épisodes octobre 2021

137 THE DEUCE avec Audrey Fournier 
138 THE NEWSROOM avec Laure Depretto
139 NIP/TUCK avec Marie Pierre Huillet
140 THE REIGN avec Camille Desenclos
141Ni dieu ni maître, une histoire de l'anarchisme avec Constance Bantman
142 EMILY IN PARIS avec Luz Ascarate
143 ORANGE IS THE NEW BLACK avec Julie Rodrigues Leite
144 Six dragons volants et autres séries coréennes avec Maureen Attali

 

137 THE DEUCE

avec Audrey Fournier

 
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Audrey FOURNIER

Je suis diplômée de Sciences Po Paris (Affaires internationales), j'ai un Master d'histoire contemporaine (Paris X - Nanterre) et un Master de journalisme (Celsa). Après avoir passé beaucoup - trop - de temps à étudier, je suis entrée au Monde en 2009. J'écris exclusivement sur les séries depuis 3 ans.

 

Résumé épisode 137

Bibliographie indicative : 


- "Stealing Life : the crusader behind The Wire", Margaret Talbot, The New Yorker, 14/10/2007.

- “The Angriest man in Television”, Mark Bowden, The Atlantic, jan/fév 2008.

- “How HBO is changing Sex Scenes Forever”, Breena Kerr, Rolling Stone, 24/10/2018.

- “The Deuce, ethnographie d’un monde disparu”, Damien Bonelli, Critikat, 5/03/2019.  

- David Simon : “La bonne nouvelle est qu’on vit plutôt bien à la marge”, Olivier Lamm, Libération, 31/01/2020      

- Des hommes tourmentés - L’âge d’or des séries, Brett Martin, La Martinière, 2014.

- The Wire, L’Amérique sur écoute, sous la direction de Marie-Hélène Bacqué, Amélie Flamand, Anne-Marie Paquet-Deyris, Julien Talpin, La Découverte, 2014.  

- New York contre New York - Une mosaïque éclatée, collectif, Autrement, Hors-série numéro 61, avril 1992. 

 

138 THE NEWSROOM

avec Laure Depretto

 
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Laure DEPRETTO

Laure Depretto est maîtresse de conférences en littérature française à l’université d’Orléans et membre du laboratoire POLEN (Pouvoirs Lettres Normes). Docteure de l’université Paris 8 – Saint-Denis, elle a travaillé en thèse sur les relations entre information et narration et en particulier sur les manières d’écrire le temps présent dans les lettres de Sévigné. Elle a ensuite étendu son champ de recherches aux séries télévisées, sous l’angle de la représentation de l’actualité. Dans cette perspective, elle a publié, aux Presses Universitaires François Rabelais de Tours, dans la collection Serial, une monographie consacrée à la série d’Aaron Sorkin, The Newsroom (2016).

 

résumé épisode 138

    1. Présentation de la série

Je commencerai par présenter la série The Newsroom. C’est une série qui se trouve à la croisée de plusieurs « formules » de série et qui s’inspire de plusieurs sous-genres à la fois cinématographiques et sériels :

  • Un show behind the scenes / un show about a show. Une série sur les coulisses d’une institution. Effet de mise en abyme

  • Un workplace show ou professional drama situé dans une salle de rédaction (comme Urgences est une série hospitalière par exemple, Hill Street Blues une série policière)

Sorkin « J’aime énormément les séries professionnelles. J’aime créer des familles professionnelles, et écrire sur des gens qui sont très bons dans leur travail, et moins bons dans tout le reste ». 

  • Une fiction sur des événements réels : chaîne et personnages fictifs mais actualité réelle. refaire en mieux dans la fiction la couverture d’événements réels de l’actualité récente

Choix de Sorkin : prendre des événements de l’actualité récente et imaginer quel traitement médiatique de qualité était possible. D’où la réception parfois virulente du côté des journalistes, Sorkin considéré comme un donneur de leçons. 

Progression de la série vers effacement de l’actualité marquante au profit d’une hybridation : les arcs narratifs des saisons 2 (l’opération Genoa) et 3 (scandale au Kundu) ne porteront pas sur un événement réel mais sur une actualité fictive.

Puis je la replacerai :

1.au sein des séries d’Aaron Sorin, 3e volet d’une trilogie sur les coulisses de la télévision comprenant Sports Night et Studio 60 on the Sunset Strip, ou bien 4e volet d’une tétralogie sur les coulisses tout court, qui inclurait aussi son grand œuvre The West Wing (sur les coulisses de la Maison-Blanche). 

2. Je dirai aussi un mot du travail de Sorkin sur l’histoire contemporaine des Etats-Unis en évoquant les films auxquels il a participé soit comme auteur soit comme scénariste soit comme réalisateur : A Few Good Men, Charlie Wilson’s War, The American President, The Social Network et plus récemment The Trial of the Chicago 7 (2020, Netflix)

3. au sein de la production HBO en évoquant sa réception. Après le succès et le triomphe de The West Wing, ses séries suivantes, Studio 60 (arrêtée au bout d’une saison) et The Newsroom (3 saisons, la 3e plus courte) ont déçu dans l’ensemble et ont été critique notamment pour leur naïveté, jugées moralisatrices (et pour la première pas drôle alors que c’était une série sur une émission comique). En outre, The Newsroom a été jugée trop classique pour HBO (chaîne câblée payante, non soumise aux interdictions des networksconcernant les images jugées choquantes et le vocabulaire grossier)

Classicisme revendiqué : inscription dans la tradition du newspaper film et de la comédie du remariage (cinéma américain de l’âge d’or, voir Stanley Cavell). Marquée par une série d’absences, notables si on compare la série aux séries qui marchent au même moment : Pas d’antihéros / Pas de sexe, pas de violence / Pas de cliffhanger (alors qu’au même moment sur HBO : Game of Thrones 2011-2019, True Blood 2008-2014,Treme 2010-2013, Girls 2012-2017). Générique assez long avec visages et noms (plus tellement dans l’air du temps)

Cf citation d’un collaborateur de Sorkin sur The West Wing : « on avait l’habitude de dire en plaisantant que les saisons écrites par Aaron étaient les meilleurs programmes de 1953. On ne le disait pas en mauvaise part : il écrivait dans la lignée des grandes comédies des années 1930 et 1940. »

II.Le journalisme au cinéma et à la télévision

  • La tradition du newspaper film

The Front Page pièce adaptée au cinéma par Howard Hawks, His Girl Friday

Capra / Screwball comedy

Citizen Kane

Les Hommes du président

Plus récemment  Spotlight (2015), Pentagon Papers (2017)

Réflexion sur Le journalisme comme 4e pouvoir

Par extension avec le développement de l’information télévisée, newspaper film devient film sur les coulisses des journaux télé et se centre sur le présentateur du journal, l’anchorman : Network, Broadcast News, Absence of Malice

Georges Clooney, Good Night and Good Luck 2005

  • Les grands ancêtres : MTM ou la télévision de qualité

The Mary Tyler Moore Show (CBS, 1970-1977)

Lou Grant (CBS, 1972-1982)

Murphy Brown (CBS, 1988-1998)

  • Les séries contemporaines

The Hour (BBC, 2011-2012) Abi Morgan

State of Play (BBC One, 2003, 6 épisodes)

Présence de journalistes comme personnages principaux, mais surtout dans leurs relations avec le pouvoir / la police / d’autres institutions

The West Wing : salle de conférence de presse

Borgen

The Wire, saison 5

  • Inspiration et modèles : une série jalonnée de références et d’hommages

III.une croisade politique

  • Contre le Tea Party, « the American Taliban »

  • Une série à clés ?

  • Un conflit de générations ? ou un éloge de la transmission ? Contre les nouveaux médias, opposition entre journalisme « à l’ancienne » et réseaux sociax, citizen journalism. Dérision à l’égard des boomersde la série, Will McAvoy et Charlie mais longue diatribe dans le pilote contre les millenials, les digital natives. Dans la saison 3, opposition du couple Jim / Hallie

  • Anticipations par certains aspects de la présidence Trump et de l’ère des « fake news » cf saison 2, rectifications des mensonges des éditorialistes réactionnaires

IV. frontières public/privé : le workplace show

Paradoxe d’une série qui du point de vue de l’histoire tient à défendre l’importance de la frontière mais dont l’intrigue repose en grande partie sur l’imbrication des affaires sentimentales et de l’éthique professionnelle

V. Conclusion

Echec relatif de la série est peut-être lié à un malentendu. 

La référence omniprésente à la figure de Don Quichotte dans la série me semble pourtant un indice fort pour une interprétation qui évite trop le premier degré. La critique a beaucoup dit que cette série était grandiloquente, naïve et à contretemps. Mais ce sont précisément des qualificatifs que l’on peut attribuer au personnage de Don Quichotte. Les héros de Sorkin sont faits du même bois : idéalistes au point de se rendre fous, ils sont en grande partie inadaptés au monde moderne et c’est surtout cette fracture que la série essaie utopiquement de réparer.


