05 Indian Summers

Avec Sara Legrandjacques

 

Sara Legrandjacques

Agrégée d’histoire, Sara Legrandjacques est actuellement doctorante et ATER au sein du Centre d’histoire de l’Asie contemporaine (CHAC) de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et rattachée à l’UMR Sirice. Elle est également fellow de l’Institut Convergence Migrations et membre du projet ANR Global Youth in the Making. Ses recherches portent sur les mobilités étudiantes en Asie coloniale, entre les années 1850 et la Seconde Guerre mondiale. Elles se concentrent plus particulièrement sur l’Inde britannique et l’Indochine française en mêlant histoire globale, histoire des migrations et histoire de l’éducation. Parmi ses publications récentes, on trouve :

 « Déroutes étudiantes. Les étudiants indochinois en France, 1940-1945 » dans le dossier thématique « Frontières. Circulations, vie quotidienne, illégalités », Cahiers Sirice, 2019 ;

« Global Students? The International Mobility and Identity of Students From Colonial India and Indochina, 1880s-1945 », Global Histories. A Student Journal, 2018 ;

« Des colonisés à la Cité. La Maison des étudiants indochinois à la Cité universitaire de Paris (1927-1939 », Traverse. Revue d’histoire, 2018.

 

Résumé de l'épisode 5

*Titre de la série : jeu de mot sur « été indien » > expression qui n’a rien à voir avec l’Inde au départ (référence amérindienne) mais ici, permet de faire référence à l’installation d’une partie de la population colonisatrice du Raj britannique pendant les mois estivaux à Simla, une station d’altitude (hill station) située au NO de l’Inde. 


> Le caractère bien circonscrit de la période estivale est particulièrement bien visible dans la saison 1 puisqu’elle s’ouvre sur l’arrivée des colons au début de la saison estivale et se ferme sur leur départ à la fin de cette saison.


  • > cadre de la série Simla – aujourd’hui Shimla dans Himachal Pradesh – environ 2 200m d’altitude > zone montagneuse, pré-himalayenne avec importantes forêts. Avec climat moins chaud, en dessous des 30°C même pendant l’été, juillet-septembre : 20°C. Touchée par la mousson.


> Impact géographique / démographique / urbanistique de la colonisation bien visible :

Jusqu’au xixe siècle : zone peu peuplée avec seulement temple > occupation au cours du siècle. On y envoie des malades dès les années 1820 + devient peu à peu un lieu de rencontres politiques mais aussi un lieu de sociabilité

  • Transparaît bien dans la série : présence du vice-roi avec son secrétaire (Ralph Whelan) avec surtout le Simla Club qui est un lieu de rencontres mais aussi de divertissement (alcool, musique, défilé de mode…) voire de débauche.

= fréquentation européenne mais aussi arrivée d’Indiens.

Des lieux de détente + impératif sanitaire, cf. personnage de Eugene Mathers (saison 1), qui est souffrant et souffre de malaria > idée que le climat tropical est pathogène pour les Européens.


Ce sont aussi des lieux de discrimination / ségrégation particulièrement fortes : très visible dans la série : villas peuplées d’Européens où seuls sont présents le personnel jugé indispensable (ayahs, jardiniers…) mais sinon : quartiers – plus modestes – réservés aux Indiens,

Ex : famille Dalal qui vit dans un petit logement.

Avec tout de même évolution au fil des décennies > installation d’une « élite locale », cf. Ramu Sood dans la série : un Indien qui se spécialise dans la plantation de thé et concurrence le planteur britannique, Armitage, jusqu’à pouvoir racheter ses plantations car ce dernier est trop endetté.

+ accueil de personnalités indiennes au club, notamment les collaborateurs les + loyaux.


Simla > une hill station parmi d’autres (Darjeeling, Ootacamund…) mais qui demeure ‘au-dessus des autres’, la principale hill station : 

À partir de 1864 : capitale d’été du gouvernement colonial britannique en Inde alors que capitale = Calcutta.

5 jours de voyage depuis Calcutta > 1912 : capitale de l’Inde britannique passe de Calcutta à Delhi : seulement env. 360 km à parcourir >> c’est le cas dans les années 1930, période où se déroule la série.


= stations d’altitude / hill stations > pas un cas isolé ou propre à la colonisation britannique. On en retrouve dans d’autres empires coloniaux, avec Simla qui sert de modèle : Dalat en Indochine (voir les travaux d’Eric Jennings, cf. bibliographie), Hell Bourg à La Réunion ou encore Baguio aux Philippines.



*Intrigue(s) : série suit un nombre assez important de personnages pendant la saison chaude à Simla, dans les années 1930 (saison 1 en 1932 et saison 2 en 1935)


= offrir une vue d’ensemble de ce microcosme, comme une loupe sur la société coloniale indienne dans sa diversité, autour d’intrigues politiques et amoureuses.

≠ une parenthèse > continuité de la vie politique et sociale dans un contexte précis : permet d’évoquer des questions telles que le développement du nationalisme, les tensions intercommunautaires, etc.

= un aperçu, + ou - réussi, de la vie coloniale en Inde > point de départ de la fiction.


*Diversité de la société coloniale : en effet, la série – surtout la première saison – met en avant la diversité de la société coloniale : plus complexe qu’une opposition entre colonisateurs et colonisés, ce qui fait écho aux renouvellements historiographiques qui ont lieu depuis fin XXe siècle.


            > Colonisateurs : des Britanniques > des Anglais mais aussi Écossais = Ian McLeod, héritier du thé Armitage, qui rappelle son identité écossaise = sous-impérialisme. Il incarne aussi le colon dans le sens où il arrive de métropole pour s’installer en Inde et aider à la gestion de l’affaire de son oncle

= personnage qui incarne le capitalisme colonial et ses limites (dettes de l’oncle…).

On retrouve d’autres personnages aux parcours impériaux,

Ex : Alice Wheelan > a grandi en Inde puis a été envoyé en métropole où elle s’est mariée en métropole avec retour en Inde

+ famille Raworth : Douglas > missionnaire et instituteur qui s’installe en Inde (orphelinat pour métis).  

            *à côté de ça, des Anglo-Indiens : des Britanniques vivant en Inde, qui y sont nés. C’est le cas de Ralph Wheelan, le secrétaire du vice-roi.


> Étrangers : se fait plus discrète sans être absente > le secrétaire du vice-roi, Ralph Wheelan, se fiance avec une États-Unienne, Madeleine, en séjour à Simla avec son frère (rôle médical des stations d’altitude) : enfants d’entrepreneurs qui laissent entrevoir en filigrane l’impact de la crise de 1929 avec ruine.

= stratégie économique + contexte troublé de l’entre-deux-guerres. Mais peu de détails là-dessus dans la série.



            > Colonisés : ici aussi, série met en avant la diversité de la société indienne et les tensions qu’elle produit


En 1931 > plus de 350M hab en Inde > env 85% de la population est hindoue.

9,8% musulmans

2,3% chrétiens

1,9% sikhs + 0,43% animistes + 0,49% jainisme.


> Personnage principal, Aafrin Dalal, et sa famille sont parsis : une minorité qui représente un peu plus de 100m personnes en Inde coloniale au début des années 1930. Le parsisme est dérivée du zoroastrisme : migration de ces populations vers l’Inde depuis la Perse, notamment présent dans la région de Bombay, comme la famille Dalal.


Musulmans : surtout dans la 2e saison, avec essor des tensions intercommunautaires qui sont soulignées > hausse au cours de l’entre-deux-guerres (cf. Markovits), notamment au cours des années 1930 : faible investissement dans le mouvement de désobéissance civile, contrairement au mouvement de non-coopération 10 ans auparavant.


Avec tensions entre hindous et musulmans mais aussi liées à l’organisation sociale en castes : c’est-à-dire en groupes hiérarchisés et héréditaires, chaque groupe ayant sa fonction propre > 4 catégories + intouchables, les hors-castes.

Dans le contexte de la montée du nationalisme, cette organisation crée des tensions > cf. saison 1 : contacts entre Britanniques et intouchables, invitation à un repas officiel qui vexe et offense les membres des hautes castes. 

= s’inscrit dans le cadre d’une politique réel de valorisation des intouchables au début des années 1930 > Communal Award : circonscriptions pour les intouchables. Question de l’électorat séparé qui divise les nationalistes indiens > nom de Ambedkar est mentionné.


