (Manhattan)

Friends (1994-2004) : quartier de Greenwich Village (Manhattan)

Sex and the City (1998-2004) : quartiers du Meatpacking District, West Village (Manhattan)

- Séries policières Law & Order (1990-2010), New York Police Blues (1993-2005) : Cortlandt Alley dans le quartier de Tribeca/Chinatown (Manhattan)


2) Le boom de la gentrification à Brooklyn


Girls (2012-2017), Broad City (2014-2019) : quartiers de Greenpoint, Williamsburg, Bushwick, Gowanus (Brooklyn)

2 Broke Girls (2011-2017), Younger (2015-) : quartier de Williamsburg (Brooklyn)

High Maintenance (2012-), Search Party (2016-) : quartiers de Greenpoint, Williamsburg, Ditmas Park, Crown Heights (Brooklyn)

Unbreakable Kimmy Schmidt (2015-2020), She's Gotta Have It (2017-2019) : quartier fictif de East Dogmouth (Brooklyn) et quartiers de Fort Greene, Bedford-Stuyvesant (Brooklyn)

High Fidelity (2020), The Last O.G. (2018-) : quartiers de Crown Heights et Bedford-Stuyvesant (Brooklyn)


3) Années 2010, le New York des 1% et backlash


Gossip Girls (2007-2012), Billions (2016-), Successions (2018-) : quartiers du Upper East Side, Battery Park City, World Trade Center (Manhattan)

Luke Cage (2016-2018) : quartier de Harlem (Manhattan)

The Get Down (2016-2017), Pose (2018-) : quartier du South Bronx (Bronx) et quartiers de Harlem et Christopher Street Pier (Manhattan)

The Deuce (2017-2019) : quartier de Times Square (Manhattan)


Conclusion When They See Us (2019) : Central Park (Manhattan)

Bibliographie (en anglais) : 

Vanishing New York: How a Great City Lost Its Soul, Jeremiah Moss

Naked City: The Death and Life of Authentic Urban Places, Sharon Zukin

The New York Nobody Knows: Walking 6,000 Miles in the City, William B. Helmreich

The Invention of Brownstone Brooklyn: Gentrification and the Search for Authenticity in Postwar New York, Suleiman Osman

The Edge Becomes the Center: An Oral History of Gentrification in the 21st Century, D.W. Gibson

 

53 Le chevalier Pardaillan

avec Olivia Carpi

 
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Olivia CARPI

Maîtresse de conférences en Histoire moderne à l'université d'Amiens, 

je suis primo-moderniste, spécialiste d’histoire urbaine et de la partie nord de la France.

Je travaille sur les guerres de Religion françaises de la deuxième moitié du XVIe siècle, sur lesquelles j’ai publié un ouvrage de synthèse en 2012, Les guerres de Religion (1559-1598). Un conflit franco-français, Paris, Ellipses, mais mes recherches portent également sur le règne de Louis XIII, dans la mesure où j’étudie ces guerres de Religion à la fois sous l’angle de l’histoire politique, plus particulièrement municipale, mais aussi dans une perspective polémologique, ce qui m’amène à me questionner sur le phénomène de la guerre civile, comme en témoigne l’ouvrage collectif que j’ai dirigé, Guerres et paix civiles de l’Antiquité à nos jours. Les sociétés face à elles-mêmes, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2018.

Après une thèse de doctorat sur la Ligue à Amiens, publiée en 2005 sous le titre Une république imaginaire. Amiens pendant les troubles de religion (1559-1597), Paris, Belin, j’ai poursuivi mes recherches en amont et en aval de la séquence ligueuse, en élargissant, par ailleurs, l’échantillon de villes étudiées (picardes mais aussi champenoises, Rouen, Dijon), afin de me pencher sur la problématique de la sortie de guerre civile, déclinée sous l’angle de la reconstruction politique (institutionnelle, idéologique, communautaire), mais aussi de la résolution de conflit (thème de la réconciliation entre le roi et ses sujets, ainsi qu’entre les citadins) et de la régulation de la violence par les pouvoirs publics locaux, en termes de police ou de gouvernance édilitaire.

Cependant, depuis la rédaction de mon ouvrage de synthèse sur les guerres de Religion et à la faveur d’un colloque sur Guerres en séries organisé par ma collègue Marjolaine Boutet, je me passionne également pour les représentations, à la fois iconographiques et mentales des guerres de Religion dans l’imaginaire collectif, ce qui m’a amenée à m’intéresser de près à des productions audiovisuelles portant sur les guerres de Religion, telles que la série télévisée Le Chevalier de Pardaillan, dont j’ai parlé aujourd’hui cf « L’art du stéréotype : la représentation des guerres de Religion dans la série Le Chevalier de Pardaillan de Josée Dayan (Antenne 2, 1988) », TV/Series, 10/206, https://doi.org/10.4000/tvseries.1921, , ou bien encore la série de docu-fiction, diffusée sur France 5, La Guerre des trônes, ce qui a donné lieu à un article publié en ligne sur le site du CTHS : « Une écriture contemporaine de l’histoire des guerres de Religion : nouveau langage, nouveau message ? À propos de La Guerre des trônes, saison 2 (France 5, 2018-2019) », http://www.cths.fr/ac/index.php?sc=pa

 

Résumé de l'épisode 53

  1. Présentation de la série :

Réalisatrice : topo sur Josée Dayan dont c’est la 1ère réalisation et qui est encore loin d’être ce qu’elle est aujourd’hui avec le succès notamment des adaptations des romans de Fred Vargas ou la série Capitaine Marleau ; scénariste ; production ; diffusion, année : contextualisation ds le PAF de l’époque et point sur les séries historiques à la fin des années 1980 par comparaison avec aujourd’hui, où elles ont le vent en poupe alors qu’elles connaissent plutôt une crise à la fin des années 80 après la grande époque de l’ORTF


