40 The KNICK

avec Ariane Hudelet

 
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Ariane HUDELET

Ariane Hudelet est Professeure de Cultures Visuelles à Université de Paris (UMR LARCA), où elle enseigne dans l’UFR d’Etudes anglophones. Spécialiste de l’intermédialité et des séries télévisées américaines contemporaines, elle est l’autrice de The Wire. Les Règles du Jeu (PUF, 2016) et a récemment co-dirigé Exploring Seriality on Screen (Routledge, 2021) et La Sérialité à l'écran. Comprendre les séries cinématographiques et télévisuelles (Presses Universitaires François Rabelais, 2020). Elle co-dirige également la revue en ligne TV/Series (https://journals.openedition.org/tvseries/).

 

Résumé de l'épisode 40

Présentation générale de la série, résumé, personnages, cadre, grands thèmes. 


- Histoire de son élaboration - la question de l’auteur (présentée comme une série « de Soderbergh »)


- La série et les genres 1 : The Knick comme série médicale. 

  Idée des avancées chirurgicales qui tentent de faire reculer les limites de l’humain. L’hubris de Thackery: présentée en termes shakespeariens.

    Parallèle entre la médecine et un ‘cirque’ : Thackery fait la présentation, comme un bonimenteur, de l’opération où il va séparer des soeurs siamoise qui étaient auparavant justement exhibée dans des foires, des ‘freak shows’. 

- La série et les genres 2 : The Knick comme série historique particulièrement originale  

    Histoire des technologies / des images 

 / Histoire sociale - race, classe, genre


- Une esthétique remarquable (cadrage, lumières, mouvements, montage, bande-son et musique - 


- Conclusion sur le statut de cette série peu connue et peu vue - une série ‘expérimentale’ ou ‘indépendante’ comme on peut parler de cinéma indépendant? 

Bibliographie indicative : 


Adams, S (2015) "Steven Soderbergh's The Knick Is Transforming How TV Is Made", Indiewire Oct.16.  http://www.indiewire.com/2015/10/steven-soderberghs-the-knick-is-transforming-how-tv-is-made-129254/ 

Baker, A. (2011)  Steven Soderbergh. Contemporary Film Directors Series. Urbana, Chicago, and Springfield, UNiversity of Illinois Press.

Burns Archive. https://www.burnsarchive.com/ 

Elsaesser, T (2004) "The New Film History as Media Archaeology", Cinémas 14 (2-3), 75–117.

Elsaesser, T (2016) "Media Archaeology as Symptom", New Review of Film and Television Studies 14 2, New York: Routledge. 181-215.

Foucault, M (1973) The Birth of the Clinic. New York: Pantheon Books.

Grow, K (2014) "Blood Brothers: Inside the Music of The Knick", Rolling Stone 09/12.  https://www.rollingstone.com/music/music-news/blood-brothers-inside-the-music-of-the-knick-75940/

Gunning T (1986) “The Cinema of Attraction: Early Film, Its Spectator and the Avant-Garde”, Wide Angle 8/3-4 (1986), reprinted in Elsaesser T and Barker A eds. (1990), Early Cinema : Space, Frame, Narrative. London: BFI. 57-58.

Iezzi T (2014) “Bloody Hell: Steven Soderbergh Dissects His Modern, 1900s Medical Drama, The Knick”, Fast Company 08/06/2014 https://www.fastcompany.com/3033915/bloody-hell-steven-soderbergh-dissects-his-modern-1900s-medical-drama-the-knick

Kaufman, A, ed. (2002) Steven Soderbergh. Interviews. Jackson: UP of Mississippi.