> Métis : entre-deux > sont montrés comme des laissez-pour-compte pris en charge ici par des missionnaires > prosélytisme.


*Rôle des femmes :

Importance des personnages féminins, qu’elles soient indiennes ou occidentales (brit ou américaines) alors qu’en général, présence limitée au sein des colonies. D’abord arrivée des hommes (souvent seuls) puis plus tard : familles.

MAIS elles sont davantage visibles dans les stations d’altitude : généralement surreprésentation (avec les enfants) car santé (et nerfs soi-disant trop faibles !) considérée plus fragile.

> Série relaye image de femmes sans mari dans les stations avec amants, jeu de séduction, etc. = lieux de mœurs légères, notamment visible à travers des personnages secondaires qui fréquentent le club.


Figure de l’institutrice : accent sur formation d’enseignante dès le xixe siècle, surtout 2e moitié du siècle, non sans difficultés. Rapports soulignent le manque d’enseignantes > rôle d’abord des Européennes (missionnaires, formées dans écoles pour institutrices en Angleterre…). Petit à petit formation d’institutrices locales, dans la colonie ou parfois à l’étranger (UK, US…).

Et aussi : Sooni Dalal > femme indienne qui a tendance à s’émanciper : étudiante en droit. Mais en réalité cas de figure qui demeure minoritaire, même dans les années 1930 > question de l’usage du diplôme. 


*permet également de soulever la question de l’éducation qui transparaît de multiples manières dans la série :


Rôle des missions : élément important dans le système d’enseignement indien > reconnaissance.


Circulations éducatives : le fils de Douglas et Sarah Raworth est envoyé en métropole à la fin de la saison 1 pour poursuivre son éducation. Il bénéficie alors d’une bourse d’études = phénomène qui se dev 2/2 XIXe et XXe siècle, aussi bien par autorités coloniales que par philantropes, pour populations européennes comme locales.

= enseignement impérial > non-équivalence de la formation dans la colonie, prestige de la métropole…


La série évoque – surtout en filigrane – la question de l’enseignement supérieur destiné aux Indiens à travers le cas de la famille Dalal :

Cas de Sooni déjà évoqué plus haut.

Mais aussi : Aafrin Dalal : va obtenir un poste auprès du secrétaire du vice-roi > Indian Civil Service. D’abord, subalterne au sein de l’administration > dans épisode 3, saison 1 : pour le remercier de lui avoir sauvé la vie, Ralph Whelan veut l’aider à obtenir un poste, et le fait chef de bureau dans la haute admin° : Indian Civil Service (depuis les années 1850) > hauts fonctionnaires de la colonie. Besoin de passer un examen : jusqu’en 1922 > devait se rendre à Londres. Puis possible de le passer à Allahabad puis à Delhi

= élite anglicisée > formation en Angleterre (même après examen en Inde).

Examens exigeants avec coût (Aafrin Dalal subvient aux besoins de sa famille) > cours préparatoires financés par l’admin°.

= former des collaborateurs loyaux > et mobiles : dans la saison 2, retour à Simla après poste au Bengale.


*Ici, la question de la collaboration – et de ses limites – est en effet centrale : elle permet de souligner l’essor du nationalisme avec des actions qui peuvent se faire violentes (cf. saison 2 : attentats) = au-delà du mouvement non-violent de Gandhi.

Dans la saison 2 : question de la collaboration avec les princes des États princiers : des territoires sous domination britannique indirecte, très nombreux (plus de 500 au moment de l’indep) mais surtout très variables.

  • 1935 : question du fédéralisme qui inclut les États princiers dans le cadre du Govt of India Act.

  • Bibliographie sélective :

  • Eric Jennings (dir.), À la cure, les coloniaux ! Thermalisme, climatisme et colonisation française (1830-1962), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011.

  • Pamela Kanwar, « The Changing Profile of the Summer Capital of British India: Simla 1864-1947 », Modern Asian Studies, 18, 1984.

  • Jean Louis Margolin, Claude Markovits, Les Indes et l’Europe. Histoires connectées xve-xxie siècle, Paris, Gallimard, 2015.

  • Claude Markovits (dir.), Histoire de l’Inde moderne 1480-1950, Paris, Fayard, 1994.

  • David C. Potter, India’s Political Administrators. From ICS to IAS, Delhi, Oxford University Press, 1996.

  • Rudyard Kipling, Simples contes des collines, Paris, Éditions Sillage, 2009.

 

06 Gregory

avec Julie Pilorget

 
D2E57D49-8BB1-4255-B460-D4C9E862925F_edited.png

Julie Pilorget



Agrégée d’histoire et docteure en histoire médiévale, mes travaux porte sur la place des femmes en ville à la fin des époques médiévales et modernes, notamment au nord de l’Europe, à un moment où se sont offertes à elles de multiples possibilités d’exercer des rôles sociaux, religieux et économiques d’importance.

Enseignante dans le secondaire et vacataire à l’université de Paris (Paris Diderot), je suis également secrétaire de l’Association Mnémosyne pour le développement de l’histoire des femmes et du genre. Je suis également membre de Bobines et Parchemin, un festival lié cinéma et histoire.

 

Résumé de l'épisode 6

  1. Présentation de la série

  2. Pourquoi cette émission alors que beaucoup a déjà été dit sur ce fait divers

  3. Le centre du propos : Le regard porté sur les protagonistes femmes dans l’affaire du « Petit Grégory »

  4. Christine Villemin, la coupable idéale ? L’acharnement médiatique et judiciaire à l’encontre la mère de Grégory

  5. Murielle Bolle, une anti-Christine Villemin 

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE : 

  • « Quant aux filles et femmes qui désirent vivre du plaisir de leur corps. Prostitution et société à Amiens à la fin du Moyen Âge », Circé. Histoires, cultures et sociétés, n°8 (printemps 2016), en ligne : http://www.revue-circe.uvsq.fr/quant-aux-filles-et-femmes-qui-desirent-vivre-du-plaisir-de-leur-corps-pour-une-premiere-approche-de-la-prostitution-amienoise-a-la-fin-du-moyen-age/

  • « Foles femmes et larronesses. Figures de la délinquance féminine en Picardie à la fin du Moyen Âge », Revue de la Société des Antiquaires de Picardie, Bulletin du 1er semestre 2015, t. 70, n° 713-714, p. 639-658.

  • « Comment meraleresse se doit contenir en ladite science. Le statut de sage-femme à Amiens à la fin du Moyen Âge », dans Laëtitia Dion et alii, Enfanter. Discours, pratiques et représentations de l’accouchement dans la France d’Ancien Régime, Arras, Presses de l’Université d’Artois, 2016, p. 19-32.

 

07 Séries à enquête mortuaire

avec Juliette Cazes


 
Juliette%20Cazes_edited.jpg

Juliette Cazes

 Juliette Cazes est logisticienne d'expéditions scientifiques sur les volcans actifs mais initialement elle a étudié le funéraire par le biais de l'archéologie, de l'anthropologie classique et biologique tant en théorie qu'avec des expériences terrain. Elle travaille à vulgariser et faire connaître le domaine funéraire en termes factuels et scientifique au grand public depuis 2017 avec la plateforme le bizarreum qui se constitue d'un site web, d'une chaîne Youtube et de podcasts.