  1. Nature de l’œuvre : problème de la double fictionnalisation de l’histoire ds la mesure où la série est l’adaptation d’un roman, de cape et d’épée, qui a ses propres codes, par un auteur épigone de Dumas, dont il reprend d’ailleurs largement l’univers romanesque ; question de la véracité historique de la série, plus que discutable, même du point de vue de la reconstitution et possible comparaison avec une série docu-fiction comme La guerre des trônes par exemple


  1. Contenu historique de l’œuvre : proposition d’une vulgate des guerres de Religion, non seulement dumasienne, mais aussi lavissienne d’où la notion de stéréotype : focalisation sur les Grands, les jeux de pouvoir, la violence, surtout extrême type Saint-Barthélemy ou régicide, minimisation de la dimension martiale alors que les GDR sont bien une séquence de belligérance, minimisation du religieux : la défense de la foi comme prétexte => une vulgate encore aujourd’hui bien ancrée dans l’imaginaire collectif cf par ex., La guerre des trônes : rien n’a changé entre 1988 et 2018 ! Possible d’évoquer le discours matriciel de cette vulgate à savoir l’appropriation de sources polémiques de l’époque, notamment dans l’élaboration et la persistance de la légende noire des Valois, ou subjectives type mémoires de contemporains ou historiographes officiels de la monarchie qui mettent en exergue une vision des vainqueurs, celle de la royauté bourbonienne


  1. Dimension idéologique de l’œuvre : bien qu’il s’agisse d’une œuvre de divertissement, qui ne comporte aucune dimension scientifique eu égard, de toute façon, au faible développement de l’historiographie des GDR à la fin des années 80, ni même une dimension pédagogique, à la différence des docu-fiction, là-encore, celle-ci n’est pas exempte d’un substrat idéologique sous-jacent : valeurs libérales révolutionnaires et républicaines, mais aussi convictions personnelles, affirmées et respectées par le scénariste de Zevaco, pour le dire vite, un homme de gauche, engagé, militant et assez avant-gardiste dans certains domaines, ce qui peut expliquer que la série ait pu faire résonnance avec le contexte culturel français de la fin des années 80

 

54 BLACKADDER

avec James CONNOLLY

 
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James CONNOLLY

Lecturer in Modern French History à University College London.


Docteur en histoire contemporaine – thèse soutenue en 2012 sur l’occupation du département du Nord pendant la Grande Guerre.

 

Résumé épisode 54

C’est une série un peu difficile à expliquer, mais je ferai de mon mieux ! D’abord, c’est une série britannique comique, une sitcom – une comédie de situation – des années 80. Il faut avouer que c’est quand même très années 80, c’est-à-dire qu’il y a des blagues qu’on considérerait dépassées ou même plus acceptables, et pour cause… Mais la série était très populaire à l’époque et l'est restée depuis – on la qualifie souvent de « série culte ».


C’est aussi une série « historique » dans le sens où une partie importante de la « situation » est un moment particulier dans l’histoire britannique – et l’humour vient souvent de l’interprétation ou la réinterprétation de chaque période, une certain regard moqueur sur le passé. Je peux y revenir plus tard.


La période historique abordée diffère chaque saison, donc pour les quatre saisons la série aborde : le Moyen Age (à la fin du 15e siècle), le règne d’Elizabeth I, la Régence anglaise (à la fin du 18e siècle), et la Grande Guerre. Il y a également quelques épisodes à part qui abordent le règne de Victoria, la guerre civile anglaise, et l’an 2000. Comme je vais expliquer plus tard, chaque saison contient des références explicites ou implicites aux grands événements ou personnages de la période, ou du moins ce que les écrivains de la série ou la mémoire collective considéraient comme tels. Il y a un effet un peu comme dans le film « Forest Gump », c’est-à-dire que les personnages se trouvent souvent dans le « vif de l’Histoire ».


Dans toutes les saisons, il y a les mêmes deux personnages principaux : le personnage éponyme Edmund Blackadder et un Monsieur Baldrick. L’idée est que toutes les versions de ces personnages font partie de la même famille, et ils ont plus ou moins les mêmes caractéristiques au fil des années. Donc Blackadder, joué par Rowan Atkinson mieux connu à l’étranger comme Mr Bean, est toujours quelqu’un qui a un rôle ou un statut assez important dans la société ou la période, que ce soit un prince, un seigneur, le majordome du prince-régent, ou un officier dans les tranchées. Le personnage de Baldrick, joué par Tony Robinson, est toujours une espèce de serviteur de Blackadder. Les caractères des personnages changent peu, à part le fait que dans la saison 1 le prince Blackadder est faible, pathétique et stupide, et son serviteur Baldrick est plus malin ; dans les trois autres saisons, c’est Blackadder qui est plus intelligent et malin, tandis que Baldrick est archi-stupide.


Il y a d’autres personnages avec les mêmes noms qui apparaissent dans plusieurs périodes, comme Lord Percy (un seigneur sans intelligence, ami de Blackadder) dans les deux premières saisons, Monsieur Melchett (un aristocrate conseiller d'Elizabeth I dans la deuxième saison, et un général dans la quatrième saison), ou George (le prince-régent dans la troisième saison, et un officier aristocratique dans la quatrième saison). Cette pseudo-continuité de personnages – et de comédiens qui les jouent – renforce l’idée d’une certaine continuité historique, que l’histoire se répète, ainsi qu’une idée que les êtres humains restent les mêmes quelle que soit leur situation.


