Episodes mai 2020

13 DEUTSCHLAND 83 avec Emmanuel Droit

14 THE ENGLISH GAME avec François Da Rocha-Carneiro

15 ROME avec Victor Faignaert

16 UNORTHODOX avec Sonia Goldblum

17 STRANGER THINGS avec Natacha Vas-Deyre

18 NARCOS MEXICO avec Anthony Guyon

19 DOGS OF BERLIN avec Valérie Dubslaff

20 BATTLESTAR GALACTICA avec Mélanie Bourdaa 

21 MAD MEN Avec Marine Rouch

 

13 DEUTSCHLAND 83

Avec Emmanuel Droit

 
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Emmanuel DROIT

Emmanuel Droit est Professeur d’histoire contemporaine à Sciences Po Strasbourg. Ancien directeur adjoint du Centre Marc Bloch, il fut fellow du centre d’histoire du temps présent de Potsdam et de l’Institut d’Études Avancées de Nantes. Spécialiste de la RDA et de la guerre froide, il vient de publier récemment une synthèse chez Gallimard consacré à l’histoire des polices politiques du bloc de l’Est.

 

Résumé de l'épisode 13

I- Le succès des séries allemandes

La RDA au cinéma et à la télévision

Trente ans après sa disparition, la RDA est toujours présente sur les grands et les petits écrans du monde entier. La production cinématographique et télévisuelle allemande doit à cette histoire ses plus grands succès au niveau international. La Chute du Mur de Berlin est associée à Goodbye Lenin ! (2003) alors que la surveillance de la société est-allemande est étroitement liée à la vie des autres (2006). Ces films fonctionnent à la fois comme des « agents de l’histoire » (Ferro) dans la mesure où ils donnent à voir des représentations datées d’un pays disparu.

La représentation de la RDA est ancrée dans un imaginaire de guerre froide : des paysages sombres et gris, des échanges d’espions sur un pont près de Berlin, des images de propagande donnant à voir des défilés de masse.

Aujourd’hui, la RDA apparaît comme un phénomène médiatique qui participe à la construction d’une mémoire culturelle.

Dans quelle mesure une série comme Deutschland 83 constitue-t-elle un exemple de production catalysatrice de mémoire ?


Deutschland 83, une série à succès

Série en huit épisodes de 45 minutes chacun, diffusée d’abord en 2015 aux États-Unis (première série allemande diffusée sur une chaine américaine, Sundance Channel) puis sur la chaîne privée allemande RTL avant de connaître un succès en Grande-Bretagne (Channel 4, série en langue étrangère la plus populaire de l’histoire de la télévision britanniques) et en France. Une 2nde saison Deutschland 86 est sortie en 2018 et déplace l’intrigue en Afrique, haut lieu de la rivalité germano-allemande.

Deutschland 83 s’inscrit dans le contexte de la production de série allemandes à succès reposant sur le riche matériau historique du 20e siècle comme Babylon Berlin (tableau de la société des Goldene Jahre de la République de Weimar) ou des enjeux de société comme le néo-nazisme (Dogs of Berlin)


Derrière la série se cache un couple, Jörg et Anna Winger : le premier, ancien journaliste radio dans l’armée ouest-allemande dans les années 1980, est producteur (d’une série policière à succès SOKO Leipzig) et la seconde est une écrivaine, journaliste d’origine américiane qui a écrit le scénarion en anglais.

 A. Winger ne voulait pas offrir « une leçon d’histoire mais raconter une bonne histoire »


Série consacrée à la dernière décennie d’existence de la RDA à travers la figure d’un espion de la Stasi, et plus précisément d’un soldat de lArmée du Peuple recruté comme agent secret auprès du service de renseignement extérieur, le HVA dirigé à l’époque par Markus Wolf.

Martin Rauch devient Moritz Stamm, aide de camp d’un général de la Bundeswehr qui sert d’officier de liaison avec les alliés américains. Il est contraint d’accepter cette mission, pour laquelle il n’est pas préparé, afin de permettre à sa mère d’être placée sur la liste d’attente de malades en attente d’une greffe du rein.




II- Les thèmes principaux de la série


Au cœur des tensions Est-Ouest

Choix novateur d’explorer la Guerre froide dans un cadre germano-allemand qui constitue par excellence l’un des principaux terrains de la rivalité américano-soviétique (crises de Berlin entre 1948 et 1961).

La crise des euromissiles sert de toile de fond à l’intrigue : un grand exercice de l’OTAN Able Archer qui simulait tous les mouvements d’une escalade nucléaire. Dans l’atmosphère tendue qui dominait, les Russes n’ont pas compris que c’était un exercice et ils ont cru qu’il s’agissait d’une vraie attaque atomique dissimulée ; ils avaient le doigt posé sur la gâchette en se demandant s’ils devaient tirer les premiers. En raison de cette méfiance réciproque, on a frôlé la catastrophe nucléaire.

Les scénaristes se sont peut-être inspirés de l’histoire de Rainer Rupp, espion est-allemand qui avait transmis des informations vitales démentant les rumeurs d’attaque nucléaire contre l’Est.



La Stasi à l’Ouest

La Hauptverwaltung für Aufklärung (HVA)

La HVA est considérée comme l’un des meilleurs services d’espionnage au monde avec à sa tête Markus Wolf considéré comme un personnage de légende de la guerre froide (Allusion dans la série à travers la figure du général Fuchs joué par Uwe Preuss)

Derrière chaque succès du HVA se cachait l’ombre de celui qu’on a longtemps appelé « l’homme sans visage ». Son visage est resté une énigme jusqu’en 1979.

Fils du dramaturge et dirigeant communiste Friedrich Wolf, frère du réalisateur Konrad Wolf, il se réfugie avec sa famille en 1933 à Moscou pour fuir Hitler. Il passe 11 ans en URSS et revient en 1945 en Allemagne dans les rangs de l’Armée rouge.

Wolf a dirigé le HVA de 1952 à 1986, soit 34 ans (haine tenace à l’égard de Mielke)  grand succès avec Günter Guillaume, un espion placé auprès du chancelier Brandt.


Ce service a travaillé jusqu’en février 1990. Depuis l’automne 1989, il a systématiquement détruit toute ses archives. Aujourd’hui, seul 45m linéaires ont pu être sauvés sur 111 km linéaires d’archives de la Stasi. Mais le HVA n’avait pas eu le temps de détruire tous ses dossiers et de façon mystérieuse certains documents – les données Rosenholz – ont été récupérés par la CIA (un ensemble de 381 CD-Rom et de 290 000 noms que les Américains semblent avoir acheté à vil prix, dès la chute du Mur, à un ponte du KGB) qui les a restitués sous forme de CD-Roms en 2003 à l’Office fédéral chargé des archives de la Stasi. Des dossiers d’une extrême importance pour étudier les répercussions à l’ouest de l’espionnage est-allemand.



Martin Rauch ou la figure du Romeo

Au moment de la chute du mur de Berlin, il y avait plus de 3 000 agents de la Stasi sous couverture en Allemagne de l’Ouest. Dans la terminologie de la Stasi, ils étaient appelés des « Kundschafter des Friedens », c’est-à-dire les « éclaireurs de la paix ».

 idée que cet espionnage défendait des idéaux et des causes justes par opposition à l’espionnage du « camp impérialiste »

Bien qu’il y ait eu un certain nombre de films sur la vie en Allemagne de l’Est au cours des années 1980, il y a eu peu de films sur le rôle des Allemands de l’Est à l’Ouest, de sorte que l’exploration d’un jeune soldat idéaliste de l’Est, explorant l’Ouest abondant et consommateur, a fourni une nouvelle vision du récit « Est contre Ouest ». 


Illustration de l’efficacité de ces fameux agents séducteurs de secrétaires esseulées mais placées dans des institutions stratégiques comme l’OTAN


La manipulation des mouvements pacifistes

Dans le contexte de « regel », la Stasi était très attentive à l’existence de ces mouvements pacifistes issus de ces mouvements sociaux post-1968. Ceux-ci constituaient une priorité dans la lutte contre l’installation des missiles américains.

La Stasi a contribué à travers des agents à diffuser des slogans, à soutenir et financer des groupes comme « Les médecins contre la mort atomique, des publications hostiles à la « double décision » de l’OTAN de décembre 1979 (qui impliquait l’installation de 108 missiles Pershing II sur le sol ouest-allemand).

La Stasi a initié à travers la figure de Josef Weber (un militant pro-communiste) la campagne de l’appel de Krefeld lancé en 1980 et signé par plus 4 millions d’Allemands de l’Ouest et qui obtient l’appui de figures de proue du mouvement des Verts : Petra Kelly et le général à la retraite Gert Bastian.

La figure de Tischbier joué par Alexander Beyer rappelle l’officier de la Stasi Gerhard Kade qui avait une couverture à l’Ouest comme enseignant à l’Université technique de Darmstadt (nom de code « Super »). Kade travaillait aussi pour le KGB (nom de code « Robust).

Kade a structuré le mouvement des « Généraux pour la Paix », une organisation fondée en 1980, financée et manipulée par le HVA. A son initiative, d’’anciens généraux de l’OTAN se rassemblèrent pour organiser un mouvement pacifiste et anti-américain. Le financement annuel de 100 000 Marks passait par l’Institut pour la Politique et l’Economie. Leur mot d'ordre à l'époque est « plutôt rouge que mort » (« Lieber rot als tot »)

La série donne à voir l’activité de Tischbier à l’université de Bonn et son implication dans la grande manifestation du 22 octobre 1983.



Un tableau de la vie quotidienne des deux sociétés allemandes

Illustration de cette histoire parallèle et asymétriquement connectée : pour les Allemands de l’Est, la RFA était la société de référence alors que pour les Allemands de l’Ouest, la RDA était terra incognita.


Des modèles de société de consommation asymétriques


Matérialisme de la société de consommation de l’Ouest : villa de la famille Edel, produits de l’Ouest rapportés par la tante de Martin

Economie de pénurie et la société est-allemande  l’Ouest comme société de référence


Des modèles familiaux antagonistes

La famille ouest-allemande Edel est très patriarcale avec un père autoritaire et des enfants qui se rebellent et qui incarnent le nouvel libéralisme ouest-allemand (fils homosexuel, fille en rupture de banc qui vit dans une Kommune)


La famille est-allemande Rauch n’est pas pas une famille ordinaire. La tante travaille comme attachée culturelle de la RDA, ce qui est une couverture pour son activité d’agent de la Stasi. La petite amie de Martin est une jeune enseignante et cadre à la Jeunesse Libre Allemande et Martin lui-même est sergent dans une unité de garde-frontières.

La mère a une bibliothèque secrète dans sa cave et lit de la « littérature interdite ».

Martin a grandi dans une famille monoparentale de la banlieue de Kleinmachnow (maison individuelle) à la frontière entre les deux Allemagnes. Seules des familles jugés « linientreu », c’est-à-dire fidèles au régime du SED étaient autorisées à s’y installer.



La guerre froide en musique

La musique, à l’époque de la Guerre froide, est un moyen de dénoncer la course aux armements, le danger d’une guerre thermonucléaire, deux ans avant le célèbre Russians de Sting en 1985.

Cette dénonciation s’inscrit dans le contexte musical de la Neue Deutsche Welle (mélange de post-punk, de pop et de musique électronique) : beaucoup de chanteurs ou de groupes qui ont réussi à sortir un grand succès populaire


Le synthé nous accompagne tout au long de la série avec deux numéros 1 de la nouvelle vague allemande :


  • Peter Schilling et son Major Tom de 1983 ouvre le générique de la série  hommage à Space Oddity de David Bowie, seul grand succès international de Schilling chanté à l’origine en allemand

  • Nena et leur tube pacifiste 99 Luftballons : chanson antimilitariste et anti-nucléaire de la guerre froide qui exprime le sentiment de révolte de toute une génération pacifiste, avec le synthé. Pour l’anecdote, la chanson fut écrite après que le guitariste du groupe, Carlo Karges, ait assisté au concert des Rolling Stones à Berlin le 8 juin 1982 au cours duquel un millier de ballons furent lâchés dans le ciel. Il imagina que ce lâcher de ballons pouvait provoquer une guerre si ces ballons franchissaient le mur et étaient interprétés de manière paranoïaque comme une déclaration de guerre


Ces chansons allemandes sont accompagnées par de la pop électronique anglo-saxonne :

  • Sweet Dreams du groupe Eurythmics  chanson de survie. Dans le texte, Eurythmics nous interpelle sur l’état du monde en disant que ça ne peut pas être pire.

  • Boys don’t cry du groupe The Cure  permet d’aborder la question de la masculinité et des attentes envers les hommes (garder ses émotions pour soi)

  • Mad World du groupe Tears for Fears



- Bibliographie indicative :

  • Frank Bösch (dir.), A History Shared and Divided: East and West Germany since the 1970s, Oxford, Berghahn Books, 2018.