Kory G (2014) “Blood Brothers: Inside the Music of The Knick”, Rolling Stone 09/12/2014.  http://www.rollingstone.com/tv/features/medicine-and-minimalism-inside-the-music-of-the-knick-20140912 

Labuza, P (2014) "Shock Treatment: The Knick", Sight and Sound 24.11, November.  https://www.bfi.org.uk/news-opinion/sight-sound-magazine/features/shock-treatment-knick

Levente Palatinus, D (2015), "The Return of the Surgeon? Social Pathology and Medical Nostalgia in The Knick", CST Online Nov. 5.  https://cstonline.net/the-return-of-the-surgeon-social-pathology-and-medical-nostalgia-in-the-knick-by-david-levente-palatinus/

Martin, H (2015) “An Inside Look at the Set Design of The Knick, Architectural Design 10/16/2015. https://www.architecturaldigest.com/story/the-knick-set-design

Mulkerrins J (2014) “Steven Soderbergh: “I wanted The Knick to feel aggressive”, The Telegraph, 10/15/2014  http://www.telegraph.co.uk/culture/tvandradio/11135879/Steven-Soderbergh-I-wanted-The-Knick-to-feel-aggressive.html

Schuessler, J (2014) "The Cocaine, the Blood, the Body Count", The New York Times 08/01/2014.  https://www.nytimes.com/2014/08/03/arts/television/modern-medicine-circa-1900-in-soderberghs-the-knick.html

Seitz M Z (2015) “On The Knick Set with Steven Soderbergh, Binge Director,” Vulture 10/11/2015.  http://www.vulture.com/2015/10/on-set-steven-soderbergh-the-knick.html

Sperb, J (2015) Flickers of Film. Nostalgia in the Time of Digital Cinema. Rutgers University Press.

Staiger, J (2003), “Authorship Approaches”, in Gerstner, D.A. and Staiger, J, Authorship and Film. New York: Routledge

Travers, B (2014) "The Knick's Creators on How They Went from Writing Studio Rom-Com to Steven Soderbergh's New TV Show", Indiewire, Aug. 6. http://www.indiewire.com/2014/08/the-knick-creators-on-how-they-went-from-writing-studio-rom-coms-to-steven-soderberghs-new-tv-show-23443/


deWaard, A. & R. Colin Tait. (2013). The Cinema of Steven Soderbergh. Indie Sex, Corporate Lies, and Digital Videotape. London& NY : WallFlower Press.

 

41 CURSED

avec Justine Breton

 
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Justine Breton

est maître de conférences en littérature française à l’Université de Reims Champagne-Ardenne (INSPE de Troyes). Elle étudie les productions médiévalistes et de fantasy, en particulier les adaptations audiovisuelles de la légende arthurienne. Elle est l’auteur de Le Roi qui fut et qui sera. Représentations du pouvoir arthurien sur petit et grand écrans (Classiques Garnier, 2019), et a signé avec Florian Besson les ouvrages Kaamelott, un livre d’histoire (Vendémiaire, 2018) et Une histoire de feu et de sang. Le Moyen Âge de Game of Thrones (PUF, 2020).

 

Résumé de l'épisode 41

Présentation de la série

- Féminisation de la légende arthurienne

- Rajeunissement des héros issus de la légende médiévale

- Rajeunissement ne signifie pas simplification

- La mise en scène d’un conflit générationnel

- Jouer avec la légende

- Une logique de préquel

- Casting 

- Conclusion

Bibliographie indicative : 

Frank Miller et Thomas Wheeler, Cursed la rebelle, Paris, Gallimard Jeunesse, 2019.

William Blanc, Le roi Arthur : un mythe contemporain, Paris, Libertalia, 2016.

Justine Breton, Le Roi qui fut et qui sera. Représentations du pouvoir arthurien sur petit et grand écrans, Paris, Classiques Garnier, 2019.

 

42 Shadow Khumalo

avec Pierre Denmat

 
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Pierre Denmat

Pierre Denmat est agrégé de géographie, professeur d’histoire-géographie en classes européennes au lycée Paul Langevin de Suresnes, et professeur de géographie en CPGE littéraire au lycée Victor Hugo de Paris. Doctorant en géographie à l’université Paris Nanterre, sous la direction de Sonia Lehman-Frisch et de Philippe Gervais-Lambony. Recherches qui portent sur l’enseignement de la géographie à partir des séries télévisées à travers une analyse croisée entre New York et Johannesburg. Très engagé dans des projets de pédagogie innovante et coopérative : directeur d’ouvrage au Livrescolaire.fr (manuel de géographie de terminale), animateur de formations dans l’académie de Versailles, programme de coopération européenne Europeana (lauréat pour la France en 2019), partenariat pédagogique avec plusieurs lycées à Johannesburg.  Il est aussi membre du jury du Capes externe d’histoire-géographie. 