 

Résumé de l'épisode 7


 - Le boom des séries télévisées avec présence de médecins-légistes et d'anthropologues médico-légaux : c'est un phénomène récent même si on a des personnages qui ont eu ce rôle discret dans les années 80 (Dana Scully dans X-Files, agent du FBI mais surtout experte en médico-légal). On doit donc attendre le début des années 2000 pour voir des séries qui s'orientent sur les enquêtes mais surtout autour des corps que l'on voit + : La franchise Les Experts, NCIS (dérivé de JAG), Bones et Dexter.- Le fait que le cadavre est beaucoup plus explicite, on va avoir des scènes entières autour de la scène de crime qui est souvent introductive de ces séries et par la suite en laboratoire, la table d'autopsie ou la table à squelette est un élément central des analyses faites de façon succincte à l'oral et donc de la découverte des preuves mais aussi des moments plus intimes de type conversations existentielles entre les personnages.  Pour la série Dexter, le cadavre est souvent bien représenté dans la mise en scène (souvent cette dernière est la signature criminelle d'ailleurs) et pour Bones, c'est le contexte et l'état de décomposition qui va souvent permettre de tirer les conclusions de l'enquête. - Ces séries combinent enquêtes et analyses + l'action et la traque souvent. Pour autant, tous les personnages ne sont pas nécessairement dans les séries des experts médico-légaux, ces derniers fréquentent souvent des enquêteurs. Ce qui donne lieu à des binômes où le personnage qui étudie la mort s'avère être le tenant comique du binôme face à des enquêteurs rigides et souvent sans vraiment de personnalité et en proie à leurs démons intérieurs. Tandis que l'expert médico-légal est souvent représenté comme un personnage original et haut en couleur : - Abby Sciuto dans NCIS qui est l'archétype de la gothique, Ducky son collègue le petit papi expert médico-légal et attachant, dans les Experts (CSI) c'est Al Robbins le rockeur à la canne, dans Bones, Temperance Brennan est le cerveau atypique et hermétique au second degré et sa team d'anthropologue sont tous un peu particuliers. Le point commun c'est qu'ils sont souvent dans les personnages favoris du public du fait qu'ils sortent du lot et que très souvent ils parlent aux cadavres (mais on ne peut pas les blamer c'est une vraie déformation professionnelle retranscrite à la télé).  Donc des personnages hauts en couleur qui peuplent les laboratoires et les chambres froides pour contraster avec leur sujet de travail. Ce qu'on peut trouver arrangeant dans une mouvance de valorisation des métiers en lien avec les morts au début des années 2000. - Ensuite la véracité des cas présentés. Pour les séries, la majeure partie pour les Etats-Unis sont écrites et produites avec dans l'équipe des spécialistes. Pour exemple concret, la série Bones possède dans son équipe à la production exécutive Kathy Reichs qui est l'auteure des romans qui sont à la base de la série. Cette dernière est une experte en anthropologie médico-légale aux États-Unis et au Canada. Elle apporte alors un éclairage scientifique à la série bien que 42 minutes ne soient pas faites pour une démonstration pratique de la façon dont sont analysés les corps. D'ailleurs il y a de nombreux raccourcis qui vont drainer des erreurs et souvent induire le spectateur à avoir des idées qui ne sont pas les bonnes. Par ex, la diagnose sexuelle se fait souvent au coup d’œil et détermine le sexe de la victime dés le début d'un épisode alors que dans les faits, la détermination finale et fixe interviendra une fois la levée de squelette faite et ce dernier examiné sur table dans le cadre du rapport d'analyse. Mais ces biais sont expliqués non pas par un travail défectueux de Kathy Reichs et de son équipe mais bien à cause de contraintes scénaristiques. Erreurs qui ont été pointées du doigt dans Forbes à une époque par l'anthropologue Kristina Killgrove qui reprenait tous les éléments erronés de la série. Les séries policières faisant intervenir des spécialistes de laboratoire contiennent alors des éléments véridiques mais aussi  beaucoup de choses grossies ou erronées pour des raisons de script. La science évoluant en parallèle de ces séries, elles deviennent au final obsolète rapidement en termes techniques. Enfin, pour un public français, ce qui est visible en terme de protocoles et moyens montrés dans les séries est absolument incomparable avec ce que nous avons en France puisque le binôme judiciaire + anthropologue n'est pas quelque chose de courant ou bien le binôme anthropologue et légiste. Tout cela a été au coeur du programme du dernier colloque de l'INRAP au tribunal de Paris pour archéologie et enquêtes judiciaires. Les nuances techniques, pratiques et juridiques sont donc très différentes d'un pays à un autre et donc de ce que l'on peut voir dans les séries. - Pour terminer, est-ce qu'on peut dire que ces séries ont accentué les candidatures dans les filières médico-légales ou affiliées ? Clairement, cela est je pense le cas puisqu'en ayant été étudiante dans le supérieur à partir de 2009, il y avait un engouement naissant même si peu de filières en France. On observe actuellement le même engouement avec par exemple la criminologie qui pourtant n'est pas reconnue en France avec les séries tournant autour de l'aspect psychologique du criminel comme dans mindhunter ou encore esprit criminel.


 

08 Cold Case

avec Marjolaine Boutet

 
Marjolaine Boutet 01.JPG

Marjolaine 
BOUTET

Maîtresse de conférences en Histoire contemporaine à l'Université de Picardie-Jules Verne, spécialiste des séries TV et des représentations de la guerre. Elle est l'auteure de Les Séries Télé pour les Nuls (PUF, 2009), Sériescopie : guide thématique des séries télé (avec Pierre Sérisier et Joël Bassaget, Ellipses, 2011), Vampires : au-delà du mythe (Ellipses, 2011), Cold Case : la mélodie du passé (PUF, 2013), La bataille de la Somme : l'hécatombe oubliée (avec Philippe Nivet, Tallandier, 2016) et Un Village français : une histoire de l'Occupation (La Martinière, 2017). Elle chronique les séries télévisées pour le magazine Phosphore et dans l'émission Une heure en séries sur France Inter, et elle est membre des comités éditoriaux des revues TV/Series, Le Temps des Médias et Saisons.

 

Résumé de l'épisode 8

Les grandes thématiques abordées dans l'épisode : 

- Présentation de la série

- Pourquoi une historienne s'intéresse à Cold Case

- L'imortance de la musique dans la série

- Une étude genrée de l'histoire américaine ?

- Une étude de toutes les minorités (sexuelles, religieuses, ethniques...)

- Une histoire de la lutte pour l'égalité des droits des noirs

- Une critique de la société américaine

- La guerre et les armes sont omniprésentes

 

09 The WITCHER

Avec Justine Breton

 
Photo_identité_-_Breton_Justine.jpg

Justine BRETON

est maître de conférences en littérature française à l’Université de Reims Champagne-Ardenne (INSPE de Troyes). Elle étudie les productions médiévalistes et de fantasy, en particulier les adaptations audiovisuelles de la légende arthurienne. Elle est l’auteur de Le Roi qui fut et qui sera. Représentations du pouvoir arthurien sur petit et grand écrans (Classiques Garnier, 2019), et a signé avec Florian Besson les ouvrages Kaamelott, un livre d’histoire (Vendémiaire, 2018) et Une histoire de feu et de sang. Le Moyen Âge de Game of Thrones (PUF, 2020).

 

Résumé de l'épisode 9

  • Des personnages typiques de fantasy, avec parfois plus de profondeur (le tueur de monstres qui tue finalement peu de monstres, la princesse/élue, la sorcière sexualisée mais en mal d’enfant, etc.)

  • Thème de la parentalité

  • Représentation de la chevalerie

  • Narration et chronologie fragmentées (+plusieurs héros simultanés)

  • Série « historique » : dark fantasy et représentation de la guerre

  • Rôle de Jaskier/Dandelion dans la création et diffusion de la légende de Geralt.


Bibliographie indicative

Besson Anne (dir.), Dictionnaire de la fantasy, Paris, Vendémiaire, 2018.

Jenner Mareike, Netflix and the re-invention of television, Cham, Palgrave Macmillan, 2018.

Kaczor Katarzyna, Geralt, czarownice i wampir: recykling kulturowy Andrzeja Sapkowskiego, Gdansk, Obraz terytoria, 2006.

Sapkowski Andrzej, Le Sorceleur, t.1 : Le Dernier Vœu, Paris, Bragelonne, 2019.

Le Sorceleur, t.2 : L’Épée de la providence, Paris, Bragelonne, 2019.

Le Sorceleur, t.3 : Le Sang des elfes, Paris, Bragelonne, 2019.

Le Sorceleur, t.4 : Le Temps du mépris, Paris, Bragelonne, 2019.

Le Sorceleur, t.5 : Le Baptême du feu, Paris, Bragelonne, 2019.

Le Sorceleur, t.6 : La Tour de l’Hirondelle, Paris, Bragelonne, 2019.

Le Sorceleur, t.7 : La Dame du Lac, Paris, Bragelonne, 2019.

Le Sorceleur : La Saison des orages, Paris, Bragelonne, 2019.