Bibliographie indicative : 

Antoine Faure et Claudio Lagos-Olivero, « La mise en abyme de l’Histoire dans The Hour (2011-2012). L’épopée du journalisme télévisé comme garantie de vraisemblance », TV/Series [En ligne], 17 | 2020, mis en ligne le 24 juin 2020, consulté le 24 septembre 2021. URL : http://journals.openedition.org/tvseries/4186 ; DOI : https://doi.org/10.4000/tvseries.4186

Laure Depretto, The Newsroom ou Don Quichotte journaliste, Tours, PUFR, 2016

Laure Depretto, « ‘The show must go on’ ou comment ralentir la chute. Les dessous de la télévision dans Sports Night, Studio 60 et The Newsroom » dans Stéphane Rolet (dir.), « Le pilote et la chute. Commencer et finir dans les séries télé contemporaines », TV/Séries, n°7, juin 2015, https://journals.openedition.org/tvseries/282

Aatif Rashid, « The Utopian News Program : The Hour and The Newsroom », Los Angeles Review of Books,15 octobre 2013, https://www.lareviewofbooks.org/article/the-utopian-news-program-the-hour-and-the-newsroom/

Sonia Dayan-Herzbrun, Le Journalisme au cinéma, Paris, Seuil, « Médiathèque », 2010.

Matthew C. Ehrlich, Journalism in the Movies, Chicago, University of Illinois Press, 2006

Matthew C. Ehrlich, Joe Saltzman, Heroes and Scoundrels. The Image of the Journalist in Popular Culture,Chicago, University of Illinois Press, 2015.

Lawrence Lanahan, « Secrets of the City. What The Wire reveals about journalism », Columbia Journalism Review, fév. 2008, URL : https://archives.cjr.org/cover_story/secrets_of_the_city.php

Chris Peters, « Evaluating Journalism Through Popular Culture : HBO’s The Newsroom and public reflections on the state of the news media », Media, Culture & Society, vol. 37, n° 4, mai 2015, p. 602-619

Stanley Cavell, Pursuits of Happiness. The Hollywood Comedy of Remarriage, Cambridge, Harvard UP, 1981, traduit en français : A la recherche du bonheur. Hollywood et la comédie du remariage, trad. Christian Fournier et Sandra Laugier, Paris, Editions de l’Etoile, Cahiers du cinéma, 1993.

Benjamin Campion, Le Concept HBO. Elever la série télévisée au rang d’art, Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2018

Marjolaine Boutet (dir.), « Philosopher avec The West Wing », TV/Séries, n° , URL : https://journals.openedition.org/tvseries/346

 

139 NIP/TUCK

avec Marie-Pierre Huillet

 
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Marie-Pierre HUILLET

Marie-Pierre Huillet est docteure en Sciences de l'Information et de la Communication et spécialiste des questions de genre dans les médias, plus particulièrement le cinéma. Sa thèse, obtenue en 2017, porte sur les masculinités et les féminités dans le cinéma de Q. Tarantino. Elle poursuit ses recherches au sein du Lerass (Université Paul Sabatier, Toulouse) dans l’équipe Genre et médias. Elle a participé à deux reprises (2015, 2020) au GMMP (Global Media Monitoring Project), un programme de recherche international ayant pour objectif une étude mondiale sur le Genre dans les médias. Elle est également enseignante en communication à l’IUT de Blagnac.

 

Résumé épisode 139

I : Présentation de la série Nip/tuck

  1. 1)  Généralités

  2. 2)  Conditions de production

  3. 3)  Conditions de diffusion

  4. 4)  Réception

II Nip/tuck, made in USA and Patriarchy

  1. 1)  Une vision du monde andro-centrée : Mythe du self-made-man (Sean, Christian)

  2. 2)  Une vision du monde hétéro-centrée : Le couple, la famille

  3. 3)  La question des valeurs familiales et morales (Julia)

  4. 5)  La question ethno-raciale

III : Nip/tuck, une série dont les corps sont les héros

  1. 1)  Des corps qui posent problème

  2. 2)  Des corps détruits, sculptés, réparés...

  3. 3)  Des corps et du genre

  4. 4)  Des corps et des regards

  5. 5)  Corps dominés VS corps qui dominent

IV : Quand un léger trouble s’installe

  1. 1)  La question de sexualités

  2. 2)  «Sofia : queer et/ou freak » ?

  3. 3)  Chute du bastion patriarcal : Vers d’autres possibles ?

V : Pour terminer...

  1. 1)  Deux mots sur une esthétique gore et glamour

  2. 2)  Intersectionalité (Liz)

  3. 3)  Les thèmes abordés



Petite bibliographie pour aller plus loin...

BUTLER Judith, Trouble dans le genre, La Découverte, Poche, Paris, 2005
CONNEL Raewyn, Masculinités, Enjeux sociaux de l’hégémonie, Éditions Amsterdam, Paris, 2014

COULOMB –GULLY Marlène (sous la direction de), Médias : la fabrique du genre, Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 2011

CERVULLE Maxime, Dans le blanc des yeux, Diversité, racisme et médias, Editions Amsterdam, Parsi, 2013

DE LAURETIS Teresa, Théories Queer et cultures populaires. De Foucault à Cronenberg, La Dispute, Paris, 2007

ESPINEIRA Karine, Médiacultures, La transidentité en télévision, L’Harmattan, Paris, 2015

ESTEVES Olivier et LEFAIT Sébastien, La question raciale dans les séries américaines, Presses de Sciences Po, Paris, 2014

JOST François, De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ?, CNRS Editions, Paris, 2011

JULLIER Laurent et LEVERATTO Jean-Marc, Les hommes objets au cinéma, Armand Colin, Paris, 2009

GALINON-MÉLÉNEC Béatrice et MARTIN-JUCHAT Fabienne, « Du "genre" social au "genre" incorporé : Le "corps genré" des SIC », Revue française des sciences de l’information et de la communication, (n°4), 2014, [En ligne : http://journals.openedition.org/rfsic/857]

UNGARO Jean, le corps de cinéma, le super-héros américain, L’Harmattan, Paris, 2010


Publications de Marie Pierre HUILLET :
Article : « Immanence et transcendance du clivage masculin-féminin dans le cinéma de Quentin

Tarantino », Raisons politiques, n°62, 2016, Presses de Sciences Po, p. 51-66

Chapitre d’ouvrage (A paraître en 2021): « Django Unchained de Quentin Tarantino, Des corps à l’épreuve du genre », in Du genre dans les médias? Approches sémio-communicationnelles des politiques de représentation, coordonné par Emmanuelle Bruneel (Doctorante en SIC au GRIPIC CELSA Sorbonne Université) et Nicolas Pélissier (Professeur des Universités en SIC à l’Université Nice-Sophia Antipolis, directeur du SICLab), Paris, 2021, L’Harmattan, coll. Communication et Civilisation.

Notes de lecture : « Noël Burch et Geneviève Sellier, Ignorée de tous... sauf du public. Quinze ans de fiction télévisée française 1995-2010 », Genre en séries : cinéma, télévision, médias, revue en ligne, 2015, p160-164

Médias écrits (vulgarisation scientifique):

Interview, « Table ronde : L'ambition féministe de Tarantino se construit sur une inversion simple », magazine Sofilm, n°72, juillet/août 2019, pages 28-30
Interview, « Badass ou enchaînées, pourquoi les femmes du cinéma de Tarantino continuent de déranger », Marion Raynaud Lacroix, revue en ligne Vice, 2018

 

140 THE REIGN

avec Camille Desenclos

 
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Camille DESENCLOS

Camille Desenclos est maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Université de Picardie Jules Verne, membre du Centre d'histoire sur les sociétés, les sciences et les conflits (CHSSC) et du Centre Jean-Mabillon. Après un doctorat consacré à la communication politique de la France dans le Saint-Empire au début de la guerre de Trente Ans (publication prévue en 2022), ses recherches portent désormais sur les relations entre la France et l’Empire (1580-1630), les pratiques, notamment matérielles, de la diplomatie (XVIe-XVIIe siècles) ainsi que sur la cryptographie à l’époque moderne. Elle a contribué à plusieurs ouvrages collectifs dont récemment L’identité du diplomate : métier ou noble loisir ? (dir. I. Félicité, 2020) et Renseignement et espionnage de la Renaissance à la Révolution (XVe-XVIIIe siècles) (dir. E. Denécé, 2021).

 

Résumé épisode 140

Introduction

- Présentation générale de la série : fiche technique, contexte de création, nombre de saisons et synopsis général.

- La 1ère saison : synopsis détaillé, réception et cadre historique général.


1. La cour de France à la mode Gossip Girl

- Le parti-pris sur les costumes et la musique

- Une vie de Cour bien peu royale : accès au roi et vie de Cour, une Cour non itinérante, sociabilité ou politique, le divertissement au coeur de la série.

- La France en Irlande : le château d’Ashford, décors intérieurs et extérieurs.


2. L’histoire comme trame ou comme prétexte ?

- Une certaine liberté dans la construction des personnages : des personnages inventés au profit d’intrigues souvent sentimentales (Sébastien, Tomas et l’entourage de Marie Stuart), François II en dauphin de cinéma (âge, apparence et rôle politique).