En somme, Blackadder offre un portait de l’historique britannique, ou plutôt anglaise, à travers plusieurs siècles tout en suivant les mêmes personnages principaux. La série offre aussi un prisme au travers duquel on peut voir comment cette histoire et ses mythes historiques étaient compris pendant les années 80 et après par celles et ceux qui l’ont regardée.



Chemin de fer / grands thèmes :



  1. Contre-factualité, historicité / pseudo-historicité, anachronismes


C’est une série comique qui ne prétend pas explicitement être factuelle ou vraie, et évidemment on ne devrait pas la juger pour des erreurs du point de vue historique. Mais il y a quand même une relation avec le passé que je trouve intéressante.


D’abord, il y a la contre-factualité exprès qui rend l’histoire d’une saison ou certains épisodes plus riches, mais toujours inspirés par au moins une part de vérité. Toute la saison 1, par exemple, commence par une narration (une voix-off plus des mots à l’écran) qui décrit la situation contrefactuelle explicite : le roi Richard III est tué lors d'une bataille, mais au lieu d’être succédé par Henri VIII, il y avait un Richard IV que l’Histoire a oublié – ainsi que son fils, le prince Edmond qui adopte le surnom Blackadder. La narration dit explicitement que Henri VII avait réécrit l’histoire de la période pour se glorifier, mais cette série va nous montrer la vraie histoire jusqu’à présent inconnue… L’arc narratif de cette saison va donc de la mort de Richard III – en fait tué par Blackadder dans un accident – à la succession d’Henri VII, encore liée aux actions de Blackadder qui a essayé d’hériter du trône lui-même, sans succès. Il y a un sens d’une espèce de « moitié vérité » dans cette saison, de ce qu’on pourrait appeler une « pseudo-historicité », avec quelques idées reçues sur le Moyen Age et l’histoire des rois qui sonnent vrai, tandis que d’autres éléments sont évidemment faux… Pour moi, cela est lié au fait que cette saison s’inspire beaucoup de Shakespeare – à la fois de ses pièces et de sa propre façon de « modifier » l’histoire pour des raisons narratives. Donc malgré sa contre-factualité, la saison traite des sujets pertinents de l’histoire du Moyen Age tels que la peste, les croisades, le conflit entre l’église et le roi, la persécution religieuse, les mariages comme alliances politiques, les enjeux de pouvoirs personnels entre membres de famille royales…


Les autres saisons sont en principe plus factuelles dans le sens où la plupart des personnages historiques présents ont bien existé, et les évènements traités ont bien eu lieu, même s’il y a quand même des erreurs d’un point de vue 100% factuel ! Mais ce qu’on a, malgré ces fautes, est un sens de la période de chaque saison, ou plus exactement un sens de comment ces périodes étaient comprises par les auteurs de la série qui évidemment s’intéressaient à l’histoire et en avaient quelques connaissances.


[Je peux parler en plus de détail sur ces autres saisons et / ou la façon dont elle aborde les thèmes, idées, événements en-dessous]


Alors, la saison 2 – qui s’inspire toujours un peu de Shakespeare car c’est la « bonne époque » – évoque, par exemple, le pouvoir personnel excessif de la reine Elizabeth I, les explorateurs comme Francis Drake et Walter Raleigh et leur importation des pommes de terre en Europe, la persécution religieuse, les puritains, des médecins qui utilisent des sangsues pour toute maladie… Cela dit, à la fin de la saison 2 tous les personnages y compris la reine sont tués par un prince allemand, et ce prince fait une parfaite imitation de la reine donc il la remplace… Donc la série se termine avec de la contre-factualité ou de la contre-histoire.


La saison 3 offre un portrait du temps des Lumières, donc elle considère la Révolution française, la « démocratie » de l’époque, les salons de thé et café… Il y a des références aux hommes politiques de l’époque comme Napoléon et le premier ministre Britannique William Pitt the Younger (le Jeune) etc.


La saison 4 se passe dans les tranchées en 1917 et s’est basée sur une certaine vision de la Grande Guerre, surtout celle répandue après les années 60. On y évoque donc des poètes de guerre, la soi-disant futilité et brutalité du conflit, la hiérarchie militaire folle et qui n’attache pas d’importance aux vies, les conditions affreuses dans les tranchées. D’autres thèmes traités qui « sonnent vrai » sont le rôle des aviateurs et la peur des espions.



  • Anachronismes

Malgré cette pseudo-historicité, je ne peux pas m’empêcher de souligner qu’il y a un assez grand nombre de fautes et d’anachronismes dans la série, et à mon avis ils ne sont pas tous faits exprès ! Et je le dis en tant qu’historien pas du tout spécialiste de la plupart des périodes et du pays…


La saison 3 a peut-être les pires problèmes concernant les dates. Toute la série est censée se passer pendant la régence anglaise, donc 1811-20, mais on trouve dans la saison beaucoup d’évènements et acteurs historiques qui datent du 18e siècle. Par exemple, on voit le personnage d’un vrai premier ministre, William Pitt the Younger (le Jeune), et on observe sa première journée dans ce poste. Pitt fait illusion à Napoléon, mais il devient Premier Ministre en 1783 ! Il dit aussi qu’il a rencontré Metternich au Congrès de Strasbourg, mais en réalité Pitt est mort en 1806, 3 ans avant que Metternich devienne Chancelier !