  • Hélène Camarade, Elizabeth Guilhamon, Matthias Steinle, Hélène Yèche (dir.), La RDA et la société postsocialiste dans le cinéma allemand après 1989, Lille, PU du Septentrion, 2018

  • Emmanuel Droit, Les polices politiques du Bloc de l’Est. A la recherche de l’Internationale tchékiste, Paris, Gallimard, 2019

  • Emmanuel Droit, 24 heures de la vie en RDA, Paris, PUF, 2020.

  • Jean-Paul Picaper, Berlin-Stasi, Paris, Ed. des Syrtes, 2009.

  • Markus Wolf, L’Homme sans visage, Paris, Plon, 1998.

 

14 The English Game

Avec François Da Rocha-Carneiro

 
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François Da Rocha-CARNEIRO

François Da Rocha-Carneiro est Docteur en Histoire contemporaine, François da Rocha Carneiro (atelier SHERPAS, Université d’Artois) travaille sur l’équipe de France de football depuis ses origines et plus particulièrement sur les joueurs qui la composent. Il est l’auteur de Les Bleus et la Coupe, de Kopa à Mbappé, publié aux Éditions du Détour en 2020.

 

Résumé de l'épisode 14

Présentation de la série

The English Game : mini-série de 6 épisodes diffusée par Netflix, sortie le 20 mars 2020. La série est développée par Julian Fellowes, qui participe à l’écriture des scénarios des 6 épisodes, réalisés pour les trois premiers par Birgitte Stærmose, et les trois derniers par Tim Fywell. Julian Fellowes n’est pas un inconnu dans le monde des séries puisqu’on lui doit déjà Downton Abbey.

The English Game relate de deux groupes sociaux dont le point commun et le point de rencontre est le football. On a d’abord un ensemble de jeunes gens de la haute société anglaise qui évoluent au sein de l’équipe d’anciens élèves d’Eton, les Old Etonians. Parmi eux, Arthur Kinnaird, le fils d’un banquier, lui-même associé de son père. Le jeune homme est marié à Alma, et, parallèlement aux aventures sportives, la série nous invite à suivre l’évolution de ce couple.

Ensuite, on a les habitants de Darwen, ou plutôt les ouvriers de l’usine textile de James Walsh à Darwen. James Walsh est également à la tête de l’équipe locale de football. C’est à ce titre qu’il embauche dans son usine Fergus Suter et Jimmy Love, deux Ecossais de Partick, dans la région de Glasgow. En effet, ce sont deux footballeurs réputés qu’il recrute en échange non seulement d’un emploi mais aussi en payant les talents sportifs de ses deux ouvriers. Au fil des épisodes, Fergus Suter est approché puis recruté par le club de Blackburn, contre une somme plus importante. Alors que Blackburn et Old Etonians doivent s’opposer en finale de Coupe, la Fédération anglaise est appelée à trancher la question du professionnalisme dans le football.

Voilà comment on peut présenter la série. Je ne spoilerai pas toutes les péripéties nécessaires à l’intrigue. Un point d’éclaircissement avant de répondre à vos questions. Il ne s’agit pas, avec cette série, de reconstituer les choses telles qu’elles ont pu se passer mais de s’en inspirer pour en faire un récit cohérent en six petits épisodes. Finalement, peu importe si le club de Blackburn n’existe pas, si Suter et Love n’ont pas joué en même temps à Darwen, si Kinnaird ne marque pas le but de son équipe en finale, ou autres éléments de l’histoire. On pourra en revanche être surpris par la ressemblance entre le vrai Fergus Suter et l’acteur qui interprète son personnage.

I – Le football et l’élite des public schools

1 – Origine du football

Le football moderne se distingue des jeux traditionnels de ballon.

On ne va pas retracer l’histoire de tous les jeux de ballon existant avant la naissance officielle du football, qu’il s’agisse de la soule, du calcio ou d’autres. Existence de jeux traditionnels avec des équipes, de villages, de paroisses, de quartiers, qui s’opposent. Le plus souvent à l’occasion d’une fête religieuse. Tradition, pas lois du jeu.

Particularité du football et du sport moderne = temps propre, espace propre et, souvent, une pratique démocratique, en tout cas fondée sur l’égalité des joueurs au sein d’une même équipe.

2 – Le sport dans les public schools

Les activités sportives sont avérées dès le XVIIIe dans les grandes écoles privées anglaises

Des jeux de ballon sont pratiqués dès le XVIIIe s. dans les grandes écoles privées anglaises, que ce soit à Eton, à Westminter ou dans d’autres. Chaque école possède très vite ses propres jeux. Par exemple, à Eton se développent principalement deux jeux de ballons : l’Eton Field Game, qui se joue sur un terrain, et l’Eton Wall Game, qui se pratique encore à l’heure actuelle contre un mur d’enceinte de l’école.

Début XIXe, il y a déjà deux types de pratiques : port de la balle, utilisation des mains (à Rugby) / utilisation du pied (Eton). Dans les deux cas, un moment clé du jeu est le scrum, la mêlée. Dans ces jeux, tous les coups sont permis, y compris les coups de pied sur le tibia, le hacking.

Le mouvement de réforme des public schools construit une nouvelle virilité (new manliness) à partir des années 1830-1840.

Dans le 2e ¼ du XIX s., un mouvement de réforme morale touche les public schools. La maîtrise de la violence y trouve sa place et pour quelques maîtres des public schools, le sport apparaît comme un levier de discipline et de moralisation. Aviron, athlétisme, cricket, et football

(James A. Mangan, Athleticism in Victorian and Edwardian Public School. The Emergence and Consolidation of an educational Ideology, Cambridge University Press, 1981).

Cela participe à la construction d’une nouvelle masculinité qui va de pair avec les transformations de la société victorienne. Qui trouve-t-on dans ces public schools ? Les fils de la noblesse, bien sûr, mais aussi ceux des plus riches bourgeois des villes ou de la gentry des campagnes. C’est à cet amalgame qu’il revient non seulement de diriger le pays dans un cadre politique démocratique, mais aussi de construire la société industrielle (en inventant, en investissant et en gérant l’activité économique), et enfin de diriger l’empire. C’est ainsi une nouvelle façon d’être anglais qui se forge dans les public schools et à laquelle contribue le sport. C’est d’ailleurs ce que revendique, à la fin du siècle, le cricketeur anglais Ranjitsinhji, dans son Jubilee Book Of Cricket qui paraît à l’occasion du jubilé de Victoria en 1897. Pour lui, prince indien et héritier du Nawanagar, le sport, en l’occurrence le cricket, est l’outil privilégié de la constitution d’une élite impériale.

Le sport ne participe pas seulement à la formation des futures élites, il est pratiqué aussi par les anciens élèves devenus des membres de l’élite « active ».

Ce sont d’ailleurs des anciens étudiants de Rugby qui rédigent le premier règlement de football en 1845. Dans The English Game, une des équipes, les Old Etonians, sont bien des anciens élèves d’Eton. Cela est intéressant car cela montre que le sport ne représente pas seulement la possibilité d’un gouvernement des corps, « sous la forme d’une excitation contrôlée et modérée » pour reprendre des termes de Norbert Elias (p.62), mais aussi un lieu de la sociabilité des anciens d’une école. Pour ces hommes, être un gentleman, c’est à la fois avoir appris à l’être et fréquenter d’autres gentlemen qui vous reconnaissent comme leur pair. Et le football y contribue.

3 – La fixation des règles du jeu

Les jeux sportifs pratiqués dans les public schools varient fortement d’un lieu à un autre.

La durée de la rencontre, la taille du terrain, l’acceptation des gestes violents sont ainsi très différents d’une école à une autre. Une des principales distinctions tient à l’utilisation ou non des mains. Dans certaines écoles, dont Rugby, le handling game est autorisé voire encouragé (on porte le ballon). Dans d’autres, comme Eton ou Wesminster, on préfère le kicking game (jeu au pied).

En 1848, est rédigé le règlement de Cambridge qui codifie certains éléments du football.

Ce n’est pas le seul règlement qui voit le jour à cette période, il y en a fait plusieurs dans les années 1840-1850. Là, à Cambridge, en 1848, des anciens étudiants de plusieurs public schools (Eton, Rugby, Winchester, Harrow, Shrewsbury) se réunissent et de cette réunion naissent les Cambridge Rules. Mais l’unification des règles du jeu n’est pas urgente tant que les rencontres entre équipes des public schools sont rares. C’est la possibilité de la rencontre qui oblige à fixer des règles. Pour ne prendre que l’exemple des buts, que cite Paul Diestchy, à Eton, leur largeur était de 11 pieds (3,35 m) alors qu’elle est de 12 pieds à Harrow (2,66 m).

On considère généralement que le football moderne naît officiellement le 26 octobre 1863 dans une taverne de Londres.

En 1862, un ancien étudiant de Cambridge (J.C. Thring) émet l’idée d’une uniformisation dans un ouvrage The Simplest Game.

Plusieurs réunions décisives se tiennent pendant l’automne 1863. Au cours de la première d’entre elles, le 26 octobre 1863, dans la Freemason’s Tavern, les représentants de 11 clubs autour de Londres décident l’uniformisation des lois du jeu ce qui débouchera sur la création d’une instance de contrôle de l’application de ces lois le 8 décembre suivant, la Football Association. Cela ne s’est pas fait dans un très grand calme et les sujets de frictions sont nombreux. Parmi eux, l’usage du hacking est fortement questionné. Faut-il ou non autorisé le coup de pied dans le tibia ? Derrière cette question, il y a l’idée que chacun alors se fait de la virilité, mais aussi de la promotion du jeu. En somme, pour qu’il soit plus plaisant, faut-il renoncer à la violence dans le football en train de naître. Les adversaires du hacking l’emportent, dont l’avocat Ebenezer Morley, capitaine de l’équipe de Barnes, qui devient le secrétaire général de la fédération. On retrouvera les partisans du hacking parmi les fondateurs de la Rugby Football Union en 1871, dont la création marque la rupture effective entre les deux football.

Dans les 13 articles de 1863, deux points importants ne sont pas réglés : le nombre de joueurs et la durée de la partie. Pour le nombre de joueurs, il faut attendre 1871 pour que les équipes qui disputeront la FA Cup soient limitées à 11 joueurs. Quant au temps du match, il semble qu’il faille attendre 1877 pour qu’il commence à se fixer à une heure et demie.


II – L’éthique de l’amateurisme et la confrontation avec le professionnalisme

1 – Quand les ouvriers se mettent au football

Le football est pratiqué hors de l’élite des public schools avant même la rédaction des lois du jeu en 1863.

Dans le Nord de l’Angleterre, en particulier dans le Yorkshire, autour de Sheffield, une pratique réglementée du football existe au milieu du siècle, au point qu’un premier club voit le jour vers 1855, le Sheffield Football Club et qu’un règlement, le Sheffield Rules, est rédigé en 1856. Cela montre qu’il existe bien un goût pour un sport institutionnalisé dans des couches plus populaires que l’élite des public schools. D’ailleurs, en 1873, un quart des clubs recensés par la FA utilisent les lois du Sheffield Rules et non ceux de la FA.

D’ailleurs, Richard Holt y voit là l’explication principale du succès du football dans le milieu ouvrier. Si le football plait aux couches populaires, ce n’est pas le fruit du ruissellement d’une mode venue d’en haut, mais parce qu’il y a déjà un embryon d’organisation sportive moderne dans ces régions. Il faut cependant nuancer sur un point : les membres du Sheffield FC ne sont certes pas d’anciens élèves d’Eton ou de Westminster, mais pour un tiers d’entre eux, ils ont fréquenté la Sheffield Collegiate School qui jouit d’un certain prestige quand même. Ils contribuent d’ailleurs à la mise en place des lois du jeu en 1863 en envoyant une contribution au débat et en s’opposant au hacking.

Trois lieux semblent jouer un rôle majeur dans la diffusion populaire du football : l’église, l’usine et le pub. On voit bien les deux derniers d’ailleurs dans la série, avec l’usine de James Walsh et le pub de Darwen.

  • Église : un des pans de la réforme des public schools est inspiré par des ambitions religieuses. C’est le courant des Muscular Christians qui se développe dans cette réforme scolaire mais aussi en dehors. Les institutions ecclésiastiques sont ainsi à l’origine de la création de plusieurs clubs, comme Aston Villa à Birmingham en 1874, Everton en 1878 (qui s’appelle au départ St Domingo, nom de la paroisse méthodiste de Liverpool qui crée le club) ou Manchester City en 1880 (d’abord St Mark’s, anglicans).

  • Usine : le club permet de créer un esprit, une forme d’appartenance à l’entreprise, et du lien entre les employés. Beaucoup de clubs voient le jour autour de l’entreprise dans le dernier quart du XIXe. Certains sont créés par les employés eux-mêmes, comme Manchester United, créé en 1878 par des employés d’une compagnie de chemin de fer, d’autres sont le fait du patronat local, comme on le voit dans The English Game, autant dans le cas du Darwen FC de James Walsh que dans celui du club de Blackburn initié par John Cartwright.