Pierre Denmat, 2018, « Lagos, immensité et urbanité d’une ville d’Afrique subsaharienne fantasmée dans les séries télévisées », Urbanités.

 

Résumé de l'épisode 42

Sortie en 2019 sur Netflix. Il ne s’agit pas d’une production originale Netflix mais d’une série achetée par Netflix. Première série africaine produite totalement par Netflix : Queen Sono.

Shadow Khumalo est, en quelque sorte, la série précurseur du développement de la branche africaine de Netflix. Cette série marque un tournant pour le paysage sériel africain puisqu’elle est la première série africaine à être diffusée internationalement. En outre, elles renouvellent le genre en adoptant un nouveau format avec la production de seulement quelques épisodes réunis dans une saison. Une autre série nigériane devrait être produite par Netflix à la suite de ces séries sud-africaines, ce qui donnera un aperçu représentatif du paysage cinématographique africain où l’Afrique du Sud et le Nigéria dominent. Afin de donner une meilleure visibilité à ces productions africaines, la plateforme a créé, en Mai 2020, une catégorie « Made in Africa » rassemblant une centaine de films et séries. L’objectif est tant de gagner des clients africains (et de concurrencer des chaînes privées) que de permettre aux clients internationaux de découvrir les productions africaines.

Shadow Khumalo a été réalisée par le sud-africain Phillip Wolmarans. Dans le rôle de Shadow, on retrouve Pallance Dladla qui est une un acteur de séries connu en Afrique du Sud. Il a notamment joué dans la série Rythm city.

Avec ces séries, Netflix a cherché à élargir les horizons de ses clients en leur offrant la possibilité de découvrir ce paysage filmique africain qui reste méconnu.  Selon Dorothy Ghettuba, productrice kényane en charge des productions africaines pour Netflix, « cette série correspond exactement à ce que nous souhaitions faire : laisser des Africains raconter leurs histoires sur l'Afrique » alors qu’elle présentait Queen Sono1.

  1. Une série qui met en scène une Johannesburg contemporaine


  1. La mise en scène d’une ville mondiale

  • Skyline

  • Architecture standardisée

  • Modes de vie standardisés


  1. Une métropole ségréguée et violente

  • Quartiers riches vs. Townships

  • Quartier gentrifié de Maboneng

  • Violence omniprésente / Question de l’action de la police et de la sécurité dans l’espace public


  1. Une vision plus juste de la ville que dans les séries plus anciennes

  • Une mosaïque plus complète des différents quartiers

  • Des quartiers marginalisés mis en scène


  1. Une série qui donne à voir une société reconfigurée depuis la fin de l’apartheid

  1. Une société multiculturelle et multiethnique

  • Plurilinguisme mis en scène

  • Une représentation plus exacte de la « mosaïque raciale »


  1. Une Afrique du Sud « noire » : la mise en scène de black empowerment

  • Des blacks diamonds au cœur de l’intrigue

  • Modes de vie occidentalisés des blacks diamonds 


  1. Une Afrique du Sud émergente et riche

  • Des espaces de la richesse davantage mis en avant

  • Des pauvres qui restent majoritairement occultés


1 « Netflix à la conquête du continent africain », Les Echos, 12 Mars 2020. 

Bibliographie indicative : 

Denmat Pierre, 2018, « Lagos, immensité et urbanité d’une ville d’Afrique subsaharienne fantasmée dans les séries », Urbanités.

Fauvelle François Xavier, Histoire de l’Afrique du Sud, Paris, Seuil, 2016.

Gervais-Lambony Philippe, 2017, L’Afrique du Sud : les paradoxes de la nation arc-en-ciel, Paris, Le cavalier bleu, 176p.