Un autre épisode de la saison 3 concerne le premier dictionnaire anglais et son créateur, Samuel Johnson… Dans une seule scène, on a Samuel Johnson, qui va bientôt publier son dictionnaire, et une évocation de la Bataille du Nil… Johnson a publié son dictionnaire en 1755, il est mort en 1784, at la Bataille du Nil se passe en 1798 !


Ces problèmes de dates existent dans d’autres saisons aussi, comme le fait que dans la saison 2 Blackadder dit à Baldrick, « mets la bouilloire à chauffer [pour du thé] », mais le thé n’avait pas été importé à cette époque…


[Je peux en donner plus d’exemples si désiré…]


Donc c’est pour tout ça que je dis que la série, ou ses créateurs, donne une impression ou un sens d’une certaine période, plus qu’une représentation 100% basée sur des faits historiques. Les créateurs de la série voulaient avoir le beurre et l’argent du beurre concernant le période historique !




  1. Le passé comme source d’humour

Blackadder a souvent un point de vue de notre époque, ou un cynisme envers le passé (son présent). Par exemple :


Dans la saison 2 :

  • La série se moque de la mode actuelle de porter des collerettes sous Elizabeth ; il y a une autre blague là-dessus où Lord Percy porte une collerette tellement énorme que c’est évidemment ridicule, disant que c’est la mode.

  • Blackadder dit à Baldrick, « Ferme-la, tu ris tellement facilement que tu ris lors d’une pièce de Shakespeare ». La blague ici est qu'au vingtième siècle des dizaines de millions d’élèves étaient obligés d’étudier Shakespeare, mais souvent personne ne le comprend et surtout ne le trouve pas marrant !

  • Dans un épisode concernant l’exploration, on voit les débuts de l’importation des pommes de terre en Europe. Apparemment les gens ne savaient pas quoi en faire, et Blackadder remarque : « Les gens les fument, en font des maisons… bientôt ils vont même essayer de les manger ! »


Dans la saison 3 :

  • La première blague de la saison est basée sur le fait que quasiment personne n'avait le droit de voter au 18e siècle : « Regardez Manchester – une population de 60,000, et seulement 3 personnes sur la liste électorale ! »

  • Il y a une blague sur la création, ou plutôt le nom, du sandwich. Blackadder demande à Baldrick de lui faire à manger, avec du pain. Baldrick demande, « Comme Gerald Lord Sandwich a fait l’autre jour ? » Blackadder répond, « Oui, quelques morceaux de Gerald ».


Dans la saison 4, beaucoup d’humour se base sur la vision critique et cynique de la guerre partagée par Blackadder et les spectateurs.

  • Dans une scène le lieutenant George est heureux de recevoir le dernier numéro du magazine « King and Country, » ce qu'il décrit comme « le magazine qui explique la vérité sur la guerre au Tommy ». Blackadder répond : « Ou sinon, la meilleure œuvre de fiction depuis qu'on a mis les vœux de fidélité dans la cérémonie de mariage française. »

En général, le lieutenant George est un stéréotype d’un certain type d’officier de la haute-bourgeoisie ou aristocratie, qui a grandi dans des écoles privées, qui est hyper patriotique, adore l’idée de se faire tuer à la guerre etc. Il sert souvent donc de sujet d’humour.

  • Il y a une blague récurrente sur le manque de nourriture aux tranchées, ce qui force Baldrick à cuisiner des rats, du caca etc. Il s’agit d’une représentation exagérée de la réalité des tranchées.

  • Dans une autre scène, le Général Melchett révèle le « plan brillant » pour la prochaine offensive : sortir des tranchées et marcher très lentement vers l’ennemi.

  • Blackadder critique le maréchal Douglas Haig, chef de la British Expeditionary Force. En apprenant qu’il faut lancer une attaque, Blackadder lance malicieusement que Haig « est encore en train de faire un effort gargantuesque pour rapprocher sa réserve de whiskey de Berlin de 15cm. » Dans un autre épisode, on voit Haig en train de jouer avec des soldats en plastique qui représentent des milliers d’homme qui seront tués lors de la prochaine offensive.

  • Une scène célèbre montre le général Melchett devant une maquette du terrain de bataille qui fait environ 3 mètres. Il proclame qu’on peut y voir le terrain gagné lors de la dernière avance qui a coûté la vie de milliers d’hommes. Il demande à son aide de camp, le capitaine Darling, quelle est l’échelle – Darling, un peu stupéfait par la question, dit rapidement, « Bah, 1 :1, mon général – la taille réelle ».

  • Baldrick demande à Blackadder comment la guerre a commencé. Blackadder lui explique le système des alliances des grands pouvoirs européens, avant de dire qu’il y avait juste un tout petit problème avec le système… c’était merdique.

  • Dans les dernières scènes de la série et de la saison, qui sont étonnement poignantes, Blackadder et ses camarades doivent faire un assaut désespéré via le No Man’s Land. Avant, les canons s’arrêtent, et quelques personnages demandent si la guerre est terminée, criant, « La Grande Guerre – 1914 à 1917 ! » Puis Blackadder avoue que son plan de convaincre les généraux qu’il était fou n’a pas marché. Il dit : « Qui aurait remarqué un fou de plus ici ? »


La critique ici de la façon dont l’effort de guerre a été mené, que les officiers et généraux s’en fichaient de la vie de leurs hommes etc, était et reste très répandue dans la société britannique. Mais il y a des historiens qui eux et elles-mêmes critiquent cette version de l’histoire… On note, par exemple, que les officiers ont été blessés et tués de manière disproportionnée.