  • Rôle du pub, pendant du lieu de convivialité que sont les cercles de la haute société. Lieu de rencontre, parfois où l’équipe entrepose son matériel, ses maillots, ses ballons. Du moins, la série nous laisse croire qu’il pouvait y avoir une étroite relation entre le football et le pub. Qu’il il puisse y avoir des contacts, que le pub soit un lieu où on se retrouve et où on refait le match, c’est probable. Mais les relations sont aussi parfois conflictuels. Par exemple, en 1883, à Blackburn, un propriétaire de pub se plaint car le succès du football vide son établissement le samedi après-midi (Tony Collins, Wray Vamplew, p.15).

2 – Du rituel de classe au spectacle

La série montre la survivance d’une grande porosité entre les rituels de la haute société et ceux du football…

On voit en effet assez bien dans la série que les joueurs des Old Etonians sont des amis de longue date, d’anciens camarades de classe… et on comprend qu’ils ont reçu non seulement une éducation commune mais qu’ils l’ont reçue ensemble, en même temps. Les codes de la vie bourgeoise et ceux du jeu semblent alors s’entremêler.

On assiste par exemple à quelques réunions de la fédération qui ne sont pas sans ressembler aux réunions du conseil d’administration de la banque de Lord Kinnaird, le père d’un des héros. Cela s’explique par le fait que ce sont les anciens des public schools qui fondent la Football Association (FA = Fédération anglaise de football) en 1863. Le côté bureaucratique est essentiel à la diffusion du football et c’est un des mérites de la série que d’attirer l’attention sur ce point. Dans notre société du spectacle, on tend souvent à penser que le football se résume au match, quand ce n’est pas au seul but. Là, on comprend bien la complexité de la société du ballon rond. De fait, alors que cette bureaucratie du football obéit aux codes de la haute société, c’est elle aussi qui permet au football de sortir de cette pratique de classe, même si c’est au prix de discussions houleuses. Je vous ai dit que le nombre de joueurs ou la durée de la partie n’étaient pas fixées par les lois de 1863. À ce moment-là, ce sont encore les deux équipes, les capitaines des deux équipes, qui s’entendent sur ces points. Dès lors qu’il y a fixation de règles par la fédération, on sort de ce principe du gentleman agreement qui lui-même porte les valeurs de la haute société.

La série montre l’importance de dirigeants, en particulier pour les clubs de milieux populaires.

Il n’y a pas de football s’il n’y a pas de joueurs, mais il n’y en a guère non plus s’il n’y a pas de dirigeants. Parfois, joueurs et dirigeants ne font qu’un. On le voit clairement dans la série avec l’exemple des anciens de public schools. L’équipe est alors l’expression d’une isonomie subsistante, héritée de l’éducation commune mais cachant plus ou moins bien les tensions internes et les inégalités entre pairs.

A l’inverse, les deux clubs du Nord dont il est question dans la série, Darwen et Blackburn, sont dirigés par des hommes extérieurs au terrain, dans les deux cas des patrons de filature. Les motivations de l’un et de l’autre diffèrent. À Darwen, James Walsh, semble voir dans le football un moyen de rendre ses ouvriers heureux, alors que le cartel textile local décide de baisser les salaires. À cette conception paternaliste répond une vision d’homme de spectacle, pourrait-on dire. À Blackburn, l’équipe est la création de John Cartwright qui semble vouloir tirer un profit moins noble de la compétition sportive. Mais quelle que soit leur motivation, ce ne sont pas des joueurs et ils n’en sont pas moins les dirigeants des équipes, ceux qui les financent, ceux qui organisent les rencontres en trouvant un adversaire et en fixant un calendrier, ceux enfin qui attirent les joueurs les plus talentueux. Car c’est là une des intrigues essentielles de la série : Fergus Suter et son camarade Jimmy Love sont deux joueurs écossais de Partick dans la banlieue de Glasgow. James Walsh les convainc de venir jouer pour Darwen contre de l’argent et leur donne une place dans son usine. Puis Fergus Suter accepte une meilleure offre de Cartwright, et est bientôt rejoint à Blackburn par Jimmy Love.

Donc on a deux types de direction de l’équipe dans la série : celle entre semblables et celle issue de rapports de domination sociale. Dans les deux cas, c’est une élite non ouvrière qui dirige ce sport.

En attirant des foules de plus en plus nombreuses, le football change quelque peu de nature puisque la confrontation entre les deux équipes devient un spectacle.

C’est là un élément essentiel que montre relativement bien la série. La foule est partie prenante du spectacle qui se joue. C’est d’abord une foule masculine, comme le souligne Paul Dietschy, et c’est un point important : le football est alors une activité d’hommes, comme acteurs et comme spectateurs. Cette foule, elle encourage, plus ou moins bruyamment, plus ou moins violemment aussi, et on a une scène de bagarre à l’occasion d’un match entre Darwen et Blackburn qui tient une place importante dans les derniers épisodes. Cette foule, elle suit les exploits de son équipe à défaut de pouvoir la suivre dans ses déplacements. A cet égard, le télégraphe électrique permet de diffuser rapidement les résultats. Elle motive également, et dans les moments de doute, dans les moments de grève, apparaît l’idée que c’est pour « eux » qu’on joue, pour les supporters qui n’ont que cela pour oublier la misère de leur condition.

Un autre élément important de cette mise en spectacle et parallèlement de l’organisation du football, c’est le stade. Le football qui obéit désormais à des normes se pratique sur un terrain fermé, délimité comme étant le terrain du jeu, et non plus sur une place ou dans les rues comme pouvaient l’être certains jeux traditionnels. Parce qu’il est spectacle suivi par la foule, il faut des espaces adjoints au terrain pour permettre à la foule d’assister aux rencontres. Il faut donc très rapidement des gradins, couverts ou non. Parce que la compétition prend une place croissante dans ce spectacle et que les investissements sont de plus en plus lourds, il faut gagner en qualité de jeu et donc de spectacle : cela pousse à un entraînement accru et régulier, adapté aux conditions climatiques, mais aussi à une amélioration du terrain. Cartwright se vante ainsi d’avoir fait niveler le terrain pour améliorer le jeu.

Enfin, on voit apparaître, à la merci d’un personnage, l’idée aussi que des équipements spécifiques voient le jour, en l’occurrence ici des maillots de football. Cela peut être regardé à la fois sous l’angle économique, celui d’une industrie qui naît et se développe pour répondre aux besoins de ces entreprises de spectacles que sont les clubs, sous l’angle des représentations, avec l’identification d’un groupe à un maillot, qui n’est qu’un bout de tissu, et à des couleurs, et sous l’angle plus formel, avec le développement du goût pour les rayures, comme le souligne Paul Dietschy. L’équipement est d’ailleurs un champ sur lequel l’histoire du sport et en particulier du football manque de recherches pour l’instant, même si on sent un frémissement d’intérêt pour la question.

On voit aussi apparaître dès lors des « vedettes » du football.

Certains footballeurs de l’époque commencent en effet à être connus. La série insiste surtout sur trois d’entre eux, Arthur Kinnaird, Fergus Sutter et Jimmy Love. Il est intéressant de saisir dans quels cercles s’exercent cette célébrité : il s’agit soit du monde du football, dans un entre-soi sportif, le joueur est connu, reconnu ou réputé comme étant de qualité ; soit de la société locale, Fergus Sutter par exemple devenant dans la série un héros pour les ouvriers de Darwen.

Le cas de Jimmy Love est intéressant. Dans la série, je ne vais pas spoiler, mais il quitte les terrains de football dans les derniers épisodes. En fait, on perd sa trace vers 1880. Ce silence est intéressant parce que cela signifie que la célébrité ne tient que par la pratique du jeu. Dès lors que le footballeur n’est plus sur le terrain, on ne parle plus de lui et, sauf dans de très rares cas, il retourne dans les caves de l’oubli. Alors pour Jimmy Love, on le retrouve dans des archives qui ne sont guère sportives : il s’engage dans la Marine en février 1880 à Liverpool et il décède dans un hôpital militaire en Egypte en 1882, à 24 ans.

3 – L’adaptation du jeu

La mêlée est un temps fort de la pratique du football dans les public schools. Le jeu se transforme sensiblement avec l’arrivée de joueurs venus d’autres milieux.

Le jeu des public schools était fondé sur le scrum, la mêlée, on l’a dit, mais aussi sur l’art du dribble. Cette pratique permettait à quelques joueurs de se démarquer du lot ce que Norbert Elias et Eric Dunning interprétait comme un geste montrant que les tensions au sein du jeu « penchaient en faveur des intérêts individuels ». Puisque ce qui compte alors, c’est de s’amuser, l’important n’est pas la victoire collective mais l’amusement personnel.

La confrontation, en particulier dans le cadre de la compétition qu’est la FA Cup, explique en partie le renversement de ces tensions au profit du collectif. Désormais, l’objectif est que l’équipe gagne et pour qu’une équipe gagne, il faut que ses joueurs jouent ensemble. La mêlée est évidemment une certaine idée de l’ensemble et traduit une subsistance des jeux des public schools. Qu’on pense par exemple à l’Eton wall game. Mais la concentration n’est pas toujours la meilleure alliée de la victoire : il faut parfois s’éloigner les uns des autres pour gagner. C’est ainsi que le jeu de passe prend tout son intérêt.

Ce jeu de passe est populaire en particulier dans les équipes écossaises, mais il est pratiqué déjà bien avant les années 1880 par des équipes du Sud. En 1866, une réforme du hors-jeu (3 joueurs entre le but et le premier attaquant adverse) facilite la possibilité des passes. Il semble d’ailleurs que les Royal Engineers de Francis Marindin pratiquait ce jeu de passe dans les années 1870. C’est vrai que la participation d’équipes ouvrières, moins armées physiquement au combat de la mêlée, se traduit par une pratique plus large de la passe. Cela a pour vertu d’ajouter deux partenaires à l’équipe qui pratique ce jeu : le ballon et le terrain.

C’est avec le jeu de passe que prend son sens l’expression « faire vivre le ballon ». C’est finalement le ballon qui doit bouger sur un terrain bien plus que le joueur lui-même.

Le jeu de passe permet aussi de profiter de tout l’espace du terrain. Dès lors, on peut mettre en place des schémas tactiques de plus en plus complexes. Dès les années 1870, en Ecosse, s’impose le 2-3-5, appelé à être pratiqué largement par la plupart des équipes pendant un demi-siècle.


III – The ENGLISH Game ?

1 – Une diffusion sociale

La FA Cup de football est créée en 1871 et devient un symbole de l’adoption du football par l’ensemble de la société anglaise. Elle sert de décor à la mini-série.

Cette coupe est l’idée de Charles Alcock, ancien élève de Harrow, qui s’inspire d’une compétition qui existe dans son collège pour mettre en place cette coupe à élimination directe. L’idée qu’il y ait élimination permet de créer un enjeu pour la rencontre entre chacune des équipes participant à la compétition. Il faut prendre aussi en compte le principe qui prévaut dans une telle compétition : ce n’est pas la réputation, mais le mérite. Comme le souligne Paul Dietschy, la naissance de la FA Cup s’inscrit dans le contexte des ministères Gladstone qui au même moment démocratise l’armée, l’Eglise établie et l’administration. Le mérite, c’est aussi celui du self made man, si chère à la société victorienne.

Un autre contexte à prendre en compte : la loi de 1874 qui limite le temps de travail du samedi à 6h30 maximum. Cela permet de mettre fin à la pratique du « saint lundi », les ouvriers buvant tellement le dimanche qu’ils n’étaient pas en mesure de prendre leur poste de travail le lundi. Cela permet surtout de libérer du temps le samedi après-midi.

Cette coupe permet la rencontre de milieux sociaux différents, et c’est ce qu’entend montrer la série. Lors de la demi-finale entre Blackburn Olympic et les Old Carthusians, un journal du Nord parle ainsi de la lutte entre les plébéiens et les patriciens. Mais c’est aussi l’occasion de confrontations géographiques entre des équipes venues de comtés différents. The English Game évoque à plusieurs reprises également cet aspect géographique, entre le Sud de la bonne société londonienne et le Nord des usines. L’organisation de cette coupe incite à la création d’associations un peu partout dans le pays, ce qui permet d’organiser le jeu localement et de participer à la compétition nationalement. C’est un maillage qui se met en place et qu’on ne retrouve pas pour le rugby par exemple. On estime qu’au milieu des années 1880, la quasi-totalité des comtés étaient organisés en associations servant de relais locaux à la FA.

On sort dès lors du seul loisir de l’entre-soi de la haute société, pour donner une motivation compétitive à ces rencontres qui, très vite obligent à l’entraînement. Une scène du dernier épisode de la série pose d’ailleurs en creux la question de l’adoption des valeurs de la haute société par les milieux populaires, par la pratique du football. Un joueur de l’équipe des Old Etonians est en effet blessé, obligeant ses partenaires à jouer à 10. Alors que des prolongations doivent avoir lieu pour départager les deux équipes, après entente entre les capitaines, Fergus Sutter demande à un de ses partenaires de Blackburn de quitter le terrain, afin de remettre les deux formations à égalité, en terme de nombre de joueurs. Ce geste de fair-play est inspiré de celui de Francis Marindin, alors capitaine des Royal Engineers, qui sort du terrain lors de la finale de la Coupe contre les Old Etonians. Dans la série, on retrouve ce même Marindin comme joueur des Old Etonians quelques années plus tard et président de la FA, et on ne peut pas dire que ce personnage soit le plus enclin à faire preuve de fair play, mais ce n’est pas la seule torsion que les scénaristes s’amusent à faire avec la réalité.