 

10 Séries sur les Harems

Avec Justine Cudorge

 
Justine Cudorge.jpg

Justine CUDORGE

Justine Cudorge est doctorante en co-tutelle à l’URCA (Université-Reims-Champagne-Ardenne) et l’UNamur (Université de Namur). Son sujet de thèse : « Structures et enjeux des systèmes polygyniques : la place des femmes dans le palais mérovingien (Ve-VIIIe siècle) ». Justine a participé à plusieurs interventions dans des colloques comme « Ré-envisager les pratiques matrimoniales royales, la polygynie franque aux VIe et VIIe siècles à partir des chroniques de Grégoire de Tours et Frédégaire », Lyon, « Journées d’Étude des doctorants du CIHAM : La famille au Moyen Âge entre normes et pratiques », 24-25 octobre 2019 et « Rapports sociaux et études du genre : de l’influence féminine à la cour mérovingienne (VIe et VIIe siècles) », Bordeaux, « Histoire de genre ? Genre, sciences humaines et populations au Moyen Âge », 13 février 2020.

 

Résumé de l'épisode 10

Alors tout d’abord, il s’agit d’une thématique qui me touche beaucoup, puisqu’elle me permet d’aborder deux aspects qui me passionnent, qui sont à la fois donc : l’histoire féminine et les fonctionnements curiaux, que je trouve d’ordinaire relativement délaissés dans les séries, au profit très souvent d’une histoire politique qui serait davantage masculine : je pense aux figures des ministres ou des conseillers, de la guerre, des batailles, etc… Et donc les séries de harem, ça a été une excellente découverte pour moi, puisque cela m’a permis de découvrir un autre univers cette fois-ci entièrement féminin, ou en tout cas bien plus orienté sur le côté féminin.

Au niveau des séries, j’en ai retenu quatre, qui sont plus des paires en réalité, puisqu’elles sont à chaque fois dans la continuité les unes des autres. Tout d’abord, une saga ottomane, Muhteşem Yüzyıl et son spin-off Muhteşem Yüzyıl: Kösem, passées à l’occidentale sous la traduction de Magnificent Century et Magnificent Century Kösem. Il s’agit de deux gros succès de la télévision turque, qui ont été diffusés pour la première entre 2011 et 2014, 2015 et 2016 pour la seconde, donc deux séries qui ont connu un succès planétaire avec une très large diffusion dans les pays orientaux et sud-américains, mais qui n’ont hélas pas atteint nos vertes contrées, ce que je trouve très dommage personnellement.


Dans le cadre de la première, Muhteşem Yüzyıl, c’est tout simplement le récit (plus ou moins romancé évidemment) du règne de Süleyman Ier, que l’on connaît nous en France sous le nom de Soliman le Magnifique, LE grand sultan de l’histoire turque, et dont on va suivre le règne, un règne assez long d’ailleurs puisqu’il va de 1520 à 1566 (et pour ça la série sera très prolixe puisqu’on parle de 139 épisodes sur 4 saisons, ce qui n’est pas rien !) en prenant le prisme, non pas uniquement des hommes comme c’est très souvent le cas pour les séries d’habitude, mais plutôt des femmes, puisqu’une très grande partie des intrigues se déroule au sein du harem, avec des personnages aussi emblématiques que Hürrem, la favorite puis l’épouse de Süleyman, Mahidevran, la mère de son premier fils et rivale de Hürrem, mais aussi sa mère ou ses sœurs. Et, devant le gros succès de la série, les producteurs ont renouvelé l’essai avec un spin-off, Muhteşem Yüzyıl: Kösem, une suite qui n’a pas été choisie au hasard, puisque si la première série tournait autour d’un grand personnage historique masculin, là le sujet sera autour d’un grand personnage historique féminin, personnage qui est d’ailleurs considéré comme l’une des femmes, peut-être même la femme, la plus puissante de l’histoire ottomane, Kösem Sultan, une favorite devenue régente pour deux de ses fils.

Et c’est d’ailleurs tout l’intérêt de ces deux séries, qui nous permettent en faisant le lien l’une avec l’autre de dérouler une période très spécifique de l’histoire turque, que l’on appelle dans l’historiographie le « Sultanat des Femmes », c’est-à-dire une époque entre le XVIe et le XVIIe siècle durant laquelle les femmes du harem ont acquis une influence manifeste sur le cours des événements politiques, qu’il s’agisse des favorites, des mères, des sœurs, parfois même des grand-mères ou des nièces de sultans. Une époque qui va d’ailleur culminer par le rôle extraordinaire que va obtenir au fil de sa vie Kösem Sultan, puisqu’elle incarne véritablement à la fois l’apogée de ce pouvoir féminin, mais aussi sa décadence, puisqu’à son décès, cette ampleur va peu à peu s’éteindre au cours des règnes suivants.


Ensuite, pour les deux autres séries que j’ai retenu, ce sont des séries chinoises, là encore plus ou moins assorties l’une à l’autre, puisqu’elles sont les adaptations de romans écrits par la même autrice, Liu Lianzi : la première, The Legend of Zhen Huan, qui nous raconte le parcours jalonné d’embûches d’une jeune concubine éponyme, Zhen Huan, sous le règne de l’empereur Yongzheng, et la seconde Ruyi’s Royal Love in the Palace, une très très belle série sur la figure d’une femme assez mystérieuse dans l’histoire chinoise, la seconde impératrice de l’empereur Qianlong, qu’on appelle généralement l’impératrice UlaNara (puisqu’il faut savoir qu’on n’a pratiquement jamais les prénoms des femmes impériales, uniquement leurs noms de clan quand c’est possible, sinon leurs noms honorifique ou leurs noms de temple, leurs titres posthumes). Détail d’ailleurs intéressant, ce personnage est même généralement un antagoniste dans les séries chinoises, et donc l’avoir cette fois-ci en héroïne, avec finalement sa vision des choses, ou tout du moins une possibilité de vision des choses puisque cela reste une série de divertissement avant tout, c’est quelque chose d’assez osé, et à mon sens de très réussi sur le déroulement du récit.

Si j’ai choisi de traiter ces deux séries, en plus des deux précédentes c’est certes parce qu’elles nous offrent un panorama très intéressant sur la Chine du XVIIIe siècle, mais surtout parce qu’elles vont nous permettre d’apporter des nuances je crois dans un survol des harems, surtout en rapport avec le harem ottoman qui est très particulier au niveau de ses successions dynastiques, on aura l’occasion d’y revenir.


  1. Une occasion de démystifier le harem pour les occidentaux

    1. Qu’est-ce que le harem ?

Alors tout d’abord, le mot harem est un terme que l’on a emprunté à la culture arabe, et qui vient de la racine « h-r-m », signifiant « sacré, inviolable » ou « tabou, interdit » : deux définitions sont alors possibles, à savoir ou bien « un espace protégé dont l’entrée est généralement contrôlée car débouchant sur une structure privée et intime » ; ou « un espace dans lequel des comportements moraux et sociaux seront défendus, voire prohibés ». Par extension donc, le harem c’est l’ensemble des appartements qui sont dédiés à la vie privée d’un souverain, où vivent les membres féminins ou en bas-âge de sa parentèle, les serviteurs et autres esclaves. Il s’agit donc avant tout d’un lieu de vie, d’un espace résidentiel.

Ensuite, par métonymie, quand on parle du harem de Süleyman ou de Qianlong, on parle souvent des gens, des femmes et des enfants qui y vivent. De même, contrairement à l’image qu’on pourrait en avoir, toutes les femmes présentes dans le harem ne sont pas contraintes à une activité sexuelle régulière avec le souverain puisque peuvent y vivre aussi bien des concubines, des épouses, mais aussi la mère du souverain, ses filles jusqu’à leur mariage, ses sœurs, parfois même des petites-filles ou des nièces selon les événements.

À noter que pour plusieurs historiens, l’usage même du mot harem est un problème puisque c’est un mot qui a une très forte connotation d’abord culturelle d’abord parce ce n’est pas de cette façon par exemple que l’on appelle cette entité en Chine, où on utilise le terme de hou gong plutôt, et puis c’est aussi un terme qui véhicule beaucoup de clichés et d’a priori : je pense que si je propose à quelqu’un directement une série de harems, on va d’avance imaginer des choses très sexualisées ou en tout cas très érotisées. Mais le souci, c’est que c’est aussi un terme qui est très pratique, quand on dit harem, tout le monde visualise très bien le principe du souverain polygame, des femmes qui vivent ensemble, etc…, donc c’est un mot qui continue d’être utilisé malgré tout.