Dans d’autres cas, la série se moque plus évidemment du passé ou des gens du passé, ciblant leur ignorance, leur soi-disant violence etc… La sérié était enregistrée devant un public, qui rit souvent quand il y a des aspects du passé considérés marrants, comme l’amusement médiéval dans la saison 1 (notamment des « morris dancers », une danse traditionnelle britannique, et des « Juifs sauteurs de Jérusalem »).

  1. La monarchie, les relations de classe, et la religion

Dans les saisons 1 à 3, on voit de nombreux membres de la monarchie anglaise / britannique : Richard III, le fictif Richard IV, Henry Tudor (le futur Henri VII), Elizabeth I, Georges III, et le Prince-Régent (le futur Georges IV), sans parler des princes et princesses. Dans les épisodes spéciaux il y a la reine Victoria et Charles I, et Blackadder fait illusion très brièvement au roi George V dans un épisode de la saison 4. Sans exception, tout portait d’un roi ou une reine d’Angleterre est loin d’être flatteur. En fait, et je m’excuse pour ce jeu de mot, la série se moque royalement de la monarchie ! La série donne aussi une vision particulière des relations de classe, et du rôle de la religion dans la société.


  • Des monarques ridicules.
    Les monarques tels qu’ils sont représentés dans la série sont toujours ridicules. Le fictif Richard IV dans la saison 1 est presqu’un fou, il a un caractère explosif, crie tout le temps, adore la violence, et ne se souvient jamais du nom d’Edmund, son deuxième fils. Ici il s’agit à la foi d’un roi anglais ridicule et d’un roi médiéval ridicule, donc il est violent et agressif justement parce qu’il vit dans son époque, il adore les croisades etc.


De même, dans la saison 2 la reine Elizabeth (surnommée « Queenie » ou « petite reine ») est représentée comme enfantine – tellement qu’elle parle avec une voix de petite fille. Elle cherche la flatterie partout, et surtout elle ordonne des exécutions très facilement. Par exemple, dans un épisode elle proclame : « il y a des centaines de catholiques qui veulent désespérément qu’on leur coupe la tête ».

Dans la saison 3, le roi George III est littéralement fou (ce qui était vrai – il souffrait de problèmes psychiatriques, et c’est pour cela qu’il y avait la régence). Son fils, le Prince Régent aussi nommé George, est représenté comme un imbécile total qui gaspille l’argent de l’état, et Blackadder se sert de la stupidité de George.


Je me demande si ici on a affaire à une moquerie du système politique britannique… Mais aussi, perversement, une fascination pour la monarchie, une reconnaissance ou une répétition de comment l’histoire est enseignée à l’école, où on accorde beaucoup d’importance à la monarchie…


  • Des monarques pas tout à fait anglais ou britanniques

Dès le moment où la série aborde l’histoire britannique contemporaine, c’est-à-dire du 18e au 20e siècle, un type de blague particulier concernant la monarchie sert de fil conducteur. Il s’agit des blagues sur l’idée que la famille royale britannique est en fait loin d’être « britannique » ou plutôt qu’elle n’est pas suffisamment britannique et trop allemande.


Par exemple, dans une scène de la saison III, le Prince-Régent George essaie de convaincre Blackadder qu’ils peuvent bien faire quelque chose de difficile parce que, et je cite, « On est britanniques, n’est-ce pas ? » Blackadder lui répond, marmonnant, « Vous ne l’êtes pas, vous êtes allemand… » Et dans un autre épisode il appelle le Prince-Régent « un voyou moitié-allemand avec un père fou ».


Dans l’épisode spécial qui est une parodie d’ « Un chant de Noël » par Charles Dickens, Blackadder et la série se moquent du côté « allemand » de la famille de la reine Victoria, surtout de son mari Albert qui est joué comme un Allemand comique, avec l’accent surjoué etc. Puis dans la saison 4, la seule fois à on évoque la monarchie, c’est pour s’en moquer pour cette même raison. Le capitaine Darling, que Blackadder interroge comme espion potentiel, proteste : « Je suis aussi britannique que la reine Victoria ! » Blackadder lui répond : « Donc ton père est allemand, tu es moitié allemand, et tu t’es marié à une Allemande ? »


Comme avec plusieurs thèmes ou idées dans la série, il y a une part de vérité là-dedans ! En 1714, George de la Maison d’Hanovre devient roi de Grande-Bretagne (George I), et lui et son fils George II sont nés en Allemagne et parlaient allemand comme langue maternelle. Toutefois, George III est né à Londres et parle anglais comme langue maternelle, ce qui était le cas pour tous les autres monarques britanniques après. Cela dit, de 1714 jusqu’en 1837 les rois britanniques étaient aussi rois d’Hanovre, et après cette date il y avait fréquemment des mariages entre membres de la famille royal britannique et des prince et princesses allemands. En ce qui concerne la reine Victoria, son père était le fils de George III, donc il était uniquement allemand via son grand-père, mais la mère de Victoria était bien allemande, ainsi que son mari (qui était aussi son cousin). La famille royale britannique restait membre des grande maisons royales allemandes, notamment dès Victoria la maison Saxe Coburg-Gotha, ce qui a engendré un changement de nom de famille pendant la Grande Guerre – ils ont opté pour « Windsor », lieu d’un grand château royal, pour faire plus britannique.


  • Les relations de classe

La série montre bien les changements concernant le système de classes, ou du moins les relations sociales, en Angleterre pendant les siècles – tout en soulignant qu’il y a toujours une hiérarchie importante. On voit ce système surtout à travers les personnages de Blackadder et Baldrick.