La confrontation d’équipes issue de milieux sociaux très différents pose la question du maintien de l’amateurisme et de l’adoption du professionnalisme. C’est d’ailleurs au cœur de l’intrigue de la série.

Deux conceptions fortes s’opposent en effet. D’un côté, des élites des public schools défendent l’amateurisme, ce qu’Eric Dunning appelle l’« éthique amateur », au nom de plusieurs principes, mais je n’en retiens que deux. Il y a probablement ce qu’on pourrait considérer comme un réflexe de classe, ce sur quoi la série insiste fortement. Si on pratique le football en amateur, c’est qu’on a le temps et l’argent pour ce faire et donc qu’on appartient à une partie privilégiée de la société. A cet entre-soi socio-économique s’ajoute des considérations plus anthropologiques, ce qu’a bien montré justement Eric Dunning : cette éthique amateur repose sur « l’idée que l’on pratique un sport pour s’amuser » et derrière cela il y a l’idée de gratuité de la pratique autant que de loyauté au groupe et aux règles. Mais si on suit sa pensée, l’amateurisme n’existe comme système idéologique qu’en opposition au professionnalisme, il ne se forge comme tel que parce qu’il y une menace venue d’en bas socialement et du Nord géographiquement.

La marche vers le professionnalisme de son côté s’oppose aux deux principes : socio-économiquement, le professionnalisme entend être un moyen de la pratique sportive par des populations laborieuses, tandis qu’anthropologiquement, il traduit le transfert de l’amusement à la quête du succès.

La question du professionnalisme naît non pas directement de la pratique du football par des hommes extérieurs à la haute société, mais par sa pratique à haut niveau. En effet, il faut alors défrayer des déplacements de plus en plus nombreux parce qu’on multiplie les rencontres, et de plus en plus coûteux puisqu’on sort de la seule pratique locale ou au sein d’un même comté. Ce système de rémunération se met en place d’abord illégalement dans les années 1870, dans les clubs du Nord. On parle de shamateurism, amateurisme de la honte, qu’on traduira en France par l’expression « amateurisme marron ». La série repose en partie sur cette pratique déjà assez courante : des new comers, ces élites nouvelles, patrons de l’industrie textile à Blackburn ou à Darwen dans la série, ou des patrons de l’acier à Sheffield, embauchent les joueurs les plus habiles, en particulier des Ecossais, adeptes de la passe. C’est le cas ici de Jimmy Love et de Fergus Sutter qui sont tous deux des Ecossais de la banlieue de Glasgow (Partick) et qui, dans la série, bénéficient d’un emploi dans l’usine de Darwen. C’est là, semble-t-il, une distorsion de la réalité puisque, si on en croit un blog spécialisé dans l’histoire du football écossais et excessivement bien informé, Fergus Sutter était tailleur de pierre et non ouvrier d’usine, mais c’est pour les besoins de l’intrigue. Ce qu’il y a d’intéressant en revanche dans le choix de ces deux personnages, Jimmy Love et Fergus Sutter, c’est leur parcours, de Partick à Darwen. Il semble qu’il y ait eu en fait une forme de réseau migratoire spécifique concernant plusieurs footballeurs de Partick et de Glasgow vers Darwen et vers Blackburn dans la deuxième moitié des années 1870.

Un mot sur ce club de Blackburn. Celui de la série n’existe pas, les scénaristes ayant choisi de ramasser plusieurs éléments au profit de l’intrigue. Jimmy Love et Fergus Suter ont joué à pour le club des Blackburn Rovers, mais c’est le Blackburn Olympic qui joue la finale de la Coupe contre les Old Etonians en 1883. De même, les sessions houleuses de la FA sur le professionnalisme ne concernent évidemment pas ce club imaginaire, mais un autre club du Lancashire, celui de Preston North End. Cette équipe est accusée en 1884 par Upton Park, un club londonien, de rémunérer ses joueurs. Preston est alors exclu de la coupe mais quelques mois plus tard, les clubs du Nord et des Midlands menacent de créer leur propre association ce qui de fait condamnait la fédération en place, l’obligeant à accepter en 1885 la pratique du professionnalisme.

Dès lors que ces entreprises de spectacles que sont les clubs professionnels sont reconnues, il faut qu’elles puissent produire du spectacle et ne pas se contenter d’un faible nombre de matchs importants par saison. Cela débouche sur une nouvelle compétition en 1888, le Championnat, sous la responsabilité d’une nouvelle organisation, la Football League, dont le siège se trouve justement à Preston (Lancashire).

Quant à l’élite des public schools, une fois le professionnalisme adopté en Grande-Bretagne, sa tendance est au repli sur soi, ce qui lui fait peu à peu perdre en compétitivité.

2 – Un outil de la greffe britannique

La série reste centrée sur le football uniquement en Angleterre au début des années 1880. L’implantation sur le continent a alors déjà commencé.

Le Havre Football Club est créé en 1872 par des Britanniques de Southampton, employés d’une compagnie de chemins de fer anglaise, mais le football pratiqué alors semble être une combination, un mélange de rugby et de football. De fait, ce qu’Alfred Wahl a appelé « la greffe britannique » ne commence vraiment à prendre en France qu’à la fin des années 1880 et surtout dans les années 1890.

Cela dit, l’exemple portuaire du Havre est intéressant et se retrouve dans d’autres introductions du football en Europe, par exemple à Hanovre ou à Brême. Cependant, c’est un pays sans littoral qui joue un rôle majeur dans la continentalisation du ballon rond : la Suisse. Lieu de villégiature privilégié pour la haute société victorienne, le pays accueille des écoles sur le modèle anglais, destinées à accueillir les enfants de cette haute société. Le football y est pratiqué au moins depuis la fin des années 1860. Les clubs se multiplient en Suisse au tournant des années 1870-1880 et le goût du football se diffuse en Europe depuis les écoles privées suisses qui accueillent des élèves venus de tous les pays. Ces élèves des écoles suisses, comme les Suisses expatriés, compteront parmi les vecteurs de diffusion du football dans les 15 dernières années du XIXe siècle.

Le football est aussi diffusé en cette fin de XIXe siècle dans le reste du monde.

Qu’on soit clair, le football n’est pas le sport de l’Empire britannique, place qu’occupent plutôt le cricket et le rugby. Le système impérial des sports qui commence alors à se mettre en place s’inscrit dans des systèmes éducatifs copiés sur le modèle des public schools.

Il ne s’implante pas moins pour autant dans ces colonies, dans les dominions, mais la pratique n’en est alors qu’à ses débuts et ne se fait que sporadiquement. Ce sont par exemple des soldats et des colons anglais qui jouent d’abord au football au dans les années 1880 en Egypte. Cette implantation est surtout le fait du système éducatif. C’est ainsi que Ranjitsinhji, le cricketeur dont j’ai déjà parlé, est initié en Inde au sport qui fera sa gloire, avant de rejoindre Cambridge. Quand le football est adopté dans les dominions, c’est plutôt dans une forme adaptée. Ainsi, en Australie, le football australien connaît son propre développement, et mélange football, rugby, et football gaélique.

En fait, la diffusion mondiale du football repose sur des vecteurs semblables à ce qui se passe pour l’Europe bien plus que sur les réseaux coloniaux. Ce sont d’abord les expatriés britanniques qui jouent. Ce sont des ingénieurs et des ouvriers britanniques qui travaillent à l’installation de réseaux ferrés en Amérique Latine qui créent en 1867 le Buenos Aires FC. Mais le football n’est alors qu’un des sports pratiqués par ces représentants de la diaspora anglaise et ce club s’oriente vers le rugby et le football s’implante vraiment en Argentine par le système éducatif, en particulier l’école anglaise créée en 1884 par un professeur écossais, Alexander Hutton. C’est aussi sur ces deux vecteurs, école et expatriés, que le football s’installe quelques années plus tard en Uruguay ou au Brésil.

3 – Un repli d’autres sports

Cette diffusion extraordinaire du football à travers l’Europe et le monde ne se retrouve pas pour tous les sports.

Très grande proximité initiale entre le cricket et le football. Beaucoup de clubs pratiquent les deux sports avec les mêmes joueurs, en adoptant une répartition saisonnière de la pratique : le cricket l’été, le football l’hiver. C’est d’ailleurs de là aussi que vient le calendrier habituel du football avec une saison commençant à la fin d’un été et s’achevant à la fin du printemps suivant.

Pour preuve de cette porosité entre les deux sports et juste comme exemple, on peut se souvenir que dans la série, un des matchs se dispute sur le Kennington Oval, c’est-à-dire sur un terrain de cricket du sud de Londres, sur lequel se déroulent alors les finales de la Coupe.

Alors pourquoi le cricket ne s’est-il pas implanté aussi largement que le football. De nombreux facteurs expliquent ce phénomène. D’abord, le jeu diffère sensiblement. Le cricket est un sport aux règles relativement complexes, aux répartitions de fonction dans l’équipe très codées,… Surtout, le MCC (Marylebone Cricket Club) qui fait office de fédération du cricket opte pour une fermeture de la pratique. En caricaturant, on pourrait dire que là où le football a cédé face aux poussées du Nord, de la classe ouvrière et du professionnalisme, le cricket a su rester la propriété des gentlemen.


Je voudrais terminer par un petit avis plus personnel. La série est agréable, mais elle n’est pas mémorable. Ce n’est pas un chef d’œuvre. On est loin du film bien mieux réussi de Sebastian Grobler, L’incroyable équipe qui retraçait l’introduction du football dans un lycée allemand à la fin du XIXe siècle. Cela aura au moins le mérite de satisfaire les amateurs de petites histoires à l’eau de rose et pourra donner l’impression qu’on y prend la défense du pauvre, ce qui est loin d’être si évident tant certains personnages sont particulièrement peu avenants. Cela permettra aussi à ceux qui n’aiment pas spécialement le football de s’attarder sur un aspect de l’histoire de notre sport. Enfin, et c’est à mon sens le principal intérêt, cela permet de remettre sur le devant de la scène la raison d’être du professionnalisme sportif et constitue dès lors un élément de réflexion à celles et ceux qui dénoncent, parfois à raison, l’argent dans le sport, oubliant un peu vite que derrière les valeurs de l’amateurisme se cachent mal les privilèges des plus aisés.


- Bibliographie sélective :

Derek Birley, Sport and the making of Britain, Manchester, Manchester University Press, 1993.

Tony Collins, Wray Vamplew, Mud, Sweat and Beers. A Cultural History of Sport and Alcohol, Oxford, Berg, 2002.

Norbert Elias, Eric Dunning, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994 (éd.originale 1986).

Paul Dietschy, Histoire du football, Paris, Perrin, 2010.

Tony Mason (ed.), Sport in Britain : A Social History, Cambridge, Cambridge University Press, 1989.

Tony Mason, Association Football and English Society, 1861-1915, Brighton, Harvester, 1980.

Dave Russel, Football and the English : A Social History of Association Football in England, 1863-1995, Lancaster, Carnegie Press, 1997.

Matthew Taylor, The Association Game : A History of British Football, Harlow, Longman, 2008.

James A. Mangan, Athleticism in Victorian and Edwardian Public School. The Emergence and Consolidation of an educational Ideology, Cambridge, Cambridge University Press, 1981.

Laurent Turcot, Sports et Loisirs. Une histoire des origine à nos jours, Paris, Gallimard, Folio-Histoire, 2016.

Neil Wigglesworth, The Evolution of English Sport, Londres, Frank Cass, 1996.

 

15 ROME

Avec Victor Faingnaert

 
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Victor FAINGNAERT

Victor FAINGNAERT, doctorant en Histoire contemporaine à l’Université de Caen Normandie, s’intéresse à la mise en fiction de l’Histoire, principalement dans les séries télévisées, et à la transmission de l’Histoire sous forme fictionnelle.

Après un mémoire sur la série Rome (« Une fiction historique – Entre références et recherches historiques : la série Rome »), il prolonge aujourd’hui ses recherches à travers une thèse provisoirement intitulée : « Créer une histoire et raconter l’Histoire dans les séries télévisées – La Grande-Bretagne post Première Guerre mondiale dans Downton Abbey et Peaky Blinders ».
Il a récemment communiqué lors du colloque « Violence & Jeux de l’Antiquité à nos jours » (04 et 05/10/2019) : « La condamnation aux jeux dans les fictions cinématographiques et sérielles après 2000 » ou lors du colloque « L’intersectionnalité dans les séries télévisées et le cinéma anglophones » (05 et 06/03/2020) : « Des lendemains de Première Guerre mondiale différents : approche intersectionnelle de Peaky Blinders (2013-) et Downton Abbey (2010-2015) ».