- Entre silence assourdissant et réécriture de l’histoire : occultation des autres membres de la famille royale, la vie politique française au second plan, les troubles confessionnels réduits aux « hérétiques », la folie et la mort de Henri II.

- La diplomatie moderne vue par The Reign : le traitement des relations entre la France et l’Écosse ; les mariages princiers comme monnaie d’alliance ; l’occultation des autres terrains diplomatiques (les guerres d’Italie et Cateau-Cambrésis).


3. The Reign et l’historiographie

- Une réactivation de la légende noire de Catherine de Médicis : rapports d’influence et rapports de force (Nostradamus, Diane de Poitiers et Henri II), Catherine l’empoisonneuse, Catherine de Médicis et le gouvernement du royaume.

- Marie Stuart, une reine peu fiable : une image peu flatteuse (histoires de coeur et histoires d’État, parallèle avec Marie Stuart, reine d’Écosse), une future reine cultivée.

Conclusion

Que vient faire l’Histoire dans The Reign ?


Bibliographie sélective

- Marie-Noëlle Baudouin-Matuszek, « Henri II et les expéditions françaises en Écosse », dans Bibliothèque de l’École des chartes, 145 (1987).

- Céline Borello, Catherine de Médicis, Paris, 2021.

- Ivan Cloulas, Henri II, Paris, 1992.

- Denis Crouzet, Le haut coeur de Catherine de Médicis, Paris, 2005.

- Éric Durot, « Le crépuscule de l’Auld Alliance : la légitimité du pouvoir en question entre Écosse, France et Angleterre (1558-1561), Histoire, Économie et société, 26 (2007/1).

- Didier Le Fur, Henri II, Paris, 2016.

- Sophie Tejedor, « Les festivités du mariage de François, dauphin de France et de Marie Stuart, reine d’Écosse (1588) : les promesses politiques d’une fête royale », Le Verger VI, 2014.

- Alexander Wilkinson, Mary Queen of Scots and French Public Opinion, 1542-1600, Basingstoke, 2004.

 

141 NI DIEU NI MAÎTRE

avec Constance Bantman

 
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Constance BANTMAN

Ancienne élève de l’ENS Lyon-LSH, Constance Bantman est agrégée d’anglais et spécialiste de l’histoire du mouvement anarchiste entre 1880-1930. Ses travaux portent principalement sur les approches transnationales, notamment autour des réseaux et de la culture de l’imprimé dans le monde anarchiste. Elle est l’auteure de The French Anarchists in London, 1880-1914. Exile and Transnationalism in the First Globalisation (Liverpool University press, 2013) et de Jean Grave and the Networks of French Anarchism, 1854-1939 (Palgrave, 2021). Elle a également coordonné plusieurs ouvrages consacrés à l’histoire du mouvement anarchiste et de la presse politique en langue étrangère à Londres au XIXème siècle. Elle est Reader in French (à peu près l’équivalent de MCF-HDR) en civilisation française à l’Université du Surrey en Grande-Bretagne.

 

résumé épisode 141

Episode sur « Ni Dieu ni maître, une histoire de l'anarchisme » de Tancrède Ramonet, Livres un et deux (version longue).


  • Format et chronologie : Une chronologie classique et bien menée 

Livre 1 : La Volupté de la destruction, 1840-1914. 

Ouverture sur des images de manifestations de Black Blocs puis retour sur les origines idéologiques et organisationnelles du mouvement (Proudhon, Bakounine, Commune, Première Internationale) et les grands épisodes qui suivent (grève générale, Chicago 1886 et les exécutions de 1887), les débuts de la propagande par le fait, l’émergence des courants individualistes et l’épilogue tragique de 1914, qui met un terme aux espoirs révolutionnaires et internationalistes incarnés par l’anarchisme. 

Livre 2 : La Mémoire des vaincus, 1911-45 

Révolution mexicaine, puis Révolution Russe : deux épisodes séismiques, et qui posent également des questions stratégiques et théoriques importantes ; repressions des insurrections anarchistes en Allemagne, Bulgarie, Semaine Tragique en Argentine puis en Colombie, en Chine, Italie, Etats-Unis (gros plan sur Sacco et Vanzetti, avec un retour sur l’anarchisme et l’anti-anarchisme dans les décennies précédentes : attentats vs Rockeller, Luigi Galleani et La Cronaca), la montée du fascisme et les tentatives d’union des anarchistes, la Guerre d’Espagne et l’écrasement des anarchistes. Nouvel épilogue tragique en 1939.

  • Illustration de la prédiction de Malatesta : « La bourgeoisie fera payer par des larmes de sang les tentatives révolutionnaires des prolétaires »

Les 3eme et 4eme épisodes, en cours de préparation, devraient bientôt sortir. La bande annonce de l’épisode 3, « Les Réseaux de la colère », commence en mai 68 au Quartier Latin…

  • Problématique de la popularisation de l’histoire de l’anarchisme (et de l’histoire des mouvements sociaux en général ?)

C’est un enjeu qui est à la fois visuel, filmique et théorique (diffusion de savoirs spécialisés). En termes de contenus, le premier épisode pourrait être décrit comme une mise en images de l’ouvrage de référence de Jean Maitron, mais encore développé et mis à jour par des travaux très récents, et un angle d’emblée très international (même si la focale se trouve sur l’Europe et la France dans les années 1880-90). Cet effort de popularisation rejoint plusieurs publications récentes (par ex. Ruth Kinna, cf. biblio), pour un mouvement qui de fait se trouve à l’intersection de l’histoire publique, universitaire et militante. Le documentaire fait d’ailleurs intervenir de nombreuses historiens très réputés de l’anarchisme et de l’histoire du XIXe en particulier. 

Très beau documentaire, appuyé sur une somme archivistique extraordinaire avec un montage impeccable, des photos animées, un très bon rythme, des entretiens très bien dosés et intégrés, de la musique (Joe Hill ; exil italien au Brésil, ‘Here’s to you’ de Joan Baez sur la musique d’Ennio Morricone). Très beaux textes lus en voix off, avec de nombreuses citations (notamment Durruti pour clore le 2eme livre), mais aussi une narration originale qui est à la hauteur des événements et du tragique de cette histoire. Noter également le très beau livre qui accompagne le documentaire (voir bibliographie).

Pour le premier période, plusieurs extraits de films : images d’usines, de manifestations (Ferrer 1909) Bataille de Stepney (featuring Winston Churchill), entretien avec Jacques Brel au sujet des bandits tragiques, assassinat de Ferdinand et de Jaurès… 

Cadre narratif ample, qui replace l’histoire de l’anarchisme dans son contexte social, politique, économique, philosophique. Beaucoup d’images qui font de cette histoire de l’anarchisme une histoire d’anarchistes – beaucoup de théoriciens, les artistes, écrivains, les propagandistes par le fait… Ferrer, Bonnot

Images rares et/ ou très évocatrices : sources policières/ portraits anthropométriques, vendeurs de journaux anarchistes, unes du Petit Journal et de la presse illustrée en général, qui fut si importante dans la construction publique de l’anarchisme ; cadavres de Jules Bonnot, d’Emiliano Zapata, de Kropotkine en 1921, ses funérailles nationales et l’éloge funèbre prononcé par Emma Goldman ; arrestation de Flores Magon, seules images filmées de Nestor Makhno. 

Ouverture du livre 2 : films récents des montagnes et du village, dessins, narration… La partie sur la Guerre d’Espagne problématise cette question des films d’époque comme source politique et d’histoire. De fait, le livre 2 semble proliférer un peu moins d’images car il y a beaucoup plus de films. 

  • Perspective mondiale et transnationale, même si la dimension internationaliste, toujours là en filigrane, n’est pas vraiment traitée comme un thème central. Correction implicite de l’eurocentrisme, qui rejoint beaucoup des travaux de recherches actuels : le livre 2 évoque très tôt les migrations mondiales de travailleurs et leur rôle dans la diffusion véritablement mondiale de l’anarchisme. Accent sur certaines figures diasporiques ou d’activistes itinérant.e.s: Joe Hill, Emma Goldman, Makhno…


  • Mais quand même un angle mort sur la question des femmes dans le mouvement (dans une moindre mesure), le féminisme anarchiste et la représentation des historiennes. Dommage de ne pas interroger davantage ces silences, au même titre par exemple que les questions coloniales et raciales. De fait, il s’agit de problématiques qui ont gagné en popularité assez récemment, et encore davantage depuis la réalisation du documentaire en 2016. Question des sections féminines dans les syndicats (vers 60’) est le premier passage où la question des femmes est véritablement posée. Anarchisme comme le principal mouvement révolutionnaire à avoir des figures féminines de premier plan. : Louise Michel, Emma Goldman, Leda Rafanelli, Voltairine de Cleyre, Lucy Parsons, Virginia Bolton, Kanno Sugako « connues et reconnues », mais qu’en est-il des autres, et des limites, de ce que ces femmes en particulier ont dû subir dans les cercles anarchistes ? Par exemple, Emma Goldman revient souvent mais finalement le documentaire met peu en avant toute la richesse de sa contribution au mouvement et aux théories de l’anarchisme. Voir des exemples de travaux récents d’historiennes en bibliographie. 