Donc les deux premières saisons contiennent un système plutôt « ancien régime » dans le dans le sens où il y a des membres de la famille royale au sommet, puis les aristocrates, et enfin les paysans ou classes populaires. Blackadder est prince, fils du roi, dans la saison 1, puis un seigneur (Lord Blackadder) ; Baldrick reste un paysan. Dans la saison 3, Blackadder se proclame « bourgeois » et membre de la classe moyenne, inférieur par rapport au Prince-Régent en ce qui concerne le statut social, sinon en intelligence. Baldrick est encore un paysan, mais dans un épisode il devient député et dans un autre il est ennobli pour ses services au Prince-Régent – ce que la série oublie dans l' épisode suivant ! Dans la saison 4, Blackadder est un officier bourgeois, mais les généraux et maréchaux sont évidemment aristocratique, tandis que Baldrick est ouvrier. On a l’impression donc qu’il n’y aucune mobilité sociale dans la société britannique : la famille Blackadder devient moins aristocratique au fil des années, et la famille Baldrick reste au pied de la hiérarchie…


La hiérarchie et l’oppression restent importantes pour l’Angleterre de Blackadder. Dans la saison 3, on voit un député qui « aime fouetter ses serviteurs, fusiller les pauvres, et l’esclavage » ; dans un autre épisode, le duc de Wellington explique qu’il faut frapper les « inférieurs » comme les majordomes. On voit aussi dans cette série quelque menaces à l’ordre social, par exemple la Révolution française, le début d’une classe d’industriels, ou les demandes de réformes électorales de la « masse opprimée » dont le Prince-Régent est ignorant. En fait, le ton de la série envers l’aristocratie est très critique et moqueur – les aristos sont le sujet de ridicule, ils sont cruels, ils sont égoïstes etc. Peut-être le meilleur exemple est dans la saison 3, avec un émigré de la Révolution française… Blackadder lui demande s’il aimerait gagner de l’argent, et l’aristo français répond : « Non, je veux que quelqu’un d’autre le gagne puis me le donne, comme en France. »


Mais le personnage de Blackadder, tout au long de la série et peu importe son statut social, reste lui-même cruel et abusif envers le personnage de Baldrick, son inférieur social. Il le frappe souvent, il se moque de lui, il le critique… et on a l’impression que Baldrick, au moins dans les saisons 2 à 4, est stupide précisément à cause de sa classe.


Donc au lieu de ce à quoi on pourrait s’attendre, une histoire d’une société avec de plus en plus de mobilité sociale, et l’ascension de la bourgeoisie ou même les ouvriers aux dépens de la monarchie ou l’aristocratie, il s’agit de l’histoire d’une société dans laquelle l’importance de la monarchie et de l’aristocratie perdure, et quelques familles en souffrent sans cesse. Les pauvres surtout restent pauvres et sont exploités par les riches, la monarchie, les généraux, ou les politiques. Cette vision plutôt négative est peut-être due au fait que l’un des co-écrivains de la série, Ben Elton, est de gauche, mais il y a probablement de la vérité dans la vision…



  • La religion

La religion ne figure que dans les deux premières saisons, mais quand elle est présente elle est toujours le sujet de ridicule… Soit elle est ridicule en elle-même, soit elle n’existe que pour exploiter les gens ou se donner du pouvoir.


Par exemple, dans la saison 1 Blackadder devient l’Archevêque de Canterbury parce que son père le roi a ordonné le meurtre du dernier Archevêque qui s'opposait au pouvoir de la monarchie. Ici la sérié s’inspire de l’histoire de Thomas Beckett, l’Archevêque de Canterbury assassiné en 1170 pour des raisons similaires. Blackadder est nommé Archevêque de Canterbury avec le but de convaincre un autre Archevêque de laisser ses biens au roi… Il essaie de profiter de sa position en vendant des fausses reliques.


Dans la saison 2, la reine Elizabeth I nomme Blackadder « Lord High Executioner » (bourreau). Quand Blackadder se présente à ses employés, il plaisante : « Je m’appelle Edmund Blackadder et je suis le nouveau ministre chargé du génocide religieux. » Dans un autre épisode, Blackadder doit de l’argent à l’Archevêque de Bath and Wells, qui le menace de torture. On nous dit que ce dernier aime « manger des bébés » et on voit qu’il connait bien la prostituée avec qui Blackadder couche… L’épisode se termine avec du chantage où Blackadder empoisonne l’Archevêque et peint un tableau le montrant dans une position compromettante avec Lord Percy. L’Archevêque corrompu se proclame impressionné par le chantage et pardonne Blackadder. Il y a également dans cette série l’Inquisition espagnole qui torture des gens, et une tante de Blackadder qui est puritaine est facilement offensée, trouvant par exemple que des chaises sont trop luxurieuses et donc sataniques etc.



  1. L’identité britannique et anglaise


A mon avis, la série nous offre un prisme au travers duquel on peut voir quelques aspects importants de l’identité britannique et anglaise, du moins à l’époque.


  • Vu la façon dont les membres de la famille royale sont représentés, et la critique des autorités ou politiques, je pense qu’il y a bien pas mal d’auto-dérision…

  • Un peu similaire, il y a ce qu’on appelle le « Tall poppy syndrome » - qu’on n’aime pas les gens qui réussissent, et on préfère des outsiders, des perdants probables, des losers… Le personnage de Blackadder essaie toujours de s’enrichir ou d’améliorer sa position sociale, mais il échoue sans exception. Cela dit, il perd en se moquant lui-même de ses supérieurs sociaux – donc lui aussi il critique et déteste ceux qui ont du pouvoir, de l’argent etc.