Gervais-Lambony Philippe, Musset Alain, Desbois Henri, 2016, « Géographie : la fiction « au cœur » », Annales de géographie, 19 septembre 2016 , n°709-710, p. 235-245.

Gervais-Lambony Philippe, 2013, L’Afrique du Sud et les Etats voisins, Paris, Armand Colin,

Guyot Sylvain et Guinard Pauline, 2015, « L'art de (ré)imaginer l'Afrique du Sud », L'Information géographique, vol. 79, n°4, pp. 70-96.

Houssay-Holzschuch Myriam, 2010, Crossing boundaries – tome 3 : Vivre ensemble dans l’Afrique du Sud post-apartheid, habilitation à diriger des recherches, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Le Poullenec Annael, 2013, L’espace post-apartheid dans le cinéma sud-africaine : état des lieux de la fiction (2000-2010), Nanterre, Thèse de doctorat, Université Paris Ouest Nanterre la Défense

Pleven Bertrand, 2015, « Horizons géographiques du cinéma de fiction. Variations autour de la « géographie-caméra » », Géographie et cultures, 93-94, p. 189-216.

Pleven Bertrand, 2014, « Urbanités du spectacle, urbanités en spectacle. Paris, Je t’aime et New York, I love you : voyages impossibles en métropoles cinématographiques ? », Annales de géographie, 18 juillet 2014 , n°695-696, p. 763-783.

Robic Marie-Claire, Rosemberg Muriel (dir.), 2016, Géographier aujourd’hui, Paris, Adapt/SNES, 340 p.

Staszack Jean-François, 2014, « Géographie et cinéma : modes d’emploi », Annales de géographie, 695-696, p. 595-604.

 

43 DERRY GIRLS

avec Charlotte Barcat

 
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Charlotte BARCAT

Lectrice de français à Dublin en 2006-2007, puis à Magee College à Derry/Londonderry en 2008-2009.
Agrégée d’anglais en 2008. Docteure en études irlandaises depuis 2016. Ma thèse, réalisée sous la direction de Valérie Peyronel à Paris 3-Sorbonne Nouvelle, s’intitulait « Bloody Sunday et l’enquête Saville : vérité, justice et mémoire ».
Maîtresse de Conférences en civilisation britannique à l’Université de Nantes depuis 2017.

 

Résumé de l'épisode 43

Présentation de la série :

Série britannique (Channel 4) crée et scénarisée par Lisa McGee

Diffusée depuis 2018, 2 saisons (3e en cours de production) – en France, sur Netflix

Raconte la vie quotidienne de 4 adolescentes (Erin Quinn, Clare Devlin, Orla McCool, Michelle Mallon) qui vivent à Derry dans les années 1990, et de leur ami James Maguire, né d’une mère nord-irlandaise mais élevé en Angleterre.

Centré sur la famille d’Erin (personnage principal), sur leurs déboires à l’école catholique pour jeunes filles qu’elles fréquentent (« Our Lady Immaculate ») et les autres problèmes de la vie adolescente.

Nostalgie des années 1990 (bande son et références musicales : les Cranberries, Take That…)

Clairement une comédie, bien que la période des années 1990 = juste avant le processus de paix (1998 : Accord du Vendredi Saint, considéré comme la fin des « Troubles »)

Enorme succès à la fois au Royaume-Uni, en Irlande et dans le monde. Série la plus regardée en Irlande du Nord depuis au moins 2002. 2,5 millions de spectateurs au Royaume-Uni pour la saison 1.

Thème 1 : un regard nouveau sur la ville de Derry/Londonderry

La série est écrite par une vraie « Derry Girl », Lisa McGee. Elle est tournée dans la ville. Deux des actrices sont de vraies « Derry Girls » (Saoirse Monica-Jackson, qui joue Erin, et Jamie-Lee O’Donnell qui joue Michelle.