  • Un documentaire de réhabilitation, mais pas hagiographique. Néanmoins, quelques silences sur les femmes, racisme et (anti)colonialisme (cf. l’ouvrage classique de Hirsch et Van der Walt en bibliographie), les divisions internes… Cette dimension de réhabilitation, ou peut-être simplement de pédagogie, s’articule principalement autour du traitement de la question de la violence révolutionnaire, qui est au cœur du premier épisode. Très habile de placer la violence d’emblée au centre du propos, ce qui pourrait être perçu comme un parti pris polémique. La violence est toujours contextualisée (« le capitalisme tue »), et les polémiques qu’elle suscite parmi les anarchistes, ainsi que la diabolisation constante de l’anarchisme, sont mises en avant. En contrepoint, les thématiques insurrectionnelles et organisationnelles, comme la grève générale et syndicalisme révolutionnaire, constituent un autre fil rouge essentiel, très fort accent sur sa diffusion mondiale.


Bibliographie indicative:

Davranche, Guillaume. trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914). Libertalia/ L’Insomniaque, 2016. 

Hirsch, Steven J. and Van der Walt, Lucien, Anarchism and Syndicalism in the Colonial and Postcolonial World, 1870–1940. The Praxis of National Liberation, Internationalism, and Social Revolution, Brill, 2010 (et en access libre ici:https://theanarchistlibrary.org/library/steven-j-hirsch-lucien-van-der-walt-anarchism-and-syndicalism-in-the-colonial-and-postcolonial)

Kinna, Ruth, The Government of No One: The Theory and Practice of Anarchism, Penguin, 2019. 

Manfredonia, Gaetano, Histoire mondiale de l’anarchie, Textuel / Arte éditions, 2014.

Willems, Nadine. Ishikawa Sanshirō's Geographical Imagination: Transnational Anarchism and the Reconfiguration of Everyday Life in Early Twentieth-Century Japan, Leiden University Press, 2020. 

 

142 Emily in Paris

avec Luz Ascarate

 
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Luz ASCARATE

Luz Ascarate est ATER à l'Université de Franche-Comté. Elle est titulaire d'un doctorat
en philosophie et en sciences sociales de l’EHESS. Elle prépare actuellement une thèse de doctorat en métaphysique sous la direction de Renaud Barbaras à l'Université Paris 1 Panthéon- Sorbonne. Elle est boursier du CIERA (Archives Husserl de Cologne). Elle a publié plusieurs articles et contributions à des ouvrages sur la phénoménologie, l'herméneutique et laphilosophie sociale. À cela s’ajoutent trois recueils de poèmes. Elle co-dirige actuellement le Séminaire des doctorants en phénoménologie de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

 

résumé épisode 142

Sur Emily in Paris, ou une critique de la critique critique

Il est rare de trouver, à Paris, quelqu’un qui aime Emily in Paris (2020). Les critiques, tant américaines que françaises, sont nombreuses, mais tournent presque toutes autour de l'idée que, d'une part, il s'agit d'une vision réductrice et pleine de préjugés des Français et des Américains, et que, d'autre part, l'intrigue est trop superficielle, ce qui est souvent associé à l'américanisme. À mon avis, il s'agit clairement d'une série qui met mal à l'aise, ce qui est inhabituel pour des intrigues superficielles. Aujourd'hui, en examinant de plus près l'intrigue de la série, nous aimerions voir s'il n'y a pas des raisons pas toujours très évidentes à cet évident malaise.

1. Une Américaine à Paris

Objectivement, de nombreux éléments sont réunis pour faire de cette série un succès. Emily in Paris a été créée pour Netflix par Darren Star, producteur de la série à succès Sex and the City (1998-2004). La série raconte l'histoire d'Emily, une Américaine qui arrive à Paris pour travailler dans une société française de marketing. Lily Collins joue à la fois le rôle de l'actrice principale et celui de productrice, ce qui donne à la dynamique de la série une personnalité vivante et unifiée. Le travail de Patricia Field, une créatrice qui a été chargée des costumes de grandes productions comme Sex and the City et The Devil Wears Fashion (2006), est remarquable dans cette série. Des acteurs et actrices français de la stature de Philippine Leroy Beaulieu composent également cette grande production. Nous avons également droit à différents types de paysages parisiens, des plus touristiques aux plus quotidiens, mais sans aucun doute ce que les touristes veulent voir à Paris : une ville propre, romantique, artistique, culinaire, digne d'un film. Dès le premier épisode, nous sommes confrontés à des expériences de choc culturel et de Paris de carte postale, qui font qu'il soit impossible de ne pas penser au film populaire classique Un Américain à Paris (1951).

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2. Fusion d’horizons

Ce que nous appellerions, en termes d'herméneutique gadamérienne, une fusion des horizons a lieu ici. Certes, la première chose qui apparaît du côté américain et du côté français est une liste innombrable de préjugés qui permettent d'opposer des perspectives et des convictions concernant le travail, les réseaux sociaux, l'amitié, l'amour, la cuisine, l'efficacité, la mode. Mais dire qu'il s'agit d'une attaque contre la culture française serait trop hâtif, car la série traite la culture américaine avec le même réductionnisme moqueur que celui avec lequel nous sommes invités à aborder les habitudes des personnages des deux continents. Et pourtant, miraculeusement, un fond commun émerge qui finit par rendre la fusion possible : les personnages finissent par communiquer, se comprendre, renforcer les liens d'amitié, de spiritualité et d'amour.

3. L’accueil à l’épreuve

La véritable question soulevée par la série, quelle que soit notre nationalité, est de savoir dans quelle mesure nous sommes accueillants et dans quelles conditions nous le sommes. Chez nous, dans notre pays, dans notre groupe d’amis, que savons-nous de l'accueil de l'étranger, de l'étrange et du différent ? Cette question est de plus en plus urgente dans le contexte intra- national et post-séculaire dans lequel nous nous trouvons. Les différents personnages d’Emily in Paris présentent des défauts ou des excès de la capacité d'accueil à différents niveaux. S'il y a une morale que nous enseigne Emily in Paris, c'est qu'il est nécessaire de s'ouvrir à ce qui est différent dans tous les contextes ; c'est l'une des conditions de possibilité de la réalisation personnelle et de l'apprentissage partagé, au sein d'une communauté de travail, comme celle que nous voyons dans la série, ou au sein d'un groupe d'amis ou au sein d'une famille.

4. Soi-même comme un autre

Ce qui passe inaperçu, c'est sans aucun doute l'américanisation de la politique et de la culture françaises qui est désormais une réalité (Brigitte Macron apparaît dans l'épisode 2) et la vénération de Paris par la culture américaine : la promesse de la haute culture, de la haute couture, du paysage de rêve ainsi que la défense de la vie personnelle contre les structures

aliénantes du travail sans pause. Emily in Paris finit donc par être une critique du manque d'hospitalité qui surgit dans chaque culture qui en rencontre une autre, une critique de la politique du travail irréfléchi, une critique de la critique des préjugés contre les préjugés, alors qu'ils sont les premiers outils de toute herméneutique sociale. La valeur critique réside, sans doute, dans l'interprétation critique de ses détracteurs. Face à eux, alors qu'il serait exagéré de se considérer comme des fans de la série, nous optons pour l'anti-anti-Emily in Paris (en empruntant un geste de Sartre) : nous critiquons les critiques qui voient dans cette série une critique « superficielle » de la culture.



III.Bibliographie sélective

GADAMER, H.-G., Vérité et méthode, Paris, Vrin, 2018.

LAUGIER, S., Nos vies en séries. Philosophie et morale d’une culture populaire, Paris, Flammarion, coll. « Climats », 2019.

RICŒUR, P., Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.
----., « La condition d'étranger, dans Esprit, 323, 2006, p. 260-271.


Liste sélective des publications de Luz Ascarate :

- « Ricœur et Derrida : l’hospitalité comme réponse au problème de l’exclusion absolue », CIELAM (Centre des interdisciplinaire d'études des littératures d'Aix-Marseille), n° 10, Derrida (2020).

- « L’utopie : du réel au possible », Etudes ricœuriennes / Ricœur Studies, vol. 9, n° 1 (2018).

- « La fidélité des hérésies : Paul Ricœur et Jan Patočka sur les Méditations cartésiennes d’Edmund Husserl », Exploring the Undisclosed Meanings of Time, History, and Existence : Paul Ricœur and Jan Patočka as Philosophical Interlocutors. Meta: Research in Hermeneutics, Phenomenology, and Practical Philosophy, vol. 9, n° 2 (2017), p. 416-436.

- « Imaginación y método en Ideas I: El Husserl de Ricœur », Mariana Chu y Rosemary Rizo Patrón (eds.), La racionalidad ampliada, Bogotá, Aula, 2020.

- « La crítica radical de las formas de vida », Duarte Bernardo Gomes y René Dentz (eds.), Visões da Democracia no Século XXI, Rio de Janeiro, Lumen Juris, 2019.