    1. Comment entre-t-on au harem ?

C’est là où je pense l’intérêt de croiser ces différentes séries va jouer puisqu’il existe une grosse différence entre les deux cultures dans la façon de rentrer, d’être incorporée dans le harem. La plus connue, celle qui nous est en général la plus familière, c’est celle qu’on retrouve dans Muhteşem Yüzyıl et Kösem, à savoir par capture. Car oui, hormis quelques rares princesses avant le début du XVIe siècle, en général des princesses d’états satellites ou de rivaux politiques comme l’Empire byzantin par exemple, le harem ottoman fonctionne au XVIe et XVIIe siècle, et même encore après, par achats d’esclaves féminines qui sont razziées sur les périphéries du monde ottoman, avec donc des nationalités et des confessions différentes. Hürrem par exemple était ruthénienne, une région qui se trouve aujourd’hui entre la Pologne et l’Ukraine, Kösem était grecque, on a aussi Nurbanu qui était vénitienne, Safiye probablement albanaise, etc… Donc des jeunes filles arrachées à leur monde, sans famille, ne parlant pas la langue, ne connaissant pas la religion, bref des jeunes filles qu’il faut éduquer et former pour qu’elles deviennent des femmes soignées, cultivées. Et c’est là où finalement se crée le fameux système que j’ai évoqué plus haut, celui du « Sultanat des Femmes », puisque l’époque moderne, les XVIe et XVIIe siècles, va être propice en éducation parallèle, avec des femmes affiliées à la famille impériale, des sœurs ou des nièces de sultan, qui vont prendre sous leurs ailes des jeunes filles, leur donner une éducation, et ensuite les faire entrer au harem, avec l’espoir que celles-ci auront une carrière en tant que concubine qui sera à la hauteur de leurs espérances. Mais donc on a des femmes qui sont détachées d’ambition familiale ou d’ancêtres sur lesquelles elles peuvent se reposer pour progresser.


C’est une différence majeure avec le harem chinois, où là on entre avant tout grâce à ses connexions familiales. Alors, certes, la période qing, durant laquelle se déroule les deux séries que j’ai retenu, est très différente pour cela, puisqu’il s’agit d’une époque où la Chine est dominée par une élite sociale différente, qui est d’origine mandchoue, donc il y a un creuset entre les personnages d’ascendance mandchoue, et ceux qui au contraire, font partie d’une aristocratie han, socialement intégrée certes, mais un peu différente quand même. Et en plus de ce creuset, les empereurs qing mettent en place une sélection qui se tient tous les trois ans et qui oblige les jeunes filles mandchoues à se présenter avant qu’elles ne soient mariées à la Cité Interdite pour être examinées et décider si elles entrent comme concubines, ou si elles sont renvoyées dans leur famille pour se marier selon le choix des parents.

Donc contrairement aux concubines ottomanes, qui en général arrivent dans des circonstances dramatiques (c’est même un arc scénaristique généralement, celui de l’acclimatation et des regrets quand on a vu sa famille mourir ou qu’on a été séparée d’elle, l’espoir de s’échapper), les concubines chinoises sont étroitement liées à leurs familles, qui leur servent souvent d’appui, ou au contraire qu’elles doivent aider du mieux qu’elles peuvent. Dans Zhen Huan, on a le personnage de Lingrong qui vient d’une famille de la petite noblesse et qui essaie à plusieurs reprises de faire parvenir de l’argent à sa mère. Dans Ruyi, le personnage de Jin Yuyan, qui est d’origine coréenne, a comme objectif de placer son fils sur le trône coûte que coûte pour aider aux relations diplomatiques entre son pays d’origine et celui de son mariage. On a aussi bien évidemment celui de l’héroïne, Ruyi, qui est très conditionnée dès le début au fait que sa tante est l’impératrice en titre, et donc quand celle-ci tombe en disgrâce à la fin du règne précédent, elle entraîne tout le reste de la famille, dont Ruyi, dans sa chute.


  1. Une plongée dans les milieux féminins et palatins

    1. Des séries qui mettent l’accent sur les femmes

Contrairement à d’autres séries, l’intérêt pour moi de regarder celles-ci en particulier, c’était surtout de pouvoir voir des intrigues dans des milieux particulièrement féminins, et surtout avec des femmes entre elles, ce qui est moins courant. Alors, certes, vous avez des personnages féminins ici ou là, plus ou moins respectés selon l’envie des scénaristes (je pense pour ça aux très désastreux personnages de Atia et Servilia dans la Rome de HBO), mais c’est assez peu fréquent d’avoir autant de personnages féminins en tant que moteurs de l’action, et ça fait du bien à regarder ! Qu’il s’agisse ici de combats déséquilibrés entre une héroïne qui doit gagner ses galons face à des femmes parfois plus âgées, plus influentes ou plus assurées dans leur place, ou tout simplement une lutte entre des femmes qui se connaissent mais qui révèlent leurs véritables intentions sur le tard, on a une très belle palette de personnages à découvrir et à voir s’entre-déchirer. Évidemment bien souvent la lutte tourne autour de la personne du souverain, mais finalement même s’il existe une notion romantique dans certains couples, l’amour laisse souvent place à la seule volonté d’être établie comme la femme dominante dans le harem, c’est-à-dire celle qui va gérer l’aspect économique, cérémoniel et hiérarchique de cet ensemble de femmes.

Autre point pour moi, c’était aussi une plongée dans une mise en scène de l’intime, et une représentation des intérieurs : à quoi ressemblent les appartements ? les vêtements ? à quoi occupe-t-on ses journées ? et qui sont finalement autant de points qui permettent d’apprécier le déroulé d’une vie. Zhen Huan et Ruyi sont particulièrement intéressantes à cet égard, puisqu’on a plusieurs fois des moments de calme où les concubines cultivent les arts (poésie, calligraphie, musique) et parfois même les sports (équitation ou plus surprenamment patinage). La chose apparaît aussi au début dans Muhteşem Yüzyıl, mais c’est plus diffus, et totalement absent dans Kösem où finalement par un twist scénaristique l’héroïne n’a pas besoin de conquérir le cœur de son jeune sultan, donc pas vraiment besoin de se mettre en scène.


    1. La notion de progression sociale et hiérarchique

Un autre aspect évident reste celui d’une progression sociale, qui peut prendre la forme d’un récit initiatique : on commence avec une héroïne qui se trouve en bas de la hiérarchie, pour lui faire atteindre un rang suprême ou une influence incontestée. Évidemment au milieu, elle devra surmonter les obstacles, défaire des rivales plus puissantes ou plus ambitieuses, et finalement trouver le moyen de se stabiliser, ce qui n’est pas toujours le cas. Dans le cadre de Muhteşem Yüzyıl et Kösem, cette position s’aquiert généralement par la mise au monde d’un fils, qui permet alors au personnage de passer du rang de simple cariye, l’esclave de base, pour devenir une sultana, puisque la série a popularisé une petite confusion au niveau des titres en mixant à tort le rang de sultan qui est réservé à certains femmes seulement, et celui de hatun, normalement utilisé par les consorts du sultan. Dans le harem chinois, c’est encore plus subtil, puisque la hiérarchie des concubines s’étire sur pas moins de 7 rangs, donc autant de possibilités de gravir les échelons, de les descendre, d’être rétrogradée, de retrouver son statut, avec tout ce que ça comporte évidemment d’influence, de nombre de serviteurs, ou même de résidence, puisque l’on bouge en fonction de son statut. Il est donc possible, même pour un personnage qui a priori n’aurait pas pu atteindre un rang d’une telle ampleur, de se hisser au-dessus de sa condition : dans Ruyi, par exemple, on voit la lente progression d’un personnage qui passe de simple servante à huang guifei, autrement dit celle qui dirige le harem en lieu et place d’une impératrice.

Dans Muhteşem Yüzyıl et Kösem, la progression hiérarchique est d’ailleurs symbolisée par deux éléments de costume qui forment un pont entre les deux séries : la bague en émeraude et la coiffe de Hürrem, l’héroïne de la première série, et qui représentent pour ses successrices un graal qu’il faut obtenir. Par exemple, Kösem se voit offrir la coiffe de Hürrem pour marquer son statut de favorite, et il y a un jeu tout au long de la série avec le fait de porter la bague en émeraude, symbole de pouvoir, ou au contraire de l’ôter : je pense à une scène où Safiye Sultan, la grande femme influente du début de la série, se voit contrainte à un moment donné de subir une disgrâce et elle se doit de retirer un à un ses bijoux avant d’entrer dans une geôle. Et le moment de défaire la bague, donc de reconnaître elle-même sa propre défaite, est particulièrement intéressant.