  • C’est vraiment une série implantée localement, un pur produit de Derry

Là où l’Irlande et l’Irlande du Nord ont souvent été caricaturées, notamment par le cinéma hollywoodien, « Derry Girls » est vraiment une histoire racontée par des personnes qui viennent de Derry et qui sont fières de l’être

Nouveau regard sur la ville et sur les Troubles

Auparavant, Derry était connue surtout pour :

  • La controverse autour du nom de la ville : Derry/Londonderry (expliquer d’où vient cette controverse)

  • Le siège de Derry en 1688 (grand mythe fondateur des Protestants, occupe toujours une place centrale dans la mémoire collective aujourd’hui)

  • Le mouvement pour les droits civiques dans les années 1960 : principale ville à majorité catholique, où les discriminations étaient particulièrement évidentes (système électoral, attribution des logements, manque d’investissement, chômage…)

  • La tragédie de Bloody Sunday (1972) (expliquer)

Aujourd’hui, les habitants sont fiers d’être connus aussi pour cette série. Ex : fresque dans le centre-ville à l’image des « Derry Girls » réalisée en 2019 (avant la 2e saison)

Thème 2 : La dédramatisation des « Troubles »

Une technique narrative utilisée plusieurs fois consiste à présenter des propos assez lyriques et stéréotypés, voire misérabilistes, sur le conflit nord-irlandais… pour révéler ensuite que ces propos sont extraits du journal intime d’Erin.  conflit traité sur le ton de la parodie

Erin = le nom donné à l’Irlande dans les poèmes et les chansons (notamment dans la tradition nationaliste)

Pour autant, le conflit n’est pas du tout absent. Il y a de nombreuses références au clivage entre les 2 communautés et au processus de paix.

Quelques rares exemples aussi où le conflit est traité sérieusement et avec émotion : l’attentat de la fin de la saison 1 (contraste entre l’insouciance des filles à la fête de l’école et l’émotion des parents devant la tv), l’annonce du 1er cessez-le-feu de l’IRA en 1994

Le reste du temps, s’il y a de nombreuses références au contexte historique ou politique, elles sont soit :

  • Amenées par les personnages dans la conversation de manière irrévérencieuse

Ex : l’histoire de l’Irlande et de la famine résumée par Michelle ; Michelle se moque de Clare en l’appelant « Bobby Sands » (très irrévérencieux, Bobby Sands = véritable martyr de la tradition républicaine)

  • Introduites dans l’histoire via la télévision, mais seulement dans le but de montrer à quel point les personnages sont détachés de ces problématiques

Ex : Réactions totalement décalées à Ian Paisley, Gerry Adams, John Hume

La tante Sarah très en colère parce que l’alerte à la bombe sur le pont l’empêche d’aller faire ses séances d’UV.

Ma Mary qui se lamente sur le retard de l’arrivée des nouvelles poubelles (alors que la tv parle de la difficulté des négociations du processus de paix)

  • Mises dans la bouche de personnages comiques comme l’oncle Colm : il raconte une histoire digne d’un « Troubles thriller », après avoir été attaché à un radiateur par des paramilitaires, mais réussit à la rendre terriblement ennuyeuse ( sans doute une référence « méta » au fait que la scénariste est fatiguée de ce genre d’histoires)

La représentation du fossé entre les communautés prend souvent la forme de situations burlesques. Ex : la famille catholique qui se retrouve coincée au milieu d’une marche orangiste ; le fiasco du programme de réconciliation « Friends Across the Barricades » qui devait réunir les élèves de l’école catholique et de l’école protestante

(Ces scènes, bien que comiques, représentent des réalités : les familles catholiques qui « fuient » la ville pendant la période des marches orangistes ; les programmes pour la réconciliation et le fait qu’il n’y a « pas assez de Protestants » pour faire tourner ces programmes…)

En soi, ce n’est pas forcément totalement nouveau : le fait d’utiliser l’autodérision pour aborder le conflit est assez courant. Des romans comme Eureka Street de Robert McLiam Wilson traitent le conflit sur un ton sarcastique voire cynique.

Au final, c’est sans doute une représentation plus réaliste de ce qu’était la vie des gens ordinaires en Irlande du Nord à cette époque. Les personnes qui vivent dans des situations de conflit ont souvent tendance à développer un certain humour, parfois noir, parfois un peu fataliste, comme une sorte d’antidote à la tension ambiante.