  • Une blague récurrente tout au long de la série est plutôt xénophobe, voire raciste. Il s’agit de la moquerie envers les étrangers. Parmi d’autres, les Français, les Allemands, les Espagnols, les Gallois, et les Ecossais sont ciblés. Les deux cibles les plus fréquentes sont les Allemands et les Français, donc j’aimerais en dire quelques mots de plus.


Les Allemands :


J’ai déjà évoqué les blagues sur l’idée que la famille royale britannique est allemande.


Dans un épisode de la saison 2, Blackadder est emprisonné par des soldats allemands, qui parlent avec un accent ridicule. Ils travaillent pour un prince allemand que Blackadder traite de « haleine de saucisson », un stéréotype qui date de la Grande Guerre ou même avant.


Dans la saison 4, quand on voit les Allemands ils ont aussi un accent ridicule, et ils ne comprennent pas l’humour britannique.



Les Français :


Dans un épisode de la saison 2, Blackadder est frappé à la tête et perd connaissance. Quand il se réveille il exclame : « Je me sens comme si un Français habitait dans ma tête. »


Dans l’épisode de la saison 3 sur la Révolution français, on apprend que la mode dans les salons britanniques est de dire « bonjour » au lieu de « hello », grâce aux émigrés. La serveuse d’un salon de thé dit « Bonjour, Monsieur » à Blackadder, qui répond, « Comment ? » Elle dit que c’est français, et Blackadder riposte « Manger des grenouilles, la cruauté envers les oies, et pisser dans la rue sont aussi français, mais ce n’est pas une raison pour les infliger à nous tous. »


Dans la saison 4, il y a un jeu de mots scatologique comme quoi la violence que l’armée française a subie à Verdun était due à une livraison d’éclairs à l’ail.


Publications de James CONNOLLY :

  • Livre: The Experience of Occupation in the Nord, 1914-1918: Living with the Enemy in First World War France (Manchester: Manchester University Press, 2018). Le livre est accessible gratuitement en ligne, et a reçu en janvier 2020 une « Mention honorable » (s’est classé deuxième) pour le « UCLA Eugen Weber Book Prize » pour le meilleur livre sur l’histoire française contemporaine publié en anglais ou français en 2017 et 2018.

  • Co-directeur, avec Emmanuel Debruyne, Elise Julien, et Matthias Meirlaen, En territoire ennemi : Expériences d'occupation, transferts, héritages (1914-1949) (Lille: Presses Universitaires du Septentrion, 2018).


Des entrées d’encyclopédie pour 1914-1918 Online: International Encyclopedia of the First World War, et plusieurs articles concernant l’occupation du Nord pendant la Grande Guerre publiés dans des revues scientifiques. Le seul article en français est :


  • « L’occupation du Nord de la France (1914-1918) vue par les Britanniques », Revue du Nord, 404-5 : 96 (janvier/juin 2014), pp. 133-156.


Mini-bibliographie sur la série :


(Juste la série elle-même)


The Black Adder (BBC, 1983)

Blackadder II (BBC, 1986)

Blackadder The Third (BBC, 1987)

Blackadder: The Cavalier Years (BBC, 1988)

Blackadder’s Christmas Carol (BBC, 1988)

Blackadder Goes Forth (BBC, 1989)

Blackadder Back & Forth (1999)

 

55 L'Empire du Tigre

avec Victor Gaume

 
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Victor GAUME

Titulaire d’un Master d’Histoire de l’EHESS portant sur les jeux de hasard et la politique française durant le Protectorat du Cambodge sous la direction de Xavier Paulès; J’ai également travaillé en M1 à l'Université de Caen sur la diaspora chinoise. Passionné d’Asie, j’ai passé 7 ans en Chine dans la ville de Wuhan comme lecteur de francais. Je suis actuellement contractuel dans l’Education Nationale tout en animant le podcast " Histoires d'Asie"

 

résumé épisode 55

Une mini-Série en 2 épisodes de 1h30

Réalisée par Gerard Marx

Co-scénarisée par Catherine Cohen et Dominique Lancelot

Avec : Bernard Giraudeau, Nadia Farès, Thierry Frémont, serge Riaboukine, Evelyne Bouix

1ere diffusion : 2006, non disponible en SVOD


I-Généralités


  1. Présentation de la série


. Retour sur le contexte de production ( 2005) après le scandale de la loi sur les «  aspects positifs de la colonisation »

-court résumé de la série et du casting

Et pour tuer le débat dans l’ œuf et introduire la suite :

« Non malgré le tampon « TF1 », » l’Empire du tigre » n’est pas une série glorifiant la colonisation française en Indochine, elle est parfois stupide mais elle ne rejoue pas « le bon temps des colonies «  et on peut lui trouver de grandes qualités


II- Une convaincante représentation de l’Indochine française malgré des problèmes bien visibles.


  1. Un contexte historique particulier qui transparait peu à l’écran


-Retour sur l’année 1938 ( année où se déroule la série) et les 1930’s qui marquent le déclin économique de l’Indochine que l’on ne voit absolument pas à l’écran, bien au contraire.

Mais on note également que ce sont aussi des années où la lutte indépendantiste bouillonne , ce que la série montre assez bien dans sa première partie .

  1. Des personnages stéréotypés mais crédibles

Retour sur les personnages principaux qui sont des personnages que l’on retrouve dans l’Histoire de l’Indochine française au gré des archives : les colons aventuriers, le grand propriétaire terrien, les virologues, l’agent de la Sureté, l’étudiant lettré indépendantiste, le gendarme et bien sur le tigre du titre.