  1. Les notions de sexualité et la censure audiovisuelle

    1. Le harem comme cliché hérotique, vrai ou pas ?

On a une vision évidemment en tant qu’occidentaux des harems comme des milieux très érotisés, mais c’est surtout parce que par essence, dans la peinture surtout, il fallait un prétexte pour pouvoir représenter une femme nue, sous peine d’être censuré, et donc l’odalisque, la concubine orientale, c’est un prétexte très simple à trouver pour représenter ces corps de femmes nues. Et cet imaginaire est aussi nourri de tout un tas d’éléments qui peuvent se retrouver dans l’historiographie, je pense surtout au sultan Ibrahim dont on dit qu’il aurait fait noyer près de deux cent concubines dans le Bosphore, donc ça donne des chiffres assez sidérants en matière de partenaires sexuelles ; je pense aussi aux souverains chinois, notamment ceux qui sont reconnus comme de mauvais souverains et qu’on accuse alors souvent a posteriori d’avoir été très portés sur le sexe, le plus souvent avec une grande favorite qui devient bouc émissaire, mais ça c’est quelque chose de très connu aussi en Occident !

En réalité, la situation est beaucoup plus complexe que ça, puisqu’il faut évidemment des règles pour qu’un système fonctionne, et pour ça le harem est un univers très codifié. Ainsi, dans le système ottoman, les jeunes filles qui vivent dans le harem ne sont pas toutes destinées à devenir des partenaires sexuelles : certaines deviendront des membres de la hiérarchie domestique, les kalfa, d’autres pourront demander au sultan de leur trouver un époux à l’extérieur, et le palais prendra en charge l’organisation des noces. Dans le système chinois, le principe veut que l’empereur observe une routine spécifique, avec des jours précis dévolus à son impératrice, l’épouse légale, qui a donc la primeur sur le reste des concubines ; ces jours sont en fait les moments considérés comme les plus fastes biologiquement parlant pour concevoir un enfant, et donc déroger à la règle serait très mal vu. De même, l’empereur doit faire attention de ne pas négliger ses autres concubines au détriment d’une en particulier, afin qu’une bonne osmose règne dans l’ensemble du harem. Même si je pense que des épisodes plus libertins on va dire ont pu exister, ils sont surtout le fait de personnages bien spécifiques ou de moments précis, mais ils ne sont pas du tout la norme. Au contraire, on a ce passage dans Ruyi où justement l’empereur nous fait une petite crise de la quarantaine et s’encanaille, c’est le moins qu’on puisse dire, avec des prostituées qu’il fait monter sur son bateau personnel pendant un grand déplacement de la cour impériale, et c’est quelque chose qui soulève une vague d’indignation parmi les concubines, au point que l’impératrice se doive finalement d’intervenir pour rétablir l’ordre et demander à l’empereur de bien vouloir revenir à des mœurs plus convenables. Tout le monde n’est donc pas à proprement parler sexuellement actif dans l’enceinte du harem, et le personnage de la concubine délaissée qui ne verra plus jamais l’empereur ou le sultan est d’ailleurs assez récurrent : je pense à Gülfem dans Muhteşem Yüzyıl qui après avoir perdu ses enfants très jeune reste vraiment sur le côté, Mahidevran bien sûr, mais aussi à Qi Fei dans Zhen Huan, ou encore Mei Pin dans Ruyi, un personnage d’autant plus dramatique qu’elle rejoint le harem en tant que favorite, après s’être attirée les faveurs de l’empereur, puis se trouve délaissée et ne retrouvera jamais une position stable.


    1. D’où est née la vision occidentale hypersexualisée du harem ?

Le harem tel qu’on le conçoit nous en Occident, avec des clichés comme l’odalisque nue, les eunuques noirs, les femmes achetées sur un marché, les scènes d’orgies, etc… tout ça nous vient en fait d’un courant artistique que l’on appelle l’orientalisme, et qui s’est exprimé entre le XVIIIe et le XIXe siècle surtout dans la littérature et la peinture, un peu aussi dans le théâtre ou l’opéra. C’est une vision totalement fantasmée d’artistes qui ont entendu des récits sur les vies conjugales des souverains orientaux, mais sans jamais y avoir mis les pieds, et pour cause puisque le harem est interdit aux étrangers, et qui ont donc laissé aller leur fantaisie avec tout ce qu’on peut avoir évidemment de racisme latent quand il s’agit de peindre de belles femmes blanches capturées par des étrangers pour servir sexuellement un maître, ce n’est pas dénué d’une certaine arrière-pensée. C’est d’ailleurs un gros contraste avec la réalité des situations, et quand quelqu’un exprime des sources sûres, en général eh bien ça ne marche pas : je pense par exemple au tableau des Femmes d’Alger dans leur apparement d’Eugène Delacroix qu’il peint en 1833, et qui lui contraiement aux autres, avait entrevu des femmes dans leurs intérieurs pendant un séjour qu’il fait sur Alger en 1832, et donc ce qu’il peint ce sont des femmes habillées, qui discutent et fument le narguilé, et on trouve à l’époque que… bon… c’est pas très sexy quand même, c’est même un peu sage !

Et je pense que c’est là aussi tout l’intérêt de ces séries qui, alors certes à cause de la censure dans les faits puisque c’est cette crainte de ne pas être diffusé qui fait qu’en général les scénarios trop sexualisés sont édulcorés ou même parfois coupés au montage carrément, mais peut-être aussi par leurs ambitions de scénario, ces séries ne sont pas constamment coupées par des scènes torrides qui bien souvent viennent ralentir le déroulé d’une action ou d’un épisode. On est au contraire dans un type de récit où la sexualité se devine plus qu’elle ne se montre, et j’irais même plus loin en disant que la sexualité est un moyen plus qu’un but en soit : on sait par truchement d’informations que les femmes ont des rapports sexuels avec le souverain, puisqu’elles sont enceintes, mais ce qui compte ce n’est finalement pas de montrer ces instants, mais plutôt de s’intéresser à ce qui se passe après : comment une grossesse va être menée ? est-ce que ce sera un garçon, si oui comment sa mère va tirer son épingle du jeu ?, etc…

Pareil pour des personnages qui sont conçues comme plus sensuelles que d’autres, je pense par exemple à Hürrem Sultan dans Muhteşem Yüzyıl ou à Hua Fei dans Zhen Huan, tout l’enjeu de leurs intrigues, ce n’est même pas d’avoir des rapports sexuels avec leur conjoint, mais c’est surtout de garder, de cultiver cette intimité. Dans le cas de Hua Fei par exemple, à plusieurs reprises on devine qu’elle a eu un rapport sexuel avec l’empereur, mais celui-ci, pour une raison ou pour une autre, la quitte parfois au beau milieu de la nuit pour aller rejoindre Zhen Huan, l’héroïne, parce qu’il s’inquiète pour elle ou parce qu’elle lui manque. Donc finalement même en étant sexuellement active, Hua Fei ne peut conserver son ascendant, et le fait qu’elle soit un peu plus érotisée que les autres, ne joue plus en sa faveur à un moment de l’histoire.


  1. Le harem comme un milieu corrupteur pour soi-même (perte de ses idéaux ou d’une identité personnelle)

    1. Protéger ou perdre ses proches

C’est un lieu commun, mais qui finit toujours par s’ajouter au récit : le harem est un milieu corrupteur, parce qu’il est celui qui pousse les personnages dans leurs retranchements. Du coup, plus on progresse dans l’histoire, plus les tensions et les drames peuvent s’accumuler, au point que finalement le personnage se retrouve seul ou perde ses propres idéaux et se transforme finalement en ce qu’il, ou plutôt elle, ne souhaitait pas devenir. Le meilleur exemple pour ça, je pense que c’est Kösem Sultan, qui est condamnée non seulement à voir mourir tous les siens, dont ses propres enfants, mais se retrouve finalement seule au moment de sa mort. En cela, elle est conçue comme le double en miroir de sa première nemesis, Safiye Sultan, qui avait suivi le même trajet au début de la 1ère saison, en luttant contre le monde entier. C’est finalement le principe du « on est seul au sommet ».