Pour eux, les soldats, les alertes à la bombes, etc, faisaient partie du quotidien – ce qui peut expliquer qu’ils traitaient ces incidents de manière assez cavalière (cf Michelle avec les soldats britanniques qui fouillent le bus – James fait figure « d’outsider » qui est terrifié pendant que les filles autour de lui semblent totalement habituées à ce genre d’incident)

Erin (et parfois Clare) sont souvent ridiculisées par leur entourage pour leurs déclarations ou leurs actions politiques enflammées – qui relèvent plus d’une attitude d’adolescente exaltée (« drama queen ») que d’un réel engagement politique.

Une exception notable : le « coming out » de Clare à la fin de la saison 1 (où Erin dévoile l’hypocrisie de son progressisme affiché, avant de finalement accepter son amie telle qu’elle est).

Thème 3 : Le renversement des clichés stigmatisants sur l’Irlande du Nord

L’accent d’Irlande du Nord a souvent été moqué, considéré comme peu distingué, peu compréhensible

De manière plus générale, l’Irlande du Nord a souvent été considérée avec un reste de condescendance impérialiste par les britanniques, notamment à l’époque des Troubles.

On représentait les nord-irlandais comme des gens violents voire primitifs, qui restaient bloqués dans un conflit d’un autre âge (sorte de « guerre de religion » anachronique), qui n’étaient pas raisonnables… Et aussi qui étaient défavorisés, pauvres (ce qui reste une réalité aujourd’hui)

On peut voir des allusions à cette réalité dans Derry Girls : « there are no jobs in Derry, that’s what everybody says » (S1E2),

Cependant, le plus souvent, la stigmatisation est renversée. Pour les personnages de la série, c’est leur vie à Derry qui est la norme.

C’est en particulier vrai pour l’accent : l’accent de Derry est considéré comme « normal », et c’est l’accent britannique de James (l’accent RP, l’accent qu’on apprend à l’école comme « standard ») qui est traité comme une bizarrerie, quelque chose d’étrange et incompréhensible (« il fait des bruits bizarres » « il est Anglais, c’est comme ça qu’ils parlent »)

L’authenticité des accents a été beaucoup appréciée par les habitants de la ville. Même si certains spectateurs ont plaisanté sur la nécessité de mettre des sous-titres (car l’accent est effectivement difficile à comprendre, notamment pour les américains), il y a une réelle fierté de voir cet accent et les expressions locales (« wee » pour dire « petit »…) être représentés dans une série à succès.

Un autre façon de subvertir ce cliché sur l’Irlande du Nord pays arriéré, pays en guerre… ce sont les commentaires condescendants ou paternalistes des Derry Girls (en particulier Clare et Erin) sur d’autres pays qui sont perçues par ELLES comme « arriérés ».

Il y a énormément de commentaires qui prennent une dimension ironique : « Imagine being born there and not here! How lucky we are! » (par rapport à la Somalie), « Derry’s so advanced » (par rapport à Chernobyl)…

Il y a d’ailleurs une mise en abyme de cette ironie, car de la même manière que la série semble démentir les préjugés sur les « pauvres » nord-irlandais qui vivent misérablement dans un pays en conflit, l’épisode sur Chernobyl montre que les stéréotypes sur les ukrainiens sont tout aussi faux.

Thème 4 : Une focalisation sur le rôle des femmes

Parce que la série se focalise davantage sur les problèmes ordinaires de la vie quotidienne, elle est universelle  malgré son aspect très « local », la série a rencontré un grand succès partout dans le monde

Plus encore que l’humour (que l’on trouvait déjà dans certaines œuvres), c’est peut-être la focalisation sur les figures féminines qui est vraiment originale dans la série.

Le nom « Derry Girls » annonce la couleur : la série met réellement les femmes au cœur de l’histoire

Lisa McGee explique dans ses interviews que le Derry qu’elle a connu ne ressemblait pas au monde très masculin qui était représenté dans beaucoup de films sur l’Irlande du Nord.