- « Imagination. From ideation to innocence », Davidson, Scott (ed.), A Companion to Ricœur’s Fallible Man, New York, Lexington Press, 2019.

- « La educación en los tiempos de la postsecularización », Salomón Lerner y Miguel Giusti (eds.), Postsecularización. Nuevos escenarios de encuentro entre culturas, Lima, Fondo Editorial PUCP, 2017.

 

143 Orange is the new black

avec Julie Rodrigues-Leite

 
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Julie Rodrigues-Leite

Julie Rodrigues Leite est doctorante en socio-anthropologie à l’EHESS et affiliée à l’Iris (Institut de Recherche Interdisciplinaire sur les enjeux Sociaux). Sa thèse porte sur les dispositifs de médiation animale en milieu carcéral en France et ses travaux croisent sociologie de la prison et Animal Studies. Elle est membre de l’association IPRAZ (Imaginaires et Pratiques des Relations AnthropoZoologiques) et membre du groupe de travail sur les Études Animales de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française.
Þ Plus d’infos sur : http://iris.ehess.fr/index.php?4215

 

Résume épisode 143

  1. Présentation générale de la série


  • Orange is the new black (OITNB) est une série américaine créée par Jenji Kohan et diffusée sur Netflix entre 2013 et 2019. 3ème production originale de Netflix. 


  • Plusieurs fois récompensée en 2013 par American Film Institute Awards. La série a reçu plusieurs prix et nominations, notamment lors des Emmy Awards de 2017.


  • Composée de sept saisons, soit 91 épisodes au total, la série est arrivée à sa fin. Précisons aussi que la série est tirée en partie d’une histoire vraie, puisqu’elle a été pensée d’après le livre autobiographique écrit par Piper Kerman, Orange is the New Black : my year in a women’s prison, publié en 2010. 


  1. L’histoire


  • Au début de la série, on rencontre Piper, interprétée par Taylor Schilling, qui joue une femme emprisonnée pour une durée de 15 mois à Litchfield, une prison de sécurité minimale dans l’état de New York. C’est un établissement finalement où les prisonnières peuvent aller et venir assez librement. Piper est une jeune femme blanche qui vit dans un quartier plutôt favorisé, elle est fiancée à son compagnon, Larry. Elle est condamnée pour des faits qui se sont passés 10 ans plus tôt. On reproche à Piper d’avoir transporté une valise remplie de drogues alors qu’elle était à cette époque en couple avec une femme, Alex Vause, une trafiquante de drogue internationale.10 ans après, Piper, dénoncée par Alex, doit quitter son petit ami, sa famille et purger sa peine de 15 mois. Avec Alex, elles vont se retrouver incarcérées dans la même prison, à Litchfield. Les premiers épisodes sont assez centrés sur l’arrivée de Piper en prison, le choc du milieu carcéral. On découvre en même temps que Piper le fonctionnement de Litchfield et sa répartition en différents groupes, qu’on pourrait qualifier de clans. Les prisonnières se regroupent souvent en fonction de leurs origines raciales. On découvre également les histoires de trafic de drogue. 

  • Au fil des épisodes et des saisons, la prison va changer de fonctionnement. On passe d’une prison assez « auto-gérée » puisqu’on voit que les détenues y gèrent les tâches quotidiennes de ménage, de cuisine, de laverie etc. à une prison où la gestion va être déléguée à une entreprise extérieure. Très vite, Litchfield, va se retrouver confronter à la surpopulation carcérale. On va voir des tensions s’accumuler jusqu’à escalader au point crucial de la série : le meurtre de Poussey Washington, étouffée par un surveillant lors d’une manifestation. 


  • À la suite de son décès, la colère monte, l’émeute débute, les prisonnières prennent les commandes de la prison et quelques surveillants en otages. Après l’émeute, les prisonnières de Litchfield vont être envoyées dans une prison de sécurité maximale. 


  1. La privatisation de la prison : avant et après MCC (saison 3) 


  • Si la privatisation des prisons est à son paroxysme aux États-Unis et dans d’autres pays comme l’Australie, elle touche également les établissements pénitentiaires français. En France, cette privatisation date de 1987 et a conduit l’Administration Pénitentiaire à déléguer une grande partie de son fonctionnement au secteur privé. Comme le note le sociologue Fabrice Guilbaud1, cette loi de 1987 marque en réalité un retour à un mode de gestion qui inclue le secteur privé. Cette année-là, Albin Chalandon est alors ministre de la Justice et pense que la modernisation du service public doit passer par une forme de privatisation. 


  • Que se passe-t-il concrètement quand on passe à un mode de gestion déléguée, c’est-à-dire en laissant entrer des entreprises privées dans les prisons ? Pour préciser ce qu’est la gestion déléguée mise en application avec la loi du 22 juin 1987, cela signifie confier à un prestataire privé un certain nombre de tâches comme l’entretien et les services à la personne dans les prisons, cela concerne le nettoyage, la restauration des personnes incarcérées et des personnels pénitentiaires, l’hôtellerie, la buanderie, le transport, la cantine, la formation et le travail. 


  • Dans la série, on voit apparaître les changements avec l’arrivée de MCC (Management and Correction Corporation) dans le paysage. 


  • Pour les prisonnières, les principaux changements concernent la nourriture, les programmes de réinsertion et le travail en prison. La nourriture occupe une place importante avec Red et son équipe chargées de cuisiner pour l’ensemble de Litchfield et qui se retrouvent du jour au lendemain contraintes de servir des plats déjà préparés sous vide. Des changements se font aussi sentir du côté personnel pénitentiaire notamment sur leur temps de travail qui se voit réduit ou encore sur le recrutement de nouvelles personnes qui n’ont pas reçu de formation particulière, on le voit notamment avec le personnage de Bayley, qui a causé la mort de Poussey.



  • On voit bien d’ailleurs les tensions que produisent cette privatisation de la prison et la gestion partagée, notamment lorsqu’on analyse la relation entre Joe Caputo et Linda Ferguson devenue la vice-présidente de MCC. Joe Caputo défend une vision assez humaniste finalement de l’enfermement tandis que Linda Ferguson a une gestion très lointaine de la prison. Elle n’y a jamais mis les pieds, elle ne pense qu’à faire des économies, quitte à sérieusement altérer les conditions de vie en prison. 






  1. Le racisme, partie intégrante du système carcéral : le cas de Poussey Washington


  • Poussey Washington est une jeune femme noire de 23-24 lorsqu’on la voit incarcérée à Litchfield. C’est plutôt une détenue sans histoire, elle travaille à la bibliothèque de la prison, et évite les situations conflictuelles. Elle est très proche d’un autre personnage Tasha, dont on découvrira qu’elle a des sentiments amoureux pour elle. Poussey est plutôt décrite comme un personnage cultivée qui parle plusieurs langues : l’anglais, l’allemand, le français. On découvre dans un des flashbacks, son background social. Elle est la fille d’un militaire, c’est à cette occasion qu’elle a vécu en Allemagne. Lors de son séjour en Europe, elle rencontre la fille d’un commandant dont elle tombe amoureuse. Une fois l’idylle amoureuse découverte, il fera tout pour y mettre fin, en renvoyant le père de Poussey aux États-Unis. De retour aux États-Unis, on découvre les raisons qui l’ont poussé à être incarcérée : il s’agit d’un délit mineur, elle avait quelques grammes d’herbe sur elle, ce qui lui aura valu des années de prison et au final, sa vie. 


  • Poussey Washington comme d’autres personnages tels que Tasha dans la série qui montrent bien le racisme systémique qui se retrouve en prison. À en voir la diversité ethnique présente dans la série, les personnes racisées sont très présentes et on retrouve cette surreprésentation dans les prisons américaines et françaises. Loïc Wacquant, socio-anthropologue rattaché à l’Université de Berkeley en Californie parle d’une ethnoracialisation de la prison2, l’idée que les prisons deviennent des ghettos et les ghettos des prisons. Pour faire cette hypothèse, il s’appuie sur des statistiques ethniques possibles dans le contexte américain : entre 1985 et 1995, le taux d’incarcération des afro-américains a doublé. En 2017, sur 2,3 millions de personnes incarcérées aux États-Unis, 37% sont des personnes noires. Si les statistiques ethniques sont principalement interdites en France, il existe quelques chiffres sur la situation française3. Au 1er avril 2020, il y avait 65 000 personnes incarcérées. Parmi ces 65 000 personnes, 23,5% sont des hommes et femmes n’ayant pas la nationalité française, alors que dans la population générale, on ne compte que 7% d’étrangers. 


  • Dans son livre Capitalisme carcéral4, Jackie Wang, chercheuse à la Harvard University décrit très finement les mécanismes qui poussent à voir à cette surreprésentation des personnes racisées en prison. Elle parle notamment des algorithmes, profondément racistes, qui sont utilisés par la police et prédisent qui sont les personnes accusées d’actes délictueux. Elle décrit également l’endettement des populations les plus défavorisées qui amènent à une incarcération massive et qui serviront ensuite de main d’œuvre pour faire tourner le complexe « industrialo-carcéral » pour reprendre des termes chers à Angela Davis, chercheuse et militante abolitionniste5.