 

Résumé de l'épisode 15

Présentation de la série :

  • Le scénario, le populaire et les grandes figures

  • Ses showrunners, John Milius notamment

  • Sa production, budget pharamineux, décors somptueux

  • Ses inspirations et la période dans laquelle la série s’inscrit (revival du péplum)

  • Ambition du projet et mésaventures de la production


Le choix des deux personnages principaux

  • Série très proche des sources : des seuls centurions de la Guerre des Gaules

  • Permettent l’opposition entre deux courants dans la société : tout d’abord entre César et Pompée, puis entre Marc Antoine et Octavien : représentation des enjeux politiques

  • Mais également entre deux statuts sociaux et deux conditions de vétérans

Les processus narratifs pour expliquer l’histoire

  • Redonner du sens aux événements : traversée du Rubicon, assassinat de César

  • Les choix visuels : couleurs pour chaque famille,

  • Construction du sénat pour diviser les courants politiques : populares et optimates

  • Références nombreuses et clin d’œils à d’autres films ou productions culturelles : films de Mafia, ouverture Soldat Ryan

  • Osciller entre représentations clichées et nouvelles approches historiques


Le rôle de Jonathan Stamp perceptible en filigrane

  • Des choix historiographiques : Marc Antoine, Octavien, César

  • Des références très précises à des événements historiques

  • Les lectures d’Oxford

Les collèges

  • Leur importance structurelle

  • Leur dévoiement par les princes 

  • Rôle dans le contrôle de la ville, dans les distributions de blés


Rapports orient-occident

  • Orientalisme

  • Permet la scène « He was a consul of Rome »

  • Souffre du manque de budget et des péripéties de production


Une série sociologique

  • Nouvelle présentation de la Ville : grouillante, peuplée

  • Les quartiers populaires, les insualae

  • La dévotion, les banquets

  • Le genre et les rapports hommes/femmes

  • Le cosmopolitisme


- Bibliographie sélective : 

CHAMOUX François, Marc Antoine, dernier prince de l’Orient grec, Paris, Arthaud, 1986.

LINTOTT Andrew William, Violence in Republican Rome, Oxford, Oxford University Press, 2004, 2.

ROSS-TAYLOR Lily, La politique et les partis à Rome au temps de César, traduit par MORIN Élisabeth et MORIN Jean-Claude, Paris, F. Maspero, 1977.

SYME Ronald, La révolution romaine, traduit par STUVERAS Roger, Paris, Gallimard, 1967, réed. de la 2nde éd. de 1952.

YAVETZ Zvi, La plèbe et le prince : foule et vie politique sous le haut-empire romain, traduit par SISSUNG Maud, Paris, La Découverte, 1984.

YAVETZ Zvi, César et son image, Des limites du charisme en politique, traduit par BARNAVI Elie, Paris, Les Belles Lettres, 1990.

 

16 UNORTHODOX

Avec Sonia Goldblum

 
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Sonia GOLDBLUM

Sonia Goldblum est Maîtresse de conférences en histoire des idées allemandes à l’Université de Haute-Alsace
Spécialiste de la culture juive en Allemagne au XXème siècle. En 2011, elle a soutenu une thèse à l’Université de Strasbourg sur le dialogue amoureux et le dialogue religieux dans la correspondance de Franz Rosenzweig (publiée chez Hermann en 2014). Elle a également traduit et édité un choix de lettres issues de la correspondance de F. Rosenzweig et de Martin Buber. Elle travaille actuellement sur les débats nés après la Seconde Guerre mondiale concernant l’existence et la nature d’une identité judéo-allemande avant 1933 et sur ce qu’on appelle ici ou là, la « symbiose judéo-allemande ».

 

Résumé de l'épisode 16

Présentation de la série

Histoire / langue

Structurée en quatre épisodes : 4 jours

Rapport au livre qui sert de base (réalisatrice signale que si les flashbacks sont fidèles au livre, l’histoire d’Esty est très différente

Quelques mots sur les personnes impliquées (écriture, réalisation, actrice / acteurs)

1/ Le Hassidisme : Un objet de fascination

Dimension / Prétention ethnographique de la série

histoire et actualité

Invention de la tradition : La question de l’orthodoxie elle-même ne se pose pas dans le judaïsme traditionnel tel qu’il existe en Allemagne jusqu’en 1750 (en gros). La question de l’orthodoxie comme courant dans le judaïsme est intimement liée à l’entrée des Juifs dans la modernité. En ce sens, ces ultra-orthodoxes eux-mêmes sont des produits de la modernité. Naissance de l’orthodoxie au XIXe s.

Eux se disent et se croient dépositaires d’une trad authentique, alors qu’il s’agit en fait d’invention d’une tradition (E. Hobsbawm / Sh. Volkov)

Rôle du Yiddish

Fascination pour les Juifs de l’Est, qui relève depuis la Première Guerre mondiale du cliché orientaliste au sein même du judaïsme.

Reproche qui a été fait à la série de jouer sur des clichés antisémites


2/ Une vision centrée sur l’intimité d’une femme. Un regard féminin ?

Dimension de sensualité de la série

Centrage sur la question de la sexualité : Par rapport au livre qui montre l’ensemble de l’éducation de la jeune fille jusqu’à son départ.

Femmes sont les vecteurs centraux de la critique dont la série est porteuse : Esty / la mère / Yaël

Rôle des hommes dans la série : Yanky / Moishe

3/ Berlin : Vision utopique ?

Vision de la ville

Rôle de la musique

Confrontation des personnages issus du milieu hassidique avec la modernité se fait à Berlin (forme d’inversion de la flèche du temps, cf. making of).

Inversion symbolique : New York ville du passé

Berlin ville de l’avenir

Rencontre avec la modernité est couplée avec celle de la mémoire de la Shoah (Mémoire ancrée dans les lieux, mais qui peut être occultée à Berlin, alors qu’elle s’incarne dans les personnes et sert de grille de lecture à New York)

Situation actuelle des Juifs à Berlin hier et aujourd’hui

La grande absente de la série est la question de la relation entre Juifs d’Allemagne et Allemands non-juifs

Participe d’un utopisme qui a été reproché à la série

- Bibliographie indicative :

Deborah Feldman, Unorthodox: The Scandalous Rejection of My Hasidic Roots, New York, Simon and Schuster,  2012.

GERMANS & JEWS – EINE NEUE PERSPEKTIVE. Vereinigte Staaten 2016 / Dokumentarfilm / 76 Minuten / Réalisation : Janina Quint .

Sophie Zimmer, « De la réunification allemande au(x) renouveau(x) juif(s) : la fin de la “symbiose négative” », in Dorothea Bohnekamp (dir.), Citoyenneté, identité, mémoire : les identités judéo-allemandes dans l’espace germanophone aux XIX-XXe siècles, Rennes, PUR, 2015, p. 157-171.

Lewis Glinert / Yosseph Shilhav, « Holy Land, Holy Language: A Study of an Ultraorthodox Jewish Ideology », Language in Society, Vol. 20, No. 1 (Mar., 1991), pp. 59-86.

Zvi Jonathan Kaplan, « Rabbi Joel Teitelbaum, Zionism, and Hungarian Ultra-Orthodoxy »,
Modern Judaism, Vol. 24, No. 2 (May, 2004), pp. 165-178.

Miriam Weinstein, Yiddish : a nation of words,  New York, Ballantine Books, 2002.

Publications de Sonia Goldblum : 

2014, Dialogue amoureux et dialogue religieux. Rosenzweig au prisme de sa correspondance, Paris, Hermann.

2014, « Von Jerusalem nach Weimar. Rückblick auf die deutsch-jüdischen Beziehungen in der Zwischenkriegszeit», in K. Schubert and L. Guillon (éd.), Deutschland und Israel/ Palästina von 1945 bis heute, Würzburg, Königshausen & Neumann, p. 37-52.

2015, Dialogue, tradition, traduction. Martin Buber, Franz Rosenzweig, Choix de lettres (Traduction et préface) , Paris, Hermann.

2016, « Les correspondances à l’épreuve du temps. Walter Benjamin collectionneur de lettres », Cahiers d’études germaniques, 71, p. 195-207.

2016, « Kaiserbilder: Blicke aus der jüdischen Presse auf Wilhelm II. » in : N. Detering J. Franzen and Ch. Meid (ed.), Herrschaftserzählungen Wilhelm II. in der Kulturgeschichte (1888-1933), Würzburg, Ergon Verlag, p. 167-181.

2019, « Zusammenleben. Deutschtum und Judentum aus jüdischer Sicht (1912/1915) », Cahiers d’études germaniques, 77, p. 39-52. 

 

17 STRANGER THNGS

Avec Natascha Vas-Deyres

 
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Natascha VAS-DEYRES

Natacha Vas-Deyres est agrégée de Lettres modernes, Docteure en littérature française, francophone et comparée, conférencière, enseignante et chercheuse de l’Université Bordeaux Montaigne. Spécialiste de la science-fiction française, ses recherches portent également sur l’utopie littéraire européenne et sur les rapports entre science et fiction
Présidente et fondatrice en 2020 du festival Hypermondes (Bordeaux Métropole) Natacha Vas-Deyres fut également la co-organisatrice de la 43ème Convention française de science-fiction à Bordeaux en 2016. Avec Anne Besson, elle a créé « L’Université de l’imaginaire » sur le site Actusf et fait partie de l’équipe pédagogique du MOOC SF de l’Université d’Artois
Elle a obtenu le Grand Prix de l’Imaginaire 2013 catégorie essai pour Ces Français qui ont écrit demain. Utopie, anticipation et science-fiction au XXème siècle, paru en 2012 et le Prix spécial en 2016 pour les Carnets chronolytiques de Michel Jeury. La même année, elle a été lauréate du « Jamie Bishop Memorial Award » aux Etats-Unis. Après l'organisation d’une douzaine de colloques internationaux sur la science-fiction et plus de trente articles parus dans diverses revues universitaires et grand public entre 2009 et 2020, elle a fondé en 2015 la collection « SF Incognita » aux Presses universitaires de Bordeaux.
Depuis 2016 elle est également autrice chez Nathan, avec l’élaboration de dossiers consacrés à l’imaginaire (La science-fiction, la dystopie, la monstruosité, le rapport science et littérature…) pour la Nouvelle Revue Pédagogique et l’élaboration des nouveaux manuels de littérature pour le lycée.

 

Résumé de l'épisode 17

La saison 3 de Stranger Things, la série phare de Netflix démarré en 2016, bat des records sur la plateforme de streaming. Sorti dans le monde entier le 4 juillet (soit le jour de la fête nationale aux Etats-Unis), ce nouveau volet du phénomène des frères Duffer aurait attiré 40,7 millions de comptes en 4 jours, tandis que 18,2 millions de ces mêmes comptes auraient déjà terminé la saison.

Qui sont les Duffer Brothers ? (source Internet Movie database/ Site Vulture)

Matt Duffer et Ross Duffer (tous deux né le 15 Février, 1984), professionnellement connu comme les Frères Duffer, sont des réalisateurs, prodcuteurs et scénaristes américains pour la télévision. Ils ont créé série Stranger Things et écrits des époisodes pour Wayward Pines . Ils sont frères jumeaux et ont eu une relation étroite depuis l'enfance. Ils travaillent sur tous leurs projets en duo.

Après avoir écrit et / ou diriger un certain nombre de courts - métrages, leur scénario pour le film d'horreur post-apocalyptique Caché a été acquis par Warner Bros. Pictures en 2011. Les frères ont réalisé le film en 2012, qui a été diffusé en 2015. M. Night Shyamalan a lu le scénario et les a embauchés en tant que scénariste / producteurs sur la série télévisée Wayward Pines de la Fox.


Résumé S1-S3

En 1983, à Hawkins, petite ville des États-Unis, le jeune Will Byers disparaît dans d’étranges circonstances après avoir passé la soirée avec ses amis Dustin, Lucas et Mike. Les trois jeunes garçons partent à sa recherche. Sur leur route, ils rencontrent une jeune fille prénommée Onze. Le chef de la police Jim Hopper suit une autre piste. L’officier décide d’enquêter sur le Laboratoire National d’Hawkins, qu’il soupçonne d’être impliqué dans la disparition du garçon. Pire, d’être à l’origine de phénomènes anormaux. Des choses terrifiantes se trament.

•Production: Matt Duffer, Ross Duffer, Shawn Levy et Dan Cohen
•Acteurs: Winona Ryder, David Harbour, Finn Wolfhard, Millie Bobby Brown, Gaten Matarazzo, Caleb McLaughlin, Natalia Dyer, Charlie Heaton, Noah Schnapp, Joe Kerry, Cara Buono, Matthew Modine, Shannon Purser
•Diffusion: Netflix
•Lieu de tournage: Atlanta, Géorgie

1.Chapitre Un: La Disparition de Will Byers (Chapter One: The Vanishing of Will Byers)
2.Chapitre Deux: La Barjot de Maple Street (Chapter Two: The Weirdo on Maple Street)
3.Chapitre Trois: Petit Papa Noël (Chapter Three: Holly, Jolly)
4.Chapitre Quatre: Le Corps (Chapter Four: The Body)
5.Chapitre Cinq: La Puce et l’Acrobate (Chapter Five: The Flea and the Acrobat)
6.Chapitre Six: Le Monstre (Chapter Six: The Monster)
7.Chapitre Sept: Le Bain (Chapter Seven: The Bathtub)
8.Chapitre Huit: Le Monde à l’envers (Chapter Eight: The Upside Down)

Saison 2

Une année est passée depuis le retour de Will Byers. La petite ville commence à peine à retrouver son calme. De son côté, Mike tente toujours de retrouver Onze. Mais depuis quelques jours, Will, assailli de terribles visions, n’est plus le même. Son passage dans l’autre monde ne l’a pas laissé indemne. La famille de Will, ses amis, et le shérif Hopper commencent à comprendre que les phénomènes surnaturels, à Hawkins, sont loin d’être terminés.