A cause de la présence de nombreuses fabriques de chemises, c’était souvent les femmes qui travaillaient tandis que beaucoup d’hommes étaient au chômage. Les femmes ont aussi joué un rôle clé dans le début du mouvement pour les droits civiques (notamment à travers les mouvements pour défendre le droit au logement)

La série représente les femmes comme des piliers de la famille (en particulier « Ma Mary », qui semble vraiment être la principale autorité dans la maison)

D’une manière générale, les figures d’autorité dans la série sont presque toutes des femmes :

  • Ma Mary

  • Sister Michael

  • La terrifiante Fionnuala qui détient le pouvoir absolu sur qui a accès à la friterie

  • Mrs De Brun (qui fait l’objet de l’admiration des filles, jusqu’à ce que le mythe s’effondre)

Les personnages masculins sont beaucoup plus souvent moqués ou réduits à un statut de victime :

  • James,

  • le prêtre bellâtre qui est méprisé même par Sister Michael

  • Gerry (le père) qui est le souffre-douleur de son beau-père

  • Même les « Provos » et leurs graffitis sont peu intimidants

Cela change des « Troubles thrillers » qui glorifient presque uniquement des activités codées comme « masculines » : la violence politique, les paramilitaires…

Exemples de films sur l’Irlande du Nord ou la guerre anglo-irlandaise :

The Crying Game de Neil Jordan (1992)

Au nom du père (In the Name of the Father) de Jim Sheridan (1993): sur la terrible erreur judiciaire dont ont été victime les « 4 de Guilford » et leurs familles

Michael Collins de Neil Jordan (1996) : un biopic sur un des grands héros nationalistes de la guerre anglo-irlandaise

Ennemis rapprochés (The Devil’s Own) d’Alan Pakula (1997) : film hollywoodien mélodramatique et très caricatural qui met en scène Brad Pitt en terroriste de l’IRA (avec un faux accent irlandais qui a été beaucoup moqué)

Bloody Sunday de Paul Greengrass (2002)

The Boxer de Jim Sheridan (2003): une histoire d’amour contrariée sur fond de violences de l’IRA et de négociations secrètes du processus de paix

Le Vent se lève (The Wind That Shakes the Barley) de Ken Loach (2006): un drame sur une famille déchirée par la guerre anglo-irlandaise puis par la guerre civile de 1922

Hunger de Steve McQueen (2008): sur Bobby Sands et les grèves de la faim de 1981

’71 de Yann Demange (2014) : sur un soldat britannique qui se retrouve « piégé » dans un ghetto catholique de Belfast en 1971

  • Tous ces films sont très sérieux (voire mélodramatiques) et surtout très masculins.

NB : Les femmes n’étaient pas absentes de l’IRA ni des autres organisations paramilitaires, mais elles étaient souvent peu représentées, ou alors comme les épouses fidèles qui vont voir leurs maris en prison…

Dans Derry Girls, la tonalité est radicalement différente, beaucoup moins « héroïque » que beaucoup d’œuvres de fiction sur le sujet (les personnages sont vraiment ordinaires et pétris de défauts), beaucoup moins sombre et violente aussi.

La focalisation sur les femmes est aussi une manière de réhabiliter les préoccupations plus basiques du quotidien, en particulier à travers le personnage de Ma Mary (mais pas uniquement).

Bien plus que la situation politique ou le processus de paix, ce qui inquiète les membres de la famille au quotidien, ce sont des choses bien plus concrètes, immédiates et parfois triviales : le fait que le pont soit fermé à cause d’une alerte à la bombe (elle ne peut pas emmener les enfants à l’école), la peur d’être « interdits » de fast food par Fionnuala, les gens qui trichent au loto, le fait de n’avoir pas pu voir la fin de Usual Suspects à cause d’une autre alerte à la bombe…

  • Au final, malgré sa tonalité parodique et irrévérencieuse, le succès de la série s’explique peut-être par le fait que ce parti-pris rend les personnages beaucoup plus attachants et authentiques. On peut facilement s’identifier à eux (et à elles) et la série rend admirablement bien la complexité de la vie quotidienne dans un pays encore en conflit (même si les années 1990 = déjà la sortie de conflit).