  • le Poussey Washington Fund. Même si Poussey est un personnage fictif, on imagine que son histoire pourrait être celle de plein de prisonniers ou prisonnières aux États-Unis et l’équipe d’Orange is the New Black a créé ce fonds pour soutenir des organisations qui œuvrent pour repenser, réviser et réformer la justice en Amérique. 

  • Voir la vidéo en cliquant sur ce lien  : https://www.youtube.com/watch?v=pZBXBQLngTU&t=1s


  1. La présence des animaux :


  • Plusieurs animaux apparaissent au fil de la série : des animaux qu’on fantasme, comme cette histoire de poule qui apparaît et disparaît et que Red imagine cuisiner, un « therapy-dog », chien de médiation, qui apparaît dans un épisode avec Boo qui souffre alors d’anxiété et qui doit l’aider à gérer sa colère, des punaises de lit qu’on essaie d’éradiquer à Litchfield, des cafards qui servent à transporter des cigarettes, ou encore le poulailler. 


  • Dans ces exemples, on retrouve deux types de présences animales que j’analyse dans ma thèse : celle dans le cadre des médiations (1) : c’est ce qu’on voit avec le chien de Boo qui déambule en prison avec son harnais « service dog » ou encore le poulailler quand Alvarez, un surveillant, s’y réfère en parlant de « farm therapy » et le deuxième type de présence (2), que je qualifierai pour le moment d’« involontaire » : où là, il est plus question d’animaux souvent considérés comme nuisibles : comme les punaises de lit ou les rats qu’on retrouve souvent en prison. 


  • C’est intéressant de voir que la série faisait référence à ces différents types de présence animale. En même temps, les programmes de médiation animale sont largement répandus aux États-Unis aujourd’hui sous la forme de programmes qui visent à éduquer ou rééduquer des chiens en vue de leur adoption ou encore des programmes thérapeutiques, plutôt pour des personnes incarcérées qui rencontrent des troubles psychiques, le cas de Suzannepar exemple, et pour qui être en charge, responsable des animaux, est extrêmement valorisant.




1 Guilbaud Fabrice, « VI - La privatisation des prisons. Entre marché et « dogme » sécuritaire », dans : Georges Benguigui éd., Prisons sous tensions. Nîmes, Champ social, « Questions de société », 2011, p. 189-220. DOI : 10.3917/chaso.bengu.2011.01.0189. 


2 Loïc Wacquant, “Deadly symbiosis. When ghetto and prison meet and mesh”, Punishment and Society, 2001, 3(1), p. 95-134.


3 Voir : http://www.justice.gouv.fr/art_pix/Trim_2004.pdf


Jackie Wang, Capitalisme carcéral, Paris, Éditions Divergences, series: « Cybernétique », 2019, 343 p., traduit de l'anglais par Philippe Bouin, préface Didier Fassin, postface Gwénola Ricordeau, ISBN : 9791097088194.


5 Angela Davis, La prison est-elle obsolète ?,  Au diable vauvert, 2021, 160 pages. 

Bibliographie indicative pour l’épisode :

Davis Angela, La prison est-elle obsolète ?, Au diable vauvert, 2021, 160 pages. Combessie Philippe, Sociologie de la prison. La Découverte, « Repères », 2009, 128 pages. Guilbaud Fabrice, «

Wang Jackie, Capitalisme carcéral, Éditions Divergences, 2019, 343 pages.
Wacquant Loïc, « Deadly symbiosis. When ghetto and prison meet and mesh », Punishment and Society, 2001, p.95-134.

 

144 Six dragons volants

avec Maureen Attali

 
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Maureen ATTALI

Professeure agrégée d’histoire et docteure en histoire et anthropologie religieuses, Maureen Attali est postdoctorante à l’Université de Fribourg (Suisse) où elle participe à un programme de recherches sur la compétition religieuse dans l’Antiquité tardive (https://relab.hypotheses.org/). Une partie de ses travaux abordent les représentations et usages de l’histoire dans les productions culturelles contemporaines.

 

Résumé épisode 144

Six Flying Dragons/ Roots of the Thrones et les séries historiques coréennes

Vague hallyu, culture populaire coréenne exerce désormais une influence majeure en Asie mais aussi désormais en Europe et aux Amériques.

Parmi les supports de cette influence culturelle, on mentionne souvent la musique (K-pop) et l’industrie cosmétique, mais chronologiquement, la vague hallyu a commencé avec le succès des séries coréennes (dramas) à l’étranger, d’abord en Chine et au Vietnam dans les années 1990 puis au Japon et en Asie du Sud-Est et maintenant dans le monde entier. 

  • Diffusion télévisée, puis apparition de plateforme de streaming dédiées d’abord illégales puis légales.

Parmi les plusieurs dizaines de séries coréennes produites chaque année, depuis le début des années 2000, nombre non négligeable de séries appartenant au genre historique (sageuk).


Caractéristiques des sageuks et présentations de Six dragons volants et des séries se déroulant dans le même univers

  • Deux sous-genres principaux : 

- « faction » = Evénements historiques avérés sont romancés (« dramatisés »), notamment via insertion de personnages fictifs dans l’entourage de perso historiques. 

- « fusion » = récits de fantasy placé dans un contexte historique, comme Kingdom diffusé depuis 2019 sur Netflix : épidémie de zombies sous un roi fictif mais situé pdt une période historique immédiatement identifiable par décor, costumes. 

Une des caractéristiques de ces dramas historiques est leur coût à cause de la qualité des décors et costumes : énormément d’investisseurs et bcp de fonds publics impliqués, de manière directe et indirecte. 

Korea Creative Content Agency qui supervise la marchandisation de la culture coréenne, joue un rôle important ds bcp de domaine : 

  • finance des initiatives de digitalisation des sources historiques et création de bases de données de références historiques qui ont grandement influencé l’écriture des scénario

  • soutient leur promotion à compris à l’étranger. 

Cette agence gouvernementale a directement participé au financement de Six dragons volants comme le signale un message à la fin du générique de début de chaque épisode.

  • Fait partie d’une stratégie étatique économique, culturelle et diplomatique.


  • Six dragons volants : série en 50 épisodes d’une heure, diffusée en 2015-2016 sur la chaine de télévision SBS dans le cadre des 25 ans de la chaîne. « Hyper-production » avec un budget de 22 millions d’euros : durée, décor, costume, scènes de bataille, casting de stars, bande originale…

Série créée par Kim Young Hyun (femme) et Park Sang Yeon (homme) : duo de scénaristes à l’origine de trois dramas historiques, qui ont tous connu un grand succès aussi bien auprès du public que des critiques, en Corée comme à l’étranger. 

Ces trois dramas ont caractéristiques originales dans le paysage actuel des séries historiques coréennes, souvent défini comme un genre très conventionnel, relevant majoritairement du genre de la romance pour viser un public féminin (20-35 ans). Il y a des structures tjs présentes (deux couples au cœur de l’intrigue) avec des passages obligés (scènes de confession, travestissements). 

Les trois dramas ne suppriment pas ces clichés mais ils passent intégralement au second plan par rapport à l’intrigue politique voire philosophique. 

  • Hybridation des genres qui a séduit un public très large.


  • Dans l’ordre chronologique de diffusion :


  • Le 1er s’intitule La reine Seondeok. Diffusé en 2009 sur MBC, il raconte l’accession au pouvoir et le règne de la reine éponyme dans le royaume de Shilla au VIIe s. de notre ère. Influence durable : personnages historiques devenus des icônes et des schémas narratifs souvent copiés. 


  • 2e, L’arbre aux racines profondes, a été diffusé en 2011 sur SBS. Sujet = l’événement historique considéré comme le plus important de l’histoire de la Corée, l’invention du l’alphabet coréen par le roi Sejong le Grand dans la première moitié du XVe s. Série adapte un roman historique où l’histoire de cette invention est liée à une enquête criminelle.


  • Le 3e, celui dont on va parler, Six Dragons volants, est la préquelle du précédent : la série rapporte la vie et l’ascension au pouvoir du père du roi Sejong le Grand, le roi Taejong, principal artisan de la refondation du pays sous le nom de Joseon. La dynastie Yi qui perdurera en Corée jusqu’à l’abolition de facto de la monarchie en 1910. 


  • Séries coréennes n’ont pas le même format de production ni de diffusion que les séries européennes et américaines. 

Le découpage en saisons n’existe quasiment pas : dans l’immense majorité des cas, la totalité des épisodes de la série sont produits et tournés en une seule fois. Ils sont diffusés sans coupure publicitaire, à raison de deux épisodes par semaine. La diffusion commence souvent avant la fin de la production. 