•Acteurs: Winona Ryder, David Harbour, Finn Wolfhard, Millie Bobby Brown, Gaten Matarazzo, Caleb McLaughlin, Natalia Dyer, Charlie Heaton, Noah Schnapp, Joe Kerry, Paul Reiser, Sadie Sink, Dacre Montgomery, Sean Astin
•Diffusion: Netflix
•Lieu de tournage: Atlanta, Géorgie

Liste des épisodes:
1.Chapitre Un: MADMAX (Chapter One:MADMAX)
2.Chapitre Deux: Des Bonbons ou un sort, espèce de taré (Chapter Two: Trick or Treat Freak)
3.Chapitre Trois: Le Batracien (Chapter Three: The Pollywog)
4.Chapitre Quatre: Will le sage (Chapter Four: Will The Wise)
5.Chapitre Cinq: Dig Dug (Chapter Five: Dig Dug)
6.Chapitre Six: L’Espion (Chapter Six: The Spy)
7.Chapitre Sept: La Sœur perdue (Chapter Seven: The Lost Sister)
8.Chapitre Huit: Le Flagelleur mental (Chapter Eight: The Mind Flayer)
9.Chapitre Neuf: Le Portail (Chapter Nine: The Gate)

Saison 3 :

•Acteurs: Winona Ryder, David Harbour, Finn Wolfhard, Millie Bobby Brown, Gaten Matarazzo, Caleb McLaughlin, Natalia Dyer, Charlie Heaton, Noah Schnapp, Joe Kerry, Sadie Sink, Dacre Montgomery, Maya Hawke
•Diffusion: dès le 4 juillet 2019 sur Netflix
•Lieu de tournage: Atlanta, Géorgie

Liste des épisodes:
1.Chapitre Un: Suzie, tu me reçois? (Chapter One: Suzie, Do You Copy?)
2.Chapitre Deux: Comme des Rats (Chapter Two: The Mall Rats)
3.Chapitre Trois: La Maître-Nageuse Disparue (Chapter Three: The Case of the Missing Lifeguard)
4.Chapitre Quatre: Le Sauna (Chapter Four: The Sauna Test)
5.Chapitre Cinq: La Source (Chapter Five: The Source)
6.Chapitre Six: L’Anniversaire (Chapter Six: The Birthday)
7.Chapitre Sept: La Morsure (Chapter Seven: The Bite)
8.Chapitre Huit: La Bataille de Starcourt (Chapter Eight: The Battle of Starcourt)

Ne pas oublier :

  • singularité de la narration via trois focalisations (le groupe des enfants, des adolescents et des adultes) permettant la construction de strates informatives sur la diègèse.


Contexte historique

Trois éléments historiques ou historisés forment le décor et la trame narrative de Stranger Things, la Guerre Froide – générant une ambiance paranoiaque, parfois caricaturée et perçue via le filtre du cinéma populaire des années 80 comme Double détente de Walter Hill en 1988, avec James Belushi et et Arnold Schwarzenegger), « l’affaire MKUltra » et bien sûr la recréation des années 1980, plus précisément, 1983 et 1985. Par ailleurs ST s’inspire du roman de Preston Nichols en 1992, The Montauk Projetc : Expériments in time, qui raconte les expériences secrètes sur les voyages dans la temps, menées par le gouvernement américain sur la base aérienne de Montauk à Lon Island.

La Guerre froide, l’antagonisme exacerbé entre Soviétiques et Américains, une vision caricaturale dans ST : la guerre froide est vue via un prisme déformant, les Soviétiques apparaissant en creux comme des rivaux dans le cadre d’un film d’espionnage (saison 1), leur présence montant en puissance de la saison 2 à la saison 3, via le personnage de Murray Bauman porteur de la théorie du complot (S2) puis dans la construction d’une base secrète sous le nouveau centre commercial d’Hawkins, sorte d’Upside down soviétique, comme un jeu de poupées russes où une dimension secrète en cache une autre. Les russes parlent russes, sont des brutes tortionnaires et sanguinaires, telles que les films des années 80 pouvaient les mettre en scène dans nombre de films d’espionnage comme Double Détente. Là aussi le choix du casting est essentiel car l’acteur Andrey Ivchenko incarnant un militaire soviétique, est un double d’Arnold Schwarzenneger, dont le jeu statique évoque également le rôle de Terminator.

L’histoire d’Eleven, personnage central de Stranger Things, se fonde sur une véritable affaire, ayant ébranlée les États-Unis lors de la Guerre Froide. Et plus précisément sur un programme gouvernemental, intitulé MKUltra. Soit une série d’expériences menées par la CIA sur des individus entre les années 1950 et 1970. « Quand nous avons commencé à parler de l’idée [pour la série], nous avons évoqué une intrigue portant sur la disparition d’un enfant aux dons paranormaux. Puis nous avons parlé de quelques-unes des mystérieuses expériences menées par le gouvernement que nous situions vers la fin de la Guerre froide, pile au moment où des [projets] comme MKUltra commençaient à refaire surface. » rappelle Matt Duffer à Vulture. Ce programme, dirigé par le Dr. Brenner dans Stranger Things, Terry Ives (la mère d’Eleven, ndlr) y a participé lors de ses années étudiantes, et en garde quelques séquelles. Mais en quoi consistait-il réellement ?

Lancé en 1953 par Allen Dulles, premier directeur de la CIA, MKUltra a pour objectif « de combler le fossé qui s’est creusé entre les États-Unis et l’Union Soviétique en matière de ‘lavage de cerveau’ » raconte WIRED. À l’époque, l’agence américaine apprend que des soldats américains auraient été victimes de techniques de contrôle mental lors de la Guerre de Corée. Mais comme l’explique le Guardian, le champ de recherche s’étend rapidement au « contrôle de l’esprit à la télépathie en passant par le sixième sens, la guerre psychologique et la ‘vision à distance’ ». Dans la série, Eleven est capable d’espionner un agent russe localisé à des milliers de kilomètres. À l’époque, au sein de la CIA, on envisage cette possibilité. On y croit, même.

Le programme est supervisé par le Dr. Gottlieb, un homme décrit par ses amis et ennemis comme « une sorte de génie, s'efforçant d'explorer les frontières de l'esprit humain pour le bien de son pays, tout en recherchant un sens religieux et spirituel à sa vie. » Mais aussi un homme qui restera, pour beaucoup, celui qui fait entrer le LSD au sein de la CIA au nom de la sécurité nationale. Le but, selon un rapport publié en 1975, étant de concevoir un « sérum de vérité, capable de briser les défenses des agents ennemis » lors des interrogatoires et créer des « pilules d’amnésie pour créer des superagents de la CIA qui seraient immunisés contre les techniques de contrôle de l’esprit de l’ennemi. » Au départ, l’expérience est menée sur des centaines de prisonniers toxicomanes volontaires, à qui l’on administre du LSD pendant 77 jours consécutifs, en échange d’une dose d’héroïne quotidienne. Mais rapidement, le projet dérape. Sous les ordres du Dr. Gottlieb, des agents administrent des drogues à des centaines de cobayes non-volontaires. « Des malades mentaux, prisonniers, toxicomanes et prostitués » rappelle le New York Times. Bref, « des personnes dans l’incapacité de se défendre. » Dans le Kentucky, un patient souffrant de malade mentale aurait ainsi reçu du LSD pendant 174 jours consécutifs. Et l'agence a mené 149 expériences au total, dont 25 sur des sujets qui n’en avaient pas conscience.

En 1972, une bonne partie des rapports détaillant les méthodes employées sont détruits par Richard Helms, directeur de la CIA au moment des faits. L’affaire est révélée par le New York Times en 1974, et une commission sénatoriale est chargée de l’enquête. En 1977, la commission révèle que des activités illégales ont bien été menées sur le sol américain et qu’elles ont causé au moins une mort. Celle de Franck Olson, un agent et chercheur de la CIA à qui on aurait glissé (sans son consentement) du LSD dans un verre de Cointreau le 18 novembre 1953. Dix jours plus tard, l’homme sautait du dixième étage d’un hôtel, victime d’une crise de paranoïa.

Source : « Stranger Things n’est pas que de la science-fiction », article de El Diaro (05/07/2019)

https://www.eldiario.es/internacional/Stranger-Things-programa-CIA-controlar_0_917258497.html


Références : un tissage pop-culturel ?

Principales références de la série :

Predator, Aliens (1979, 1986)

Carpenter, John (Halloween, the Thing), influence les compositeurs Kyle Dixon et Michael Stein

Carrie

L’Empire contre-attaque, 1981

Steven Spielberg : ET, Minority report,

Poltergeist

The Evil Dead (1981)

Scanners

Richard Greenberg (titres des épisodes)

The Manhattan Project (1980)

Under the skin, 2013

Même si pour certains, le tissage référentiel de la série tue sa créativité, le jeu référentiel s’avère être l’ADN structurel de la série, fondée sur la fascination des totems d'enfance de Matt et Ross Duffer. Seul compte ici l'impératif « faire comme au bon vieux temps ». Les Duffer ne s'en cachent d'ailleurs pas : « Notre véritable objectif était juste de revenir à ce style de storytelling. [...] On a repensé aux trucs qu'on adorait dans l'enfance et on a essayé de capturer l'essence de tout ça »

D’ailleurs pour Philippe Guedj dans le Point POP, « La doxa copiste de Stranger Things s'exprime aussi à travers la mise en scène : aspect granuleux de l'image, cadrage et usage des focales décalqués sur le « style » des années 80, décors et accessoires scrupuleusement reproduits d'époque, musique, situations… D'emprunts flagrants à la décennie 80 (E.T., Poltergeist, Alien, Les Griffes de la nuit, Les Goonies, Stand by Me...) à d'autres pompages plus récents (Insidious, Under the Skin) ou issus du jeu vidéo (Silent Hill, The Last of Us), voire de l'animation japonaise (Akira), TOUT Stranger Things n'est qu'un vaste duplicata. » (source : https://www.lepoint.fr/pop-culture/series/stranger-things-ou-la-demission-creative-d-une-generation-11-08-2016-2060550_2957.php) mais si justement ce que critique Guej était en réalité l’essence même de la série, un esthétique du remake.


Une esthétique du « …faire à nouveau » ?

Pour Guillaume Nicolas, ST est une « Ode aux années 80, délire nostalgique, opportunisme mélancolique, Stranger Things n’a pas manqué de qualificatif. Le site Vulture a été jusqu’à publier un abécédaire des nombreuses citations de la série au cinéma mais également à la musique (Carpenter) ou au design (Richard Greenberg). La créature des Duffer Brothers (Hidden, Wayward Pines) a provoqué chez les spectateurs autant d’agacement (hommage stérile, pompage éhonté) que d’odeur des célèbres madeleines de Proust (glorieuses eighties) ».

Les références, au sein de la série, se multiplient, créant autant d’easter eggs ludiques. Mais au-delà de l’aspect sentimental, du prisme des modèles que la série invoque, les Duffer Brothers appellent un autre modèle : Psycho de Gus Van Sant.

Et si, pour comprendre Stranger Things, il fallait regarder du côté des analyses du célèbre remake ? C’est-à-dire reprendre les principes esthétiques ayant guidé Gus van Sant

« … Faire à nouveau. »

C’est peut-être aussi la définition du projet des Duffer, où il y a, finalement, moins un travail d’hommage que de reconstitution. Ils placent le spectateur dans une étrange position où il se retrouve propulsé dans le passé (ses souvenirs), tout en activant sa capacité à anticiper des formes (futur).

L’esthétisme, dans Stranger Things, importe moins que sa faculté à retravailler des motifs narratifs et c’est dans ce travail particulier que nous relisons par superposition toutes les références. Les souvenirs se réinjectent dans le programme des Duffer Brothers et un mouvement de balancier s’exécute entre la prescience d’un récit qui se réécrit et la nostalgie d’une narration qui se revit.

« … reparcourir un lieu de mémoire. »

Dans Stranger Things, c’est toute une génération culturelle qui est revisitée. les Duffer compilent selon l’esprit très contemporain du mashup. Les références, citations, reprises s’entrechoquent dans un ensemble bien équilibré où jaillit une nouvelle œuvre, dans lequel le spectateur retrouve une position active (à lui de relier les points).