La même chose se produit dans Zhen Huan : peu importe ses bonnes intentions ou les formes d’influence qu’elle a obtenues au fur et à mesure de la série, l’héroïne n’est pas toujours capable de protéger ceux qu’elle aime, et finit certes par avoir triomphé de l’adversité, mais complètement seule et désabusée. C’est une fin douce-amère qu’on retrouve bien souvent dans ce type de séries, parce que l’attrait du pouvoir et les luttes politiques favorisent les tensions, et parce que le contexte du harem étant ce qu’il est, il faut être capable d’assurer ses propres arrières, mais ça ne s’obtient pas sans rien : toujours dans le cas de Huan, elle réussit là où elle avait échoué avant en adoptant les méthodes violentes de ses anciennes adversaires, parce qu’elle-même a été particulièrement malmenée en s’y refusant.

Et puis dernier détail, que serait une bonne série de harem sans des grossesses ? Évidemment, c’est l’enjeu numéro un des héroïnes, qui rêvent de pouvoir s’appuyer sur la naissance d’un garçon pour s’élever dans la hiérarchie, mais qui dit grossesse, dit aussi vulnérabilité, non seulement pendant la période des neuf mois, mais aussi au moment de l’accouchement, et pour ça les séries chinoises s’en donnent à cœur joie en convoquant les techniques de médecine ou d’empoisonnement au passage.


    1. Ambitionner le règne suivant

En parlant de grossesses, je pense qu’il est temps pour moi d’aborder la dernière partie de ma description des harems, je veux parler des problèmes de succession, et donc des intrigues et des complots pour s’assurer qu’on sera là au règne suivant, puisque évidemment, chaque femme ambitionne de voir son fils devenir le futur souverain, mais on se doute bien que ça ne sera pas le cas pour tout le monde ! Alors je vais faire une petite parenthèse avant, je vais me permettre d’évoquer le système successoral occidental pour bien montrer les différences avec ce que je vais évoquer après : dans la plupart des royaumes occidentaux, on est sur un système dit de primogéniture masculine, c’est-à-dire que c’est le premier fils, le fils aîné, qui monte sur le trône à la mort de son père. On a même une façon très claire de le présenter puisqu’en général le fils aîné a un titre et un rang qui le désignent comme le futur héritier : en France, on a le dauphin, en Angleterre le prince de Galles, en Espagne le prince des Asturies, etc… Dans l’Empire chinois et l’Empire ottoman, ce n’est pas du tout la même chose puisque par définition tous les fils peuvent être le futur empereur ou le futur sultan, et jusqu’au bout personne n’est assuré plus qu’un autre de pouvoir succéder à son père, d’où les multiples complots et intrigues.

Et c’est là encore que notre comparaison des deux types de harems nous sera bien utile puisque nous avons deux situations très différentes qui sont représentées dans les quatre séries. Et on va rentrer dans le vif du sujet par l’aspect le plus dramatique et finalement le plus important des séries

Muhteşem Yüzyıl et Muhteşem Yüzyıl: Kösem, c’est une loi que l’on appelle la « loi du fratricide », une loi qui a réellement existé d’ailleurs et qui a réglementé les successions ottomanes, donc c’est un aspect historique, aussi terrible que ça puisse paraître : lorsqu’il monte sur le trône, le nouveau sultan exécute tous ses frères et ses demi-frères afin de couper court à toute possible revendication au trône. C’est quelque chose de systématique et qui est terriblement anxiogène pour tout le monde : je pense par exemple à Hürrem dans Muhteşem Yüzyıl qui passe beaucoup de temps à craindre pour la sécurité de ses enfants si son beau-fils Mustafa devait monter sur le trône. Et c’est pire encore dans Kösem où l’on commence d’entrée de jeu avec ce gros dilemme : est-ce qu’il faut faire exécuter le petit frère du nouveau sultan, qui n’a que quatre ou cinq ans, et est donc loin de pouvoir représenter une menace ! Donc finalement, ce qui fait le drame de toutes les intrigues et les complots, ce n’est pas seulement l’idée d’être délaissée par le sultan, mais c’est bien de pouvoir sauver ses propres enfants qui peuvent être par essence condamnés.

La situation est un peu moins dramatique pour les concubines chinoises, où il n’existe pas de loi du fratricide, mais c’est quand même tout aussi incertain puisque le nom du successeur est un secret jusqu’à la mort de l’empereur, un nom écrit sur un document officiel emmuré dans une cache du palais impérial, et dont personne n’a connaissance avant. Donc ça laisse une très importante marge de manœuvre pour multiplier les intrigues, ou même pour provoquer des retournements de situations : j’ai parlé plus haut de Jin Yuyan, qui cherche à s’assurer du trône pour son fils, et pour cela elle ne recule devant rien, même pas à provoquer des fausses-couches ou à s’assurer que certains fils vont tomber en disgrâce. Un autre point important d’ailleurs, c’est le personnage de la concubine stérile ou conditionnée à l’être. Je l’ai dit au début, mais comme les concubines chinoises sont pour la plupart des aristocrates, elles sont liées à des clans qui ont plus ou moins de pouvoir, et parfois même trop : donc c’est aussi un nœud scénaristique tragique et très intéressant que celui de la concubine très puissante mais qui ne peut pas avoir d’enfants, parce qu’elle est bien consciente à ce moment-là que tout repose sur la puissance de sa famille, mais que cette puissance, eh bien elle peut tomber ou être effacée par une autre, et sans enfants pour sécuriser sa place, cette concubine peut voir son rang lui échapper. Même chose d’ailleurs pour les concubines ottomanes puisque en définitive seul compte le rang de valide sultan ou de tai hou en Chine, c’est-à-dire de « reine-mère », et celles qui n’auront pas réussi à placer leur fils sur le trône, seront dès lors écartées de la sphère politique.



  • Bibliographie indicative :

    • Leslie P. Peirce, The Imperial Harem. Women and Sovereignty in the Ottoman Empire, Oxford University Press, 1993.

    • Leslie P. Peirce, Empress of the East: How a Slave Girl Became Queen of the Ottoman Empire, Icon Books Ltd, 2018.

    • Rubie S. Watson et Patricia B. Ebrey, Marriage and inequality in Chinese society, University of California Press, 1991.

    • Keith McMahon, Women Shall Not Rule: Imperial Wives and Concubines in China from Han to Liao, Maryland, 2013.

 

11 TCHERNOBYL

Avec Julie Deschepper

 
Julie%20Deschepper_edited.png

Julie DESCHEPPER

Julie Deschepper est actuellement post-doctorante (Max Weber Fellow) à l’Institut universitaire européen de Florence. Docteure de l’Inalco, son travail de doctorat portait sur le patrimoine soviétique monumental et architectural en Russie de 1917 à 2017. Ses recherches s’inscrivent à la croisée de l’histoire culturelle et des études patrimoniale, et elle s’intéresse plus généralement à la culture matérielle de l’URSS, aux conceptions soviétiques du temps et aux usages du passé en Russie.


Elle a récemment participé à l’organisation du colloque international « Peut-on écrire une histoire française du patrimoine soviétique ? » et a été co-commissaire de l’exposition « La naissance d’un patrimoine soviétique en France » (6 octobre-5 novembre 2017, Inalco et BULAC). 

 

Résumé de l'épisode 11

Après avoir décrit les événements pendant et après la catastrophe qui s'est déroulée dans la centrale nucléaire ukrainienne en 1986, Julie Deschepper montre en s'appuyant sur la série comment ont réagi les oligarques soviétiques en pleine guerre froide. Julie Deschepper analyse aussi comment est visible, à travers la série, le fonctionnement politique et social de l'URSS dans les années 1980. Enfin, elle termine son propos en décrivant la réception en Russie actuelle de cette série anglo-américaine.


Bibliographie sélective :


Alexievitch Svetlana, Supplication - Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse, Paris Jean-Claude Lattès, 1997.


Graham Loren R., The Ghost of the Executed Engineer : Technology and the Fall of the Soviet Union, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1993


Hamblin Jacob, Arming Mother Nature : The Birth of Catastrophic Environmentalism, Oxford, New York, Oxford University Press, 2013


Josephson Paul, et al., An Environmental History of Russia, Cambridge University Press, 2013

Mandrillon Marie-Hélène,« L’écologie, vecteur de l’ouverture de l’espace public », dans Jean-

Robert Raviot (dir.), URSS : fin de parti(e). Les années perestroïka, 2011, p. 60-69

Peterson, D. J.Troubled Lands : The Legacy of Soviet Environmental Destruction. Boulder : Westview Press, 1993.