Cela entraîne des conséquences directes sur la conception de la série. Même si des ajustements peuvent être faits en lien avec réaction critique (nouvelles prises de vue ou remontage pour modifier intrigue mal reçue, pour faire disparaître un acteur tombé en disgrâce, allongement de la durée initiale prévue suite au succès d’audience), l’intégralité du récit est élaborée en amont par les créateur.rice.s. ce qui donne des œuvres avec une forte cohérence interne. Ligne directrice claire qui intègre, pour Six dragons volants, une véritable vision de l’histoire. Série extrêmement fluide, rythme plus en plus effréné, qui livre un discours historiographique assez original, aussi bien concernant l’interprétation des événements portés à l’écran que sur les relations entre fiction et histoire. 

La réception de l’histoire par le public des sageuk

La diffusion et le succès des séries historiques coréennes à l’étranger crée de fait une réception segmentée avec trois groupes principaux de téléspectateur.rice.s qui se distinguent par le rapport qu’ils entretiennent avec les événements historiques rapportés. 

  • Public coréen

Très réactif sur les questions de représentation de l’histoire. 

Il arrive que la réception critique influence le contenu, la structure de la série voire le destin de séries historiques : ainsi, en mars 2021, la série Joseon Exorcist a connu sa première diffusion : style fusion où le roi Taejong est un meurtrier, allié avec des démons. 

Un torrent de critiques, y compris de la part de l’association des descendants de la famille royale coréenne, a dénoncé l’« inexactitude historique » que constitue le fait de représenter un héros de l’histoire coréenne comme un criminel. 

Plaintes déposées auprès du gouvernement coréen et retrait des annonceurs ont entraîné annulation de la série après la diffusion des deux premiers épisodes. 

+ D’autres critiques ont porté sur la représentation des relations sino-coréennes dans la série, un sujet récurrent de critiques parce que particulièrement sensible dans le contexte diplomatique actuel. Séries historiques et leur réception illustrent dans la culture populaire la confrontation entre récits historiques nationaux concurrents entre pays d’Asie de l’Est.


  • Public des pays d’Asie de l’Est.

Voisins japonais et chinois ont souvent des rôles d’antagonistes dans intrigues.

Cependant, études de réceptions menées sur impact des séries historiques coréennes sur ce public ont montré qu’elles suscitaient un sentiment d’appartenance commune avec reconnaissance de valeurs associées au confucianisme (importance des relations interpersonnelles, des rituels, de l’harmonie). Séries mettent en scène, plus que l’histoire coréenne, une histoire transnationale où les destins de ces trois peuples sont étroitement liés.

Dans Six dragons volants, intrigue liée aux relations avec pirates japonais, Jurchen (Mandchourie), les Turbans rouges chinois, les dynastie Yuan (mongole) puis Ming en Chine. Le 3e empereur Ming Zhu Di y apparaît initialement comme un ennemi caricatural et sanguinaire avant de se révéler un allié.

Succès des productions culturelles a changé l’image des Coréens au Japon, perçus de manière bcp plus positive.

  • Modification du rapport de force dans contexte post-colonial. Publics chinois et japonais s’identifient à des personnages victimes de leurs ancêtres et se documentent sur l’histoire dans un contexte de controverses historiques interétatiques.

Entre 2012 et 2016, gouvernements thaï, taiwanais, japonais et chinois ont pris des mesures de limitations de la durée de diffusion des drama coréens à la TV. Retours de bâton ponctuels dus à la concurrence versus productions culturelles locales mais n’entament pas durablement l’attrait sur populations.

  • Séries historique = « instruments de la diplomatie culturelle coréenne »


  • Téléspectateur.rices.s d’autres pays, notamment occidentaux.

Majoritairement peu familier.ère.s de l’histoire de l’Asie pré-moderne, pour qui ces œuvres de fiction constituent souvent une première initiation. Lorsqu’ils ont particulièrement apprécié une série, souvent désireux d’en apprendre davantage sur les événements historiques. Apparitions de blogs mais aussi d’articles de presse en anglais rédigés surtout par des auteur.rice.s d’origine coréenne pour expliquer à leurs lecteur.rice.s ce qui, dans l’intrigue de telle ou telle série, relève de la fiction ou de l’histoire ainsi que l’importance de tel ou tel événement dans la mémoire coréenne. 

Débat parmi les universitaires coréens : certains se réjouissent de l’intérêt que les séries suscitent pour l’histoire coréenne tandis que d’autres redoutent qu’elles ne diffusent des erreurs historiques (L’impératrice Ki et La reine Seondeok).

Un scénario qui remet en cause l’interprétation traditionnelle des motivations des personnages historiques

Six Dragons volants met en scène la période la plus connue de leur histoire par les Coréens : ils savent donc comment l’histoire va finir. 

Lors de la première apparition du personnage principal, alors qu’il est encore enfant, une inscription sur l’écran l’identifie d’emblée comme Lee Bang Won, le futur roi Taejong : on sait donc que sa quête de pouvoir sera couronnée de succès. Pour donner un équivalent, c’est comme si dans une série historique française un enfant était identifié comme Napoléon Bonaparte, futur empereur Napoléon Ier. Plus on avance dans la vie du personnage principal, moins il y a de suspense puisque événements sont de mieux en mieux documentés. 

Tous les personnages principaux et secondaires sont identifiés de la même manière par des légendes inscrites à l’écran, qu’il s’agisse de personnages historiques ou de personnages fictifs. Six Flying dragons est la préquelle d’une autre série qui a déjà révélé le sort final de plusieurs protagonistes. Seul le sort de 1 protagoniste reste incertain jusqu’à la dernière scène de la série. 

  • Structure tragique : on voit lutter des personnages qui font tout pour échapper à leur destin alors qu’on sait qu’ils vont échouer. Quand des proches se demandent s’ils finiront par devoir s’affronter, on sait que ce sera le cas et on sait même qui va l’emporter et les conséquences que cela aura. Empathie pour le dilemme ressenti par les persos.


  • L’objectif de la série est bien du surprendre, mais pas concernant l’issue des événements. 

Comme l’a souligné l’interprète du rôle principal, Yoo Ah In, la nouveauté de la série réside dans le fait qu’elle mette en scène la jeunesse du roi Taejong, pour élucider ce qui est perçu comme une contradiction historique. En effet, ce souverain est resté célèbre pour sa cruauté, mais a mené des politiques destinées à améliorer la vie du peuple (libération d’esclaves, réforme des impôts fonciers, réforme partielle de l’hérédité de caste, de la polygamie) contre l’avis de la classe dirigeante. 

Lee Bang-won est le 5e fils du général Lee Seong Ye, réputé pour sa probité morale, appartenant à l’élite nobiliaire de Goryo. Dans la série, c’est un personnage énergique, doté d’une intelligence supérieure et érudit, qui prend très jeune conscience de l’oppression du peuple par un gouvernement corrompu et souffre de sa propre impuissance à faire triompher la justice ; il est lui-même victime de tortures pendant des années. Dans la série, il rencontre dès son enfance l’érudit confucéen Jeong Do Jeon (Sambong), lui aussi un personnage historique fameux dont il devient le disciple et ensemble ils cherchent à refonder le pays. 

Les personnages principaux réussissent à installer une nouvelle dynastie mais aussi nouveau régime. Grande partie du temps d’écran est consacrée aux débats sur la nature du nouveau régime à mettre en place, avec comme objectif explicite le bien-être du peuple.

Jeong Do Jeon, devenu premier ministre, élabore une nouvelle constitution sous forme de monarchie parlementaire (1394) avec un roi faible et un pays gouverné par les érudits (sadaebu) dont la probité sera garantie par un système d’équilibre des pouvoirs entre différentes institutions. Lee Bang-won est convaincu que ce système n’empêchera pas la corruption et mènera la refondation du pays à l’échec. La situation du pays ne pourra être selon lui rétablie que par un « homme fort » (jangtar en mongol) incorruptible dans le cadre d’une monarchie absolue. Lee Bang Won finit par mener un coup d’état et assassine ou fait exécuter tous ses opposants, y compris deux de ses frères et Jeong Do Jeon. Devenu roi, il exercera un pouvoir fort mais conservera de fait une grande partie de la constitution de Jeong Do Jeon et au cours du temps, le pouvoir effectif passera du roi aux ministres.

Derrière ce résumé, on reconnait un schéma narratif devenu très populaire depuis une dizaine d’années dans les productions culturelles y compris occidentales : expliquer la méchanceté d’un antagoniste par un traumatisme initial et à créer ainsi de l’empathie pour son personnage (cf. préquelle de Disney, Star Wars…).

Toutefois, le cas de Lee Bang Won diffère du modèle habituel car il n’est pas un antagoniste et même pas vraiment un anti-héros au moins pdt les ¾ de la série on ne cesse jamais de souhaiter qu’il l’emporte.

  • Un des thèmes importants de la série est l’hypocrisie de ceux qui critiquent ses actes alors qu’ils en sont les principaux bénéficiaires, une opinion attestée du vivant du personnage : alors qu’il a sauvé Jeong Do Jeon d’une mort certaine et mis son père sur le trône, il est maintenu à l’écart du pouvoir, jugé trop sali par le meurtre de l’officiel qui avait ordonné leur exécution.

  • Ses compétences justifient sa participation au gouvernement. 