Ce big bang d’influences débouche sur oeuvre […] temporellement indécidable, oscillant à l’image de notre propre oscillation mentale, entre l’ancien et le nouveau. On y retrouve des éléments anachroniques composant un amalgame générationnel, présents davantage pour leur statut et leur encrage que leur valeur temporelle. À cela, s’ajoutent des marqueurs récents, pour rappeler que malgré l’entreprise de reconstitution, la minutie de la recomposition, Stranger Things est une série produite en 2016. De la nature de certains personnages à l’évolution du récit, la (re)création des Duffer Brothers n’est ni soumise, ni figée à son geste artistique. Les auteurs traduisent leur concept avec les moyens d’aujourd’hui (effets spéciaux, par exemple) et font ainsi papillonner la perception du spectateur.

Stranger Things est un geste des auteurs vers la critique, les spectateurs, les conviant à participer à leur démarche. Au-delà de la réussite artistique ou non, leur volonté de refaire à partir de morceaux divers et variés, aura déjà suscité le débat. Si l’œuvre s’efface derrière sa réception, derrière sa nature, les Duffer Brothers auront réussi leur pari.

La science-fiction de Strangers Things.

C’est une question que l’on peut légitimement se poser car au final les éléments surnaturels de Strangers Things se situent dans une hybridité des genres, entre science-fiction et fantastique tout à fait contemporaine.

L’univers et le graphisme de Stranger Things est une création d’Aaron Sims, des studios Creative Sims : c’est lui qui a élaboré cet imaginaire de l’Upide Down ou le monde à l’envers, un univers parllèle sombre, froid et vide à l’exception de la présence du demogorgon, un étrange monstre hybride humanoide, rappelant un extraterrestre mais aussi une plante carnivore mutante : sa gueule qui s’ouvre en quatre avec des pétales dentées évoque la plante carnivore de Jumanji. Matt Duffer s’était entretenu auprès du magazine Variety à ce sujet : « Nous avons beaucoup parlé du monstre et de ce à quoi nous voulions qu’il ressemble. Nous avons parlé de Giger, de Guillermo Del Toro, de Clive Barker et nous avons essayé de voir ce qui est si efficace chez leurs monstres : ils ont humanoides mais ils ont tous quelque chose de très étrange dans leur apparence. Nous sommes partis de ce principe et nous avons crée la créature que vous voyez dans la série. » Au-delà du demogorgon, monstre iconographique de la série (rendu presque sympathique dans la saison 3 puisque Dustin va recueillir une larve et la nourrir de nougat au chocolat), l’autre entité monstrueuse évoquée par les Duffer brothers est le flagelleur mental, une créature cauchemardesque lovecraftienne. L’Univers de Lovecraft, dans L’appel de Ctulhu ou les Montagnes de la folie est une référence essentielle pour les créateurs de ST. Les « Grands anciens » de Lovecraft, des créatures antédiluviennes, gigantesques et cauchemardesques, qui provoquent terreur et dérangement mental sont représentés via les ficgues du flagelleur mental, qui vit d’abord dans le monde à l’envers dans la S2 puis pénètre brutalement le réel dans la saison 3. La singularité science-fictionnelle de ST est aussi fondé sur l’étrangeté du monstrueux, la répugnance et la terreur de la dévoration. Le parallèle avec l’univers d’Alien apparaît comme une évidence (à développer) avec les œufs découverts par Hopper dans l’Upside Down et la créature qui se développe dans le corps de ses victimes jusqu’à se subsituer à eux, renouvelant ainsi la figure monstrueuse prédatrice tout en évoquant les extraterrestres des Profanateurs de spéulture.


Pour terminer…

Quelques éléments de réponse sur la saison 4, dont le tournage est actuellement à l’arrêt comme toutes les productions Netflix en raison de l’épidémie du Covd-19, d’autant qu’il devait se situer en Europe de l’est.

Fin janvier ou début février, les équipes du show devraient s'envoler pour la Lituanie et filmer des paysages et décors très différents de ceux dont nous avons été habitués jusqu’ici. D'ailleurs, le tournage devrait avoir lieu à proximité de l'endroit où a été tournée Chernobyl, la série d'HBO.

Ce n'est pas vraiment une surprise. On s'attendait à ce que Stranger Things s'exporte vers le Vieux continent, là où les scientifiques russes manigancent pour percer les mystères de l'Upside Down. N'oublions pas non plus que c'est peut-être aussi en Europe que se trouve le shérif Hopper, comme l'a montré le trailer. Charles Murphy est formel : une partie des scènes a été tournée dans la reconstitution d'une prison. Sûrement celle où Hopper est retenu prisonnier. 

Sinon, une fois le tournage européen dans la boîte, le reste des scènes sera filmée à Atlanta, là où ont été réalisés les trois premiers volets des aventures de Mike, Eleven, Will et les autres. Tout devrait être bouclé en août, et il n'est donc pas certain que la diffusion de cette saison 4 soit programmée avant 2021.  

(Source blog de Charles Murphy, https://www.murphysmultiverse.com/)

Publications de Natascha Vas-Deyres : 

Dossier Pierre Bordage, Res Futurae n°13, en collaboration avec Claire Cornillon, juin 2019.

Dossier "Arts et littératures de l'imaginaire", Université de l'imaginaire, en collaboration avec Anne Besson, Actusf, avril 2019

- C’était demain : anticiper la science-fiction en France et au Québec 1880-1950), Natacha Vas-Deyres, Patrick Bergeron et Patrick Guay (dir.), Eidôlon n°123, Presses universitaires de Bordeaux, 2018.

- Michel Jeury, Carnets chronolytiques, textes réunis et présentés par Natacha Vas-Deyres et Richard Comballot, coll. « SF Incognita », Presses Universitaires de Bordeaux, 2015,

- Les Dieux cachés de la science-fiction française et francophone, 1950-2010, Natacha Vas-Deyres, Patrick Bergeron, Patrick Guay, Danièle André et Florence Plet-Nicolas (dir.), Eidôlon n°111, Presses universitaires de Bordeaux, 2014.

- Ces Français qui ont écrit demain. Utopie, anticipation et science-fiction au XXème siècle, coll. littérature générale et comparée dirigée par Jean Bessière, éditions Honoré Champion, Paris, 2012.

- L’Imaginaire du temps dans le fantastique et la science-fiction, Natacha Vas-Deyres et Lauric Guillaud (dir.), Eidôlon n°91, Presses universitaires de Bordeaux, 2011.

- Régis Messac, l’écrivain-journaliste à re-connaître, Natacha Vas-Deyres et Olivier Messac (Dir.), éditions Ex-nihilo, Paris, 2011, en collaboration avec l’EA TELEM/Université Michel de Montaigne-Bordeaux3.

Pour en savoir plus :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Natacha_Vas-Deyres

https://umiess.academia.edu/NatachaVasDeyres

https://www.franceculture.fr/personne-natacha-vas-deyre

 

18 NARCOS MEXICO

Avec Anthony Guyon

 
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Anthony GUYON

Anthony Guyon est enseignant agrégé en lycée et à Sciences-Po. Docteur en Histoire, il a soutenu sa thèse sur les tirailleurs sénégalais durant l’entre-deux-guerres. Il a rédigé la partie sur l’Afrique dans la Grande Guerre de l’Atlas historique de l’Afrique, dirigé par François-Xavier Fauvelle et Isabelle Surun aux éditions Autrement. Membre de l’équipe de rédaction de Nonfiction.fr, il fait également partie de l’équipe d’auteurs des manuels de la spécialité HGGSP des éditions Hatier.

 

Résumé de l'épisode 18

Présentation de la série :

  • La suite d’une série à succès (Narcos), de la saison 4 au Spin-off

  • Miguel Felix Angel Gallardo pour comprendre le rapport entre le Mexique et le trafic de drogues. Mécanismes du cartel de Guadalajara.

  • 1ère saison ascension, 2e saison déclin jusqu’à l’emprisonnement.

Hollywood et les trafiquants de drogue, une fascination réciproque.

  • Le Parrain, Scarface, El Chapo. La caricature du trafiquant.

  • Sicario, Sin Nombre, films retranscrivant une image plus proche de la réalité

  • Narcos Mexico, entre les deux mais bascule souvent dans les poncifs du genre.

Gallardo et le Mexique dans le trafic de drogues :

  • Histoire du trafic de drogues du XIXe aux années 70

  • Gallardo et Escobar, parcours comparés

  • Le recours à la violence. L’affaire Camarena

La drogue, un produit un mondialisé :

  • La chaîne de production. De l’agriculteur au blanchiment d’argent.

  • La distribution et la consommation. Hausse de la consommation ds les années 70, la drogue devient un phénomène culturel, premières campagnes de sensibilisation.

  • Le transport. Entre l’Amérique du Sud et les EU. Rôle clé de la frontière du Mexique qui ne cesse de se renforcer car offre de nombreuses brèches.


Mieux comprendre le Mexique avec Narcos Mexico

  • Le poids de la corruption. A tous les échelons, elle est présente. Un des intérêts de la série est que Gallardo est presque toujours contrôle par le système politique, contrairement à Escobar.

  • Les questions sociales. Dans certains lieux, aide aux plus démunis sur lequel jouent les Narcos. Marque El Chapo 701.

 

19 Dogs of Berlin

avec Valérie Dubslaff

 
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Valérie DUBSLAFF

Valérie Dubslaff, docteure en études germaniques et en histoire contemporaine, est maîtresse de conférences en histoire et civilisation du monde germanique à l’université Rennes 2/ERIMIT (EA 4327). Spécialiste de l’histoire du genre et de l’extrême droite allemande, elle a consacré une thèse de doctorat aux femmes du Parti national-démocrate d’Allemagne (Nationaldemokratische Partei Deutschlands, NPD).

 

Résumé de l'épisode 19

Présentation Générale

réalisation, producteur, diffusion etc., acteurs…


Appréciation générale


Rapide présentation de l’intrigue et des personnages principaux

- Synopsis

- Kurt

- Erol

Berlin comme verre grossissant d’enjeux nationaux

- la représentation de Berlin dans les séries

- dans la série : Berlin comme métonymie : immigration, multiculturalité, injustice sociale, violence, racisme, extrême droite… et disparités est-ouest (30 ans après la chute du mur)

- division toujours inscrite dans paysage urbain : opposition entre Marzahn-Hellersdorf et Neukölln


La société multiculturelle : l’immigration et sa place dans la société

retour sur l’histoire de l’immigration en Allemagne fédérale ≠ RDA

- des « Gastarbeiter » (années 1950) à la « crise des réfugiés » de 2015

- les débats sur l’intégration en Allemagne

- Identités et multiculturalité : représentations dans la série

- la société multiculturelle : représentation des communautés ethniques

- le crime organisé

- le rap comme vecteur d’émancipation

- le foot et la « Mannschaft » comme marqueur identitaire

L’extrême droite et la « guerre ethnique »

Retour sur l’histoire de la violence (depuis 1990)

- pogroms du début des années 1990

- NSU dans les années 2000

- actes terroristes des dernières années : Cassel, Halle, Hanau

- L’essor du national-populisme : PEGIDA à Dresde et l’AfD dans les parlements.

= la représentation de l’extrême droite dans la série

- la « Kameradschaft Marzahn »

- Ulf et sa mère

- « pluralisme brun »

- la « guerre » ethnique

Une série « virile », regard sur le genre

- la virilité et les corps (meurtris)

- les femmes et l’amour

Et les chiens dans tout ça ?

- Bibliographie sélective :


Moreau, Patrick, L'autre Allemagne : Le réveil de l'extrême droite, Paris, Éditions Vendémiaire, 2017


Oudin, Bernard / Georges, Michèle, Histoires de Berlin, Paris, Perrin, 2000.


Saint Sauveur-Henn, Anne (dir.), Migrations, intégrations et identités multiples, le cas de l'Allemagne au XXe siècle, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2011


Sebaux, Gwénola, « Immigration, intégration : l’Allemagne sur la voie de la modernité », Allemagne d’aujourd’hui, 2014/4, n°210, p. 154-168


Wissmann, Nele Katharina, « L’Allemagne, une société clivée », Revue Etudes, 2019/9, p. 17-27.

Principales publications de Valérie Dubslaff : 

« Women on the fast Track : Gender Issues in the National democratic Party of Germany and the French National Front, 1980s-2012 », dans Michaela Köttig, Renate Bitzan, Andrea Petö (dir.), Gender and Far Right Politics in Europe, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2017, p. 159-173


« L’antiféminisme des femmes. L’extrême droite face au défi de la question féminine en France et en Allemagne depuis les années 1970 », dans Anne Kwaschik, Françoise Berger (dir.), La « condition féminine », Feminismus und Frauenbewegung im 19. und 20. Jahrhundert/Féminismes et mouvements des femmes aux XIXe-XXe siècles, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2016, p. 215-226


« Crise des réfugiés et crispations identitaires : l’Allemagne en proie au national-populisme », dans Allemagne d’Aujourd’hui, n° 216, avril-juin 2016, Villeneuve d’Ascq, Septentrion, 2016, p. 20-28

 

20 Battlestar Galactica

Avec Mélanie Bourdaa

 
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Mélanie BOURDAA

Mélanie Bourdaa est Maitre de Conférences HDR en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Bordeaux Montaigne, et chercheure au laboratoire MICA. Elle analyse la réception des séries télévisées américaines contemporaines par les fans, et les stratégies de productions (Transmedia Storytelling).