On notera quelques absences : l’administration coloniale comme les Résidents que l’on ne voit pas…

  1. Une société coloniale plutôt bien croquée :

On discutera ici :

- de la vie et du système de la plantation avec un focus sur la quinine cultivée par Bernard Giraudeau.

-les différences sociales au sein des colons français, les colons contre l’administration.

-les loisirs : les maisons de jeux chinoises, les lieux de loisirs européens

- les relations intimes entre colons et femmes indochinoises

Aussi il émerge au grès du visionnage des détails qui montrent que les scénaristes se sont très bien documentés sur le sujet avec l’apparition furtive d’ un jeu de cartes , le «  Bai Tu Sac » qui renforce la crédibilité de l’univers

Cependant cette description crédible de l’Indochine fait que l’on retrouve très vite le côté «  effet positif de la colonisation : le trio «  la France a construit des écoles, des hôpitaux, des routes » car , même si la série évoque, on le verra des effets négatifs, il ne faut pas oublier que

  • Ecole certes mais une école française pour une élite minoritaire,

  • Routes certes mais certaines routes ont été des charniers humains ( ex Route du Mont Bockor) .

Cependant la série évoque ponctuellement la face sombre de la présence française : mention du bagne ( Poulo Condor) , violence des fonctionnaires subalternes, propos racistes.

Transition

Mais la série esquive malheureusement trop les sujets sombres « polémiques » au profit de la belle carte postale, bien documentées certes mais qui handicapent in fine gravement le récit :


PARTIE SPOILERS


III - Une série gâchée par son scénario global


  1. Un scénario de saga d’été avec des idées incongrues

Retour en détails sur le scénario des 2 épisodes et sur tous les clichés de la saga d’été qui parsèment la série : le secret de famille, la vengeance d’outre-tombe, un peu de fantastique de pacotille….

Un scenario qui finalement s’éloigne du cœur du récit à savoir un planteur qui lutte pour sa plantation, le conflit avec les indépendantistes ou les gros propriétaires.


  1. Un tour de passe - passe malheureux


Retour sur le gros problème historique de la série : le traitement de la cause indépendantiste sacrifié sur l’autel du happy end.

La série veut absolument se conclure sur un happy end sur Bernard Giraudeau, désormais maitre de la plantation , ayant vaincu tous les obstacles, et non comme un colon quittant l’Indochine ayant compris grâce à son entourage que les Indochinois doivent être maitre de leur pays.

La première partie de la série laisse penser en effet à une telle réflexion…

(On reviendra ici sur le personnage de Kim, l’intellectuel indépendantistes et des dialogues qui permettent de retracer les mouvements nationalistes et communistes qui parcourent les 1910/ 1930’s)

MAIS cette réflexion est sabordée avec un tour de passe-passe plutôt gênant puisqu’en fait ceux que l’on pensait être indépendantistes ne sont en fait qu’une bande de bandits cruels et manipulés et Bernard Giraudeau peut donc «  se salir les mains « pour retrouver son domaine.

Ce tour de passe passe est d’autant plus ridicule que la bande est assez mal traité historiquement.

Il semble qu’il y ait a eu confusion sur le mot «  pirate » lors de l’écriture du scénario…En effet, les archives Indochinoises parlent de «  pirates » non pas pour désigner des pirates en bateau ( ce que la série fait) mais comme des bandes attaquant les villages et rançonnant les routes ou bien des rebelles.

Et le véritable bad guy du film a une allure de « jack sparrow » avec ses lunettes «  à la robespierre 



Conclusion.

Retour sur les qualités et défauts de l’œuvre et tentative d’explication à partir de cette citation de la productrice qui voulait , selon le dossier de presse,  : "restituer l'atmosphère d'une époque par l'intermédiaire d'une histoire romanesque basée davantage sur le sensoriel que sur le débat politique »

Et ouverture avec le film «  Indochine » de Regis Warnier qui était bien plus frontal.

Bibliographie sur l’Indochine francaise


  1. Ouvrages généraux


BROCHEUX ( Pierre ) HEMERY ( Daniel ) ,Indochine : La colonisation ambigüe (1858-1954), Paris, édition de la Découverte,2001

FOREST (ALAIN), Le Cambodge et la Colonisation française, l’Harmattan, Paris, 1980


  1. Ouvrages thématiques


  1. Les populations


  1. Les colons français

MULLER (Gregor), Le Cambodge et ses « mauvais français », L’Harmattan, Paris, 2015

  1. La diaspora chinoise

DINH (Nguyen Quoc Ding ) Les Congrégations chinoises en Indochine française, Sirey, Paris 1941

WILLMOTT (William), The Chinese in Cambodia, Publication center University of British Columbia, Vancouver, 1970

  1. L’ éducation en Indochine française

BEZANCON ( Pascale ) , Une colonisation éducatrice ? L’expérience Indochinoise ( 1860-1945 ), L’Harmattan , Paris, 2002

  1. Les loisirs


  1. Le tourisme et la chasse au tigre

DEMAY (Aline), Tourism and colonization in Indochina, Cambridge Scholars publishing, Newcastle, 2014

GUERIN (Mathieu). Européens et prédateurs exotiques en Indochine, le cas du tigre. Les sciences humaines interpellées, Pôle rural MRSH-Caen, p. 211-224, 2010

  1. Jeux et tripots

CHARPENTIER (Léon), Jeu des trente-six bêtes. Sur la loterie Hua-Hoey, : Société Anonyme d’Edition et de Librairie, Paris 1920

PAULES (Xavier), Le fantan, une étude préliminaire, 3ème Congrès du Réseau Asie -Imasie, septembre 2007, Paris

 
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