  • Pourtant, la série ne cherche pas à absoudre le personnage : elle attribue à Lee Bang-won des actes cruels qu’il n’a historiquement pas commis lui-même, notamment le meurtre de son frère, représenté à l’écran dans une scène très marquante. 

  • Il choisit en connaissance de cause de devenir le méchant, sacrifiant sa réputation, sa santé mentale, sa famille pour sauver peuple. C’est pourquoi, même lorsqu’il commet des actes extrêmement violents qui choquent les personnages probes qui l’entourent, ceux-ci continuent à le soutenir même s’ils finissent par s’éloigner. 

Cette ambiguïté n’est pas seulement une esthétique, elle traduit un discours historiographique : 

  • La série remet en cause l’interprétation historiographique majoritaire selon laquelle Lee Bang-won était seulement motivé par le goût du pouvoir et n’avait pas d’autre raison d’éliminer Jeong Do Jeon, vu qu’il a largement repris ses principes gouvernementaux. 

  • Elle présente Jeong Do Jeon comme un personnage qui, bien que sincère, est impitoyable, qui n’hésite pas à utiliser des pièges pour faire exiler ou torturer ses plus proches alliés dès qu’ils commencent à la gêner. 



  • Goût actuel dans les productions culturelles pour un « réalisme » non pas au sens d’exactitude historique mais qui souligne la complexité des situations et des personnages et n’oppose pas les méchants aux gentils. Même les persos les plus vils et cruels de la série suscitent à un certain moment de l’empathie. 

L’intégration et la modernisation des sources historiques

  • Les noms d’événements et de notions historiques clés apparaissent à l’écran, en caractères coréens mais aussi dans leur orthographe d’origine en caractères chinois. 


  • Le titre, Six dragons volants, reprend les premiers mots de la première œuvre littéraire en alphabet coréen, les Chants des dragons volants vers le Ciel (Yongbieocheonga) composée en 1445. 

Commandée par le roi Sejong, elle honore ses glorieux ancêtres, dont son père Lee Bang Won et son grand-père Lee Seong Ye. La série substitue aux 4 autres dragons de l’œuvre historique 4 autres personnages : dans la version romancée des événements, les fondateurs du nouveau régime ne se limitent pas à la famille Yi car ses membres ont été aidé notamment par des membres du peuple, deux guerriers et une jeune fille qui a tout perdu à cause de la cupidité et de la corruption des puissants.

Ce remplacement des ancêtres de la famille royale par héros populaires vient corriger le biais des sources officielles, produites par la Cour dans lesquelles le peuple, qui constitue la majorité de la population, n’apparaît quasi pas. 

  • Intérêt actuel sur le rôle joué par le peuple dans événements historiques.


  • La principale source sur la période est les Annales des rois de Joseon dont des phrases entières sont intégrées dans les dialogues de la série. 

Ces Annales étaient composées par les historiographes officiels de la Cour qui étaient toujours en présence du roi et consignent ses paroles et ses actes. Si les historiographes sont exhortés à l’impartialité à l’écran, la série souligne également les difficultés d’interprétation que posent les documents officiels, qui diffusent l’idéologie du pouvoir. En effet, comme on le voit dans la série, les Annales qui racontent le coup d’état de Lee Bang-won ont été compilé par l’organisateur du coup lui-même, Ha Ryun. Une scène montre le futur roi instruire Ha Ryun de la manière dont la mort de Jeong Do Jeon doit être décrite dans l’histoire officielle avant même que l’événement ait eu lieu, puis changer d’avis et modifier le récit. 

  • Les deux versions contradictoires de la mort de Sambong se trouvent dans les Annales.


  • Montrer que l’histoire ne se réduit pas aux récits formalisés des événements mais repose au contraire sur le repérage et l’explication des contradictions qui émaillent les sources. Sources digitalisées devenues facilement consultables pour le téléspectateur qui voudrait justement mesure l’écart entre la source historique et le récit de fiction. 


  • Série s’ouvre sur le récit de la découverte d’une manipulation de l’histoire : on découvre que le général Lee Song Gye, qui jouit d’une grande réputation de probité morale, s’est rendu coupable de trahison et du meurtre de son frère d’arme. S’il a bien changé de camp (passé de pro-mongol à anti-mongol), pas de trace historique de trahison de proches.


  • Insertion d’un élément fictif destiné à montrer que ce qui est considéré comme la vérité historique peut reposer sur un mensonge.


  • Un tumulus funéraire découvert en 1989 a été identifié comme possible tombe de Jeong Do-jeon, qui apparait dans la série.

Un risque de la fiction historique : une vision complotiste de l’histoire

Les trois séries historiques interconnectées reposent sur l’idée que les événements sont en réalité décidés par des forces profondes, des sociétés secrètes, ce qui relève de la fiction.

Dans Six Flying Dragons, c’est Moomyung (« Sans-nom »), une société secrète vieille de 600 ans qui affirme œuvrer dans les coulisses pour la stabilité de la Corée et qui intervient directement dans les événements, organisant les exils, les fuites, les retours en grâce, assassinant des ministres etc…

Histoire est présentée comme intégralement mue par des ressorts cachés : les protagonistes est censé avoir travaillé pdt dans années dans l’ombre pour faire advenir la nouvelle dynastie, leur « grande œuvre ».

Une fois devenu premier ministre, Sambong créé lui-même une autre société secrète, Milbon, (« Racine cachée ») censée être dédiée au bien-être du peuple.

Puissant ressort narratif qui créé des supers antagonistes disposant de ressources quasi-infinies et donne de la cohérence à l’intrigue.

Tension insoluble entre récit et histoire en tant que discipline : c’est la cohérence qui fait la qualité d’un récit alors que l’histoire est par nature fragmentaire.


Bibliographie

Série disponible en intégralité :

Les dramas dans le hallyu :

Hong, Euny, The Birth of Korean Cool: How One Nation Is Conquering the World Through Pop Culture, New York, Picador, 2014.

Kim, Jeongmee, Michael A. Unger et Keith B. Wagner, « Beyond Hallyu: Innovation, Social Critique, and Experimentation in South Korean Cinema and Television », Quarterly Review of Film and Video 34/4, 2017, p. 321-332, DOI: 10.1080/10509208.2016.1241623 

Rousse-Marquet, Jennifer, “Quand les séries TV font le tour du monde - épisode /10 : Les dramas, moteur du soft power coréen”, La Revue des Médias, Ina.fr, 2012, 28 juin 2012 https://larevuedesmedias.ina.fr/les-dramas-moteur-du-soft-power-coreen

Thévenet, Stéphane, “Les séries télévisées mondialisent la culture sud-coréenne”, Le Monde diplomatique, mercredi 1 mai 2013, p. 22-23 https://larevuedesmedias.ina.fr/les-dramas-moteur-du-soft-power-coreen

Histoire de la Corée et éditions de sources :

Choi, Byonghyon, The Annals of King T′aejo, Founder of Korea′s Chosen Dynasty, Harvard University Press, 2014. 

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Macouin, Francis, La Corée du Choson: 1392-1896, Paris, Belles Lettres, 2009.

Nam Lin, Hur, « Veritable Records (Sillok) of the Chosŏn Dynasty » dans Encyclopédie des historiographies : Afriques, Amériques, Asies, Volume 1 : sources et genres historiques, Paris, Presses de l’Inalco, 2020, disponible en lignehttps://doi.org/10.4000/books.pressesinalco.34296.

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Bodashiri, « The List of SFD Historical Info », https://bodashiri.tumblr.com/post/137740642551/the-list-of-sfd-historical-info

Istepani, « The Power of Fiction to Re-Color History », 27/02/2016 https://istepani.wordpress.com/2016/02/27/the-power-of-fiction-to-re-color-history/

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Hwang, Yun Mi, South Korean historical drama: gender, nation and the heritage industry, Thèse de doctorat, Université de St Andrews, 2011 https://research-repository.st-andrews.ac.uk/handle/10023/1924

Jeong, Eun Gwol, “From Fiction to Television Dramas: The Adaptation of the Korean Historical Drama”, 1/11/2014, Korean Literature Now 16, 2012 https://koreanliteraturenow.com/essay/musings/jeong-eun-gwol-kim-takhwan-lee-eun-seong-fiction-television-dramas-adaptation-korean

Sohn, Byung Woo, “The Historical Drama Queen Seondeok: Imaginary Memory of an Ancient Heroine”, The Review of Korean Studies 14/2, 2011, p. 59-89. 

Yoon, Sunny, “Cultural Identity and Korean Historical Television Drama” in Valentina Marinescu (éd.), The Global Impact of South Korean Popular Culture: Hallyu Unbound, Lexington Books, 2014, p. 7-17.

Articles de presse : 

Kim, Dong Min, “Period Dramas: Too Fiction? - Time to Start Fact-Checking”, The Kaist Herald, 26 avril 2021https://herald.kaist.ac.kr/news/articleView.html?idxno=20239

“Cancellation of 'Joseon Exorcist' affects upcoming period TV series”, 29/03/2021https://www.koreatimes.co.kr/www/art/2021/04/688_306272.html