Elle a piloté le MOOC « Comprendre le Transmedia Storytelling » hébergé sur la plateforme FUN (1ère session janvier-mars 2014 / 2ème session Janvier-mars 2015).

Elle dirige le programme MediaNum (valorisation du patrimoine par le Transmedia Storytelling) financé par la Région Aquitaine, la DRAC et le Ministère de la Culture. http://medianum.tumblr.com/ . Elle co-dirige le Design et Media Lab.

Compte twitter @melaniebourdaa

Site Web http://fandoms.hypotheses.org/

 

Résumé de l'épisode 20


1.Galactica était d'abord une série de la fin des années 70. Dans quel contexte a-t-elle été produite et diffusée?

2.La version réimaginée par Ron D. Moore est ancrée dans une amérique post-11 septembre. Pouvez-vous nous en dire plus ?


3.Quels sont les principales différences entre les Cylons et les Humains ?

4.Il y a des questions de genre dans BSG notamment sur la réécriture de certains personnages. Quel est l'impact sur la narration ?


5. BSG est un exemple de transmedia Storytelling. Quelle a été la stratégie mise en place autour de la série ?


- Bibliographie indicative

2019. Bourdaa Mélanie, Alessandrin Arnaud, Fan Studies, Gender Studies. Le retour, Teraêdre collection « Passage à l’Acte ».

2019. Bourdaa Mélanie, « Transmedia Storytelling : Characters, Time and World – The Case of Battlestar Galactica”, in Freeman Matthew, Rampazzo Gambarato Renira, The Routledge Companion to Transmedia Studies, Routledge. pp. 133-140.

2018. Bourdaa Mélanie, Cornillon Claire, Wells-Lassagne Shannon, « Investigating the CW », Series. International journal of TV serial narratives. https://series.unibo.it/issue/view/749/showToc

2017. Bourdaa Mélanie, « “May we meet again, Heda.”. Social bonds, activities and identities in the #Clexa fandom”, in Paul Booth, A Companion to Fandom and Fan Studies, Wiley, pp. 385-400.

 

21 MAD MEN

Avec Marine Rouch

 
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Marine ROUCH

Marine Rouch est doctorante en histoire contemporaine aux universités de Toulouse Jean Jaurès (Framespa) et de Lille (Alithila). Elle rédige actuellement sa thèse sur les lectrices « ordinaires » de Simone de Beauvoir. Elle anime le carnet de recherches Hypothèses, Chère Simone de Beauvoir, qui accepte des contributions extérieures : https://lirecrire.hypotheses.org

 

Résumé de l'épisode 21

La série : présentation rapide


  • Date de diffusion, nombre de saisons et épisodes.

  • Le réalisateur (rapide)

  • Où la visionner aujourd’hui ?


Thème de la série


  • Le cadre géographique et chronologique : USA, NYC, les sixties

  • Le scénario : une agence de publicité sur Madison Avenue + explication du titre de la série (Mad Men)

  • Société de consommation, âge d’or de l’économie américaine

  • Intrigue et présentation des personnages principaux : Don, Betty, Sally / Roger / Peggy / Joan / Pete


Mad Men et les années 1960


  • Le style visuel (cinéma) et histoire en toile de fond (rapport à l’histoire abordé plus loin)

  • Fascination pour les sixties (musique, glamour, toute puissance d’une élite) en même temps qu’une remise en question de l’American Dream et l’American Way of Life.

  • La réception critique : un paradoxe

    • Au départ, la série passe inaperçu, puis elle devient un phénomène

    • Fascination pour les 60’s (barbie Betty et Don, style de vêtement, parfaite femme au foyer dans les magazines féminins etc.)

    • Passe à côté d’une critique de la société de consommation : où est le vrai bonheur ? Explication rapide du premier épisode : Don/Betty = Divorce.

  • Une série riche qui a aussi intéressé la recherche universitaire.

Mon expérience de spectatrice

  • Je parle à partir de ma propre expérience de spectatrice et d’historienne qui travaille sur les femmes et le genre de 1945 à la fin des années 1970 – donc cette période que l’on appelle les Trente Glorieuses.

Mad Men et l’histoire

  • Une attention toute particulière aux événements historiques

    • La crise des missiles

    • La mort de JFK

    • La mort de Marylin Monroe

    • Bataille pour les droits civiques

    • Le premier pas sur la lune

    • La contre-culture

    • Des faits divers qui ont défrayé la chronique et bouleversé les USA : Manson Family, serial killer, Charles Whitman…

    • Quelques références à la libéralisation des droits des femmes

  • Mais, ce sont des événements en toile de fond, qui servent surtout à compléter notre connaissance des personnages puisqu’ils y réagissent ou bien à communiquer l’atmosphère collective de l’époque.

    • Ex : la mort de JFK (émotions politiques)

    • Ex : la mort de Marylin (sur les femmes)

    • Ex : le pas sur la lune (très bel épisode)

  • Ainsi, ce traitement a des limites et des biais : je prends l’exemple de la bataille pour les droits civiques.

    • Invisibilisation des Noir·es. Le pb racial n’est pas considéré comme un événement mais comme un arrière-plan culturel. (cf critique de Sarah Nilsen)

  • Hypothèse : une micro-société aristocratique qui ne semble s’inquiéter des événements sociaux et politiques que quand ils risquent de mettre en danger ses privilèges (les émeutes raciales, les meurtres de femmes etc.)

  • Pour autant : l’histoire des dominant·es permet de mettre en lumière des rapports de domination (cf. M. Larrere, G. Mazeau et L. De Cock, L’histoire comme émancipation). Ex du contexte de recrutement de secrétaires noires à l’agence.

  • Et l’intérêt porté à l’ordinaire renforce cela. (G. Perec, l’Infra-ordinaire)

Les rapports entre les hommes et les femmes dans Mad Men

  • Stricte séparation des hommes et des femmes, reflet d’une société où la domination masculine est la norme.

    • A l’agence : bureaux individuels pour les cadres (hommes) / espace commun pour les secrétaires (femmes)

    • Travail/maison

    • Ville/banlieue

  • Les femmes et la société de consommation

  • Le contexte des années 1960

    • L’idéal du mariage et de la maternité

      • L’après-guerre et l’idéologie familialiste des années 50

      • L’idéal de la femme au foyer et The Feminine Mystique

      • L’évolution du personnage de Betty : de la femme au foyer à une certaine émancipation ?

  • Les femmes au travail

    • Quels emplois ? Quelles conditions ?

    • La représentation des secrétaires : un travail pour trouver un mari

    • Le sexisme (objectification des femmes. Le corps et le sexe comme arme des femmes pour s’imposer : Peggy et Joan)

  • Le cas de Peggy, prise entre les deux.

    • Envie de reconnaissance pour son travail, mais n’appartient plus à son sexe une fois qu’elle rallie une équipe masculine. La façon dont elle s’habille par rapport aux autres femmes le signifie.

    • Vie privée ou carrière : son déni de grossesse.

    • La souffrance de sa situation : Scène où elle se confie à Don et où elle dit qu’elle sait ce qu’elle est censée vouloir (ce que la société attend d’elle) mais qu’elle n’y arrive pas (saison 7, épisode 6). / Scène où sa mère la prévient qu’elle finira vieille fille entourée de chat (stéréotype).

    • The Best of everything (Rien n’est trop beau) (1958), roman de Rona Jaffe.


Les autres effets de la domination masculine

  • Les relations entre femmes

    • Peggy et Joan, une solidarité féminine impossible

  • Les relations entre hommes

    • Compétition : Don et Pete, une histoire de pouvoir

  • Ce que la soumission féminine fait aux hommes (ref à Manon Garcia) : masculinités

    • Le modèle patriarcal ne convient pas non plus aux hommes. Aucun n’est satisfait. Don : insatisfait, se cherche. // Pete : de nombreux épisodes sur sa situation : n’arrive pas à se conformer au schéma de la vie de famille en banlieue et vie professionnelle et extra-conjugale en ville. // Ironie autour du personnage de Roger (il écrit ses mémoires).


Une série féministe ?


  • Représentation des femmes : différente au début et à la fin de la série

    • Stéréotypes : stupidité et ridicule de certaines femmes


  • Male Gaze ou Female Gaze ? (ref. Iris Brey)

    • L’accouchement de Betty, les plans prolongés sur les visages

    • Mais au fur et à mesure de la série, male gaze : scène où Betty est penchée sur la voiture en short et on remonte des chevilles jusqu’à ses fesses. Ou bien Megan. Ainsi que les fantasmes des hommes autour du mouvement hippy et de la révolution sexuelle (plan à 3).

  • Et le mouvement féministe ? Les femmes sont quand même au centre de la série, on aurait pu imaginer que certaines se rallieraient au NOW de Betty Friedan par exemple.


  • Déception sur le développement du personnage de Sally.


- Bibliographie indicative :


Études sur Mad Men


4 émissions France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/mad-men-14-les-annees-1960-de-matthew-weiner

Andrew Cracknell, The Real Mad Men: The Renegades of Madison Avenue and the Golden Age of Advertising, USA, Running Press, 2012.


E. Engstrom, T. Lucht, J. Marcellus, and K. Wilmot Voss, Mad Men and Working Women: Feminist Perspectives on Historical Power, Resistance, and Otherness, USA, Peter Lang, 2014.


Katherine Gantz, "Mad Men"'s Color Schemes: A Changing Palette of Working Women”, Studies in Popular Culture, vol. 33, n°2, spring 2011, p. 43-58.


Lauren M. E. Goodlad, Lilya Kaganovsky, Robert A. Rushing, Madmen, Madworld. Sex, politics, style, and the 1960s, Londres, Duke University Press, 2013.


Fabio La Rocca , « Mad Men : style et culture de l’empire publicitaire », Sociétés, 2015/2, n° 128, p. 43-50. 


Sara MacDonald, Andrew Moore, Mad Men: The Death and Redemption of American Democracy, USA, Lexington Books, 2016.


Karen McNally, Jane Marcellus, Teresa Forde, Kirsty Fairclough, The Legacy of Mad Men: Cultural History, Intermediality and American Television, USA, Palgrave Macmillan, 2019.


Heather Marcovitch, Nancy Batty, Mad Men, Women, and Children: Essays on Gender and Generation, USA, Lexington Books, 2014.


Sarah Nilsen, “Some People Just Hide in Plain Sight”: Historicizing Racism in Mad Men”, in Sarah Nilsen and Sarah E. Turner (eds), The Colorblind Screen: Television in Post-Racial America, USA, University Press Scholarship online, p. 191-218.


Caroline J. Smith, “As the '60s Moves Forward for Women, 'Mad Men' Leaves Its Women Behind”, Popmatters, 3 avril 2015. https://www.popmatters.com/191821-as-the-60s-move-forward-for-women-mad-men-leaves-its-women-behind-2495547527.html


Caroline J. Smith, “’There’s a Monster Growing in Our Heads’: Mad Men’s Betty Draper, Fan Reaction, and Twenty-First Century Anxiety about Motherhood.” in Anna M. Young (dir.), Teacher, Scholar, Mother: (Re)Envisioning Motherhood in the Academy, USA, Lexington Books, 2015, p.


Histoire des femmes et du genre


Lauren Berlant, The Female Complaint: The unfinished business of Sentimentality in American Culture, Durham, Duke University Press, 2008.

Stephanie Coontz, The Way We Never Were. American Families and the Nostalgia Trap, New York, Basic Books, 1992.


Stephanie Coontz, “A Strange Stirring” The Feminine Mystique and American Women at the Dawn of the 1960s, New York, Basic Books, 2012.


Andrea Dworkin, Les Femmes de droite, Canada, Éditions du Remue-Ménage, 2012 (1983).


Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, Paris, Flammarion, 2018.


Rebecca J. Pulju, Women and Mass Consumer Society in Postwar France, Cambridge, Cambridge University Press, 2011.


Kristin Ross, Rouler plus vite, laver plus blanc : Modernisation de la France et décolonisation au tournant des années 1960, Flammarion, 2006.



Quelques sources

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, 1949.

Helen Gurley Brown, Sex and the Single Girl, 1962.

Betty Friedan, The Feminine Mystique, 1963.

Rona Jaffe, The Best of Everything, 1958.

David Ogilvy, Confessions of an Advertising Man, 1963.

Franck O’Hara, Meditations in an Emergency, 1996.

Sloan Wilson, The Man in the Gray Flannel Suit, 1955. 

Richard Yates, La Fenêtre panoramique, 1961.

John Kenneth Galbraith, The Affluent Society, 1958.


Le journal intime d’une New-Yorkaise dans les années 1950, conservé à l’APA (Ambérieux).

Les lettres reçues par Betty Friedan de la part des lectrices de The Feminine Mystique, conservées à la Schlesinger Library (Cambridge, États-Unis).

Les lettres reçues par Simone de Beauvoir de la part de ses lectrices, conservées à la BnF (Paris).

 
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©2020 par Histoires en séries 

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