Weiner Douglas R., A Little Corner of Freedom Russian Nature Protection from Stalin to Gorbachev, Berkeley, University of California Press, 1999

Principales publications de Julie Deschepper : 

Direction de numéro de revue scientifique


2019 « Le patrimoine russe et soviétique : construction, déconstruction, reconstruction », Revue russe, numéro 53, décembre.

2020 “Revolutionary Architecture in Putin’s Russia: Avant-Garde as a Disputed Heritage”, in Megan Swift (ed.), 1917 and Today: Putin, Russia and the Legacy of Revolution, Toronto, University of Toronto Press (article accepté par deux relectures anonymes, sous presse).


  • “Between Future and Eternity: A Soviet conception of heritage”, International Journal of heritage studies, Special issue “Heritage, Revolution and the Enduring Politics of the Past” edited by Dacia Viejo-Rose, Margaret Comer, Pablo Alonso Gonzàlez, Tim Crowley (eds), 2018, DOI: 10.1080/13527258.2018.1467949


  • « Le “patrimoine soviétique” de l’URSS à la Russie contemporaine : généalogie d’un concept », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, « Patrimoine, une histoire politique », sous la direction de Pascale Goetschel, Vincent Lemire et Yann Potin, 2018/1 n°137, p. 77-98.


  • « Mémoires plurielles et patrimoines dissonants : l’héritage architectural soviétique dans la Russie poutinienne », Le Mouvement Social, « Présences du passé soviétique dans la Russie contemporaine », sous la direction de Laurent Coumel, Benjamin Guichard et Walter Sperking, N°260, Juillet-Septembre 2017, p. 35-52.


  • « Spectacularisation et patrimonialisation dans la Russie contemporaine : le cas sans précédent de la Tour Choukhov (Moscou) », in Guillaume Ethier (éd.), Le spectacle du patrimoine, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 2017, p. 43-72.

 

12 YEARS & YEARS

Avec Itay Lotem

 
Itay Lotem.jpg

Itay LOTEM

  Itay Lotem est Lecturer (équivalent de maitre de conf) in French Studies a l’université de Westminster à Londres (thèse soutenue en 2016 à Queen Mary University of London). Ses recherches portent surtout sur la mémoire coloniale en France et en Grande Bretagne (avec un intérêt particulier aux questions de la race / racialisation, mais aussi le rôle de l’activisme dans la politisation de la mémoire dans les deux contextes nationaux). Son livre, The Sins of Silence: The Memory of Colonialism in Britain and France between the 1960s and the Present Day va sortir chez Palgrave Macmillan en 2021. Il a publié plusieurs articles académiques (journaux anglophones) et a fait pas mal de commentaires politiques sur le Huffington Post et New Statesman.

 

Résumé de l'épisode 12

La série (qui a été diffusée en Grande Bretagne en 2019) s’inscrit dans une démarche d’interrogation d’un avenir proche (et assez dystopique) des années 2019 jusqu’en 2032 à partir d’un concept assez présent dans les médias (plutôt de gauche) britanniques : celui d’une ‘accélération’ de l’histoire depuis l’annus horribilis de 2016 , et une descente vers un avenir incertain, caractérisé par la montée du populisme et la fragmentation de la société.
Ce n’est pas une série ‘historique’ par excellence, mais plutôt de la science-fiction, qui imagine un avenir proche et projete directement des angoisses du présent. Néanmoins, la série commence dans le temps ‘présent’ (en 2019 : vu la situation actuelle, c’est bien le passé, donc encore une revendication du concept d’une accélération de l’histoire, qui rend une projection difficile). Au fil des épisodes, les téléspectateurs suivent l’acheminement d’évènements qui mènent vers 2032. Ceci pose quelques questions clefs sur l’écriture de l’histoire :
Même quand on regarde le passé, comment peut-on identifier des évènements clefs qui modifient t le déroulement de l’histoire. La question de comment interpréter les causalités, ou la manière dans laquelle ces évènements ont vraiment changé l’histoire est donc d’autant plus importante ? Dans ce cas-là, c’est une série qui suit l’exemple de productions d’histoire alternative comme The Man In the High Castle, qui essaient d’interroger le rôle des continuités et de causalités (qu’est-ce qui serait passé, si les Nazis avaient gagné la guerre : comment peut-on écrire une histoire parallèle avec des évènements clefs et des développements crédibles, ou ici : quelles sont les croisées historiques importantes qu’on peut imaginer dans l’avenir proche, et comment peuvent-elles changer l’histoire ?).
Pour tracer le chemin de l’avenir, la série suit la famille Lyons, une famille anglaise soi-disant représentative [de quoi ?] de quatre frères et sœurs, leur grand-mère et leurs enfants. Chacun de ces caractères représente une facette différente de la société britannique d’aujourd’hui. Le choix de la localisation géographique n’est pas anodin : Manchester, où se déroule la série, est un endroit ‘représentatif’ du peuple – c’est aussi une ville ou Russell Davies a tourné beaucoup de ses productions dans le passé. Manchester est opposé à Londres (les personnages : Edith : Social justice warrior / Stephen : le banquier qui était parti à Londres / Daniel : le frère homosexuel urbain et d’une gauche soft / Rosie : la sœur qui n’a pas eu de bol dans la vie et a cause d’un handicap des sa naissance est devenue la représentante de la classe ouvrière du nord de l’Angleterre / grand-mère : le common sense britannique). La famille réagit à cette accélération historique, et surtout a l’émergence de la politicienne populiste Vivienne Rook (Emma Thompson), elle aussi de Manchester, qui devient première ministre a la fin du 4ème épisode.
Encore des thèmes possibles pour structurer la discussion :
Accélération de l’histoire : Style (musique, transitions) autant que le contenu. Ce concept représente aussi les angoisses des créateurs de la série : la montée du populisme (Trump, Poutine, etc, mais aussi Viv Rook), la désintégration de l’ordre mondial (l’attaque américaine sur la Chine), la montée d’extrémisme partout (même si Viv Rook reste la version la plus soft de cet extrémisme par rapport a ce qui se passe en France, Espagne, etc. : aussi une version d’exceptionnalisme britannique), les dangers du capitalisme (krach boursier), la dévastation de la nature, la fin de l’antibiotique et le danger des épidémies, mais aussi les découvertes scientifiques ultra-rapides (le développement technologique de Bethany, la fille de Stephen, les développement de la médecine, etc). Cette accélération historique se montre par des clips rapides, mais aussi par l’impact sur la vie des personnages qui acceptent ces changement passivement (jusqu’au dernier épisode, dans lequel la grand-mère tient un discours sur la responsabilité personnelle de chacun de confronter l’histoire). Un cas intéressant pour un historien qui veut parler de comment raconter l’histoire : par les cas individuels ou par les grands développements politiques ?
Populisme : Le personnage de Vivienne Rook qui est née directement des angoisses sur la montée du populisme. Elle incarne le personnage politique qui dit n’importe-quoi, mais qui le dit directement et du coup devient populaire. Son gouvernement est incompétent, mais le scandale qui le fait tomber (par l’action de la famille Lyons), est son traitement de réfugiés et leur internement dans des camps de concentration. De l’autre cote, elle n’est pas liée aux sujets porteurs de la société britannique d’aujourd’hui : le Brexit (qui est un fait accompli tout au long de la série est n’est relevé que pour parler du gauchisme urbain de Daniel), les injustices raciales, les questions de classe. Du coup, c’est une interprétation littérale (et presque caricaturale à cause du point suivant) de l’idée que les populistes ne font que choisir des boucs émissaires.
Questions de race : La Grande Bretagne de Years and Years est un paradis racial métissé sans discriminations (il n’y a que deux seules références a des discriminations possibles tout au long des six épisodes de la série, ce qui est assez frappant pour une série qui essaie de décortiquer la société britannique, et surtout que ceci s’oppose à la Grande Bretagne post-Brexit qu’on connait).
Questions de sexualité : La Grande Bretagne de Years and Years est un paradis pour les minorités sexuelles, qui y sont représentées comme si une discrimination n’était possible qu’aux autres pays (l’Ukraine par exemple).
Ces deux dernières questions sont intéressantes, car la série démarre dans le temps présent, et même avec l’accélération de l’histoire qui mène jusqu’en 2032, la représentation d’une société apaisée sur ces deux questions-là est un choix assez intéressant des créateurs, qui ouvre la porte aux questions sur la cohabitation des dystopies / utopies.

 
  • Twitter
  • YouTube

©2020 par Histoires en séries 

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now