Bibliographie indicative : 

Sur l’histoire du conflit nord-irlandais (en français) :

Elise FERON. Abandonner la violence ? Comment l’Irlande du Nord sort du conflit. Paris : Payot, 2011.

Wesley HUTCHINSON. La question irlandaise. Paris : Ellipses, 1997.

Agnès MAILLOT. L’IRA et le conflit nord-irlandais. Caen : Presses Universitaires de Caen, 2018.

Valérie PEYRONEL. Les relations communautaires en Irlande du Nord : une nouvelle dynamique. Paris : Presses Sorbonne Nouvelle, 2003.

Sur l’histoire du conflit nord-irlandais (en anglais) :

Brian FEENEY. A Short History of the Troubles. Dublin : The O’Brien Press, 2014.

Alvin JACKSON. Ireland, 1798-1998: War, Peace and Beyond. Oxford : Wiley Blackwell, 2010.

David McKITTRICK et David McVEA. Making Sense of the Troubles: A History of the Northern Ireland Conflict. London : Viking, 2012.

Niall Ó DOCHARTAIGH. From Civil Rights to Armalites: Derry and the Birth of the Irish Troubles. New York : Palgrave Macmillan, 2004.

Sur les « Troubles thrillers » (en anglais) :

Marisol MORALES-LADRON. “ ‘Troubling’” Thrillers: Between Politics and Popular Fiction in the novels of Benedict Kiely, Brian Moore and Colin Bateman”. Estudios irlandeses. N°1, 2006, pp. 58-66.

Interviews et articles en ligne sur la série Derry Girls (en anglais) :

“Derry Girls is the most-watched TV show ever in Northern Ireland”. TheJournal.ie. 22 février 2018.

Meredith BLAKE. “‘Derry Girls’ creator on the hit show bringing Northern Ireland together”. Los Angeles Times. 15 août 2019.

Alex BURNS. “The Authenticity of Derry Girls”. Medium: Pop Culture Corner. 18 décembre 2019.

Sarah DORAN. “Why Derry Girls challenges the “very violent and very male” image of Northern Ireland during The Troubles”. RadioTimes. 12 février 2018.

Freya McCLEMENTS. “Real-life Derry Girls: ‘The nuns are gone but the pupils are the same’”. Irish Times. 3 février 2018.

Henry McDONALD. “‘There is nothing fake about it’: real Derry Girls revel in TV show’s wit”. The Observer. 10 février 2018.

Rachel THOMPSON. “’Derry Girls’ helped me understand my parents’ experience growing up during The Troubles”. Mashable. 24 janvier 2019.

Publications de Charlotte BARCAT :

  • Stéphane Porion (dir.), Charlotte Barcat, Cécile Coquet-Mokoko, Delphine David, Cécile Perrot, Mémoire : héritages et ruptures, Neuilly-sur-Seine, Atlande, 2018. Rédaction des chapitres sur l’Irlande pour l’ouvrage de préparation au CAPES.

  • « Vérité et justice comme remèdes au trauma : Bloody Sunday et l'enquête Saville » in Anne Goarzin (dir.), Trauma et mémoire en Irlande / Perspectives on Trauma in Irish History, Literature and Culture, Etudes Irlandaises, n°36.1, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, printemps/été 2011, p. 91-106.

  • « A Truth for the World: From Widgery To Saville, the Campaign for Truth and Justice About Bloody Sunday » in Grainne O'Keeffe and Lesley Lelourec (dir.), Ireland and Victims: Confronting the Past, Forging the Future, Oxford, Peter Lang, 2012, p. 59-73.

  • « Le rôle des photographies dans la réécriture du récit officiel de Bloody Sunday », revue LISA [en ligne], vol. XII, n°3, 2014, mis en ligne le 12 juin 2014, consulté le 14 décembre 2016. URL: http://lisa.revues.org/6042.

  • « The Bloody Sunday Inquiry and the Saville Report: Declaring Innocence, Attributing Blame, and the Limitations of Public Inquiries », The Irish Review, n°45, 2012, p. 34-47.